La Pierre, épisode 02

Publié le par Louis Racine

 

2.

 

L’évacuation du village n’avait toujours pas été décidée. Les autorités hésitaient. En haut lieu, certains estimaient suffisante la sécurisation de la zone dans un rayon de cinq cents mètres autour du point d’impact supposé, redouté, prévisible. D’autres auraient bien déplacé toute la population de la commune, mais cela présentait de grosses difficultés logistiques. En attendant donc on ne savait trop quoi, on s’était contenté de prier les habitants des maisons les plus proches de déménager à titre provisoire. C’est ainsi que Cédric Lepiller trouva refuge chez sa cousine Paquita à Aplemont.

Un intéressant mélange d’indécision et d’affairement régnait à tous les niveaux. La nécessité de déployer un important dispositif s’était vite fait jour. Dès le mercredi matin, à l’issue d’un Conseil des ministres écourté, l’Élysée mit sur pied une cellule de crise. Sommée d’agir sans traîner, elle le fit tous azimuts, au risque de provoquer un blocage général.

Fallait-il attendre l’expertise des scientifiques pour dépêcher l’armée, ou sécuriser militairement la zone avant de leur laisser le champ libre ? Devant l’urgence – aussi floue qu’évidente –, on choisit de mener conjointement les deux opérations. La difficulté de leur articulation vint s’ajouter à celles que comportait l’organisation de chacune. Réunir les savants de diverses équipes ne fut pas moins délicat que de coordonner l’action du 3e régiment d’hélicoptères de combat, du 2e régiment de dragons – nucléaire, biologique et chimique – et du 1er régiment d’infanterie de marine, celui-là même qu’il était question de dissoudre avant l’été.

 

Pendant ce temps, sur la Toile, les petits malins s’en donnaient à cœur joie. La Pierre fut mise en vente sur e-Bay ainsi que sur d’autres sites comparables, et les enchères dépassèrent rapidement toute mesure, le problème étant seulement que les vendeurs n’avaient aucun titre de propriété à faire valoir (les amateurs de droit civil s’emparèrent du dossier : à qui appartenait la Pierre ?). Mais cela constitua un remède contre l’ennui qui peut saisir les hommes même au plus fort de l’extraordinaire – ou contre la peur.

Autre séquelle notable, on vit fleurir les répliques du phénomène. Des milliers d’internautes postèrent des photos truquées montrant des blocs de rocher (ou toutes sortes d’objets incongrus) suspendus en plein ciel au-dessus de paysages habités ou non. La plus belle représentait notre planète, pas moins, se reflétant dans les eaux d’un de ses propres lagons. La réaction déjà citée de Fibee Donohue jugeant un montage la photo que lui transférait son père était donc prémonitoire bien qu’erronée.

Et, naturellement, les moins imaginatifs eurent un certain crédit ; les journaux de toutes les chaînes de télévision, les portails de tous les fournisseurs d’accès firent état de phénomènes identiques à celui d’Octeville avant de devoir se rétracter. Mais, en vingt-quatre heures, on avait signalé des cailloux suspendus en maints endroits de la Terre, y compris bien sûr à la verticale d’Ayers Rock.

 

La Toile reflétait aussi d’âpres discussions sur l’origine de la Pierre. Une remarque s’imposa bientôt comme une évidence : tombée du ciel, elle eût été considérablement échauffée par la traversée de l’atmosphère ; or, dès son arrivée, elle était apparue parfaitement refroidie. On notera que ce raisonnement plein de bon sens admettait quand même a priori qu’une telle masse pût s’immobiliser dans sa chute avant de toucher le sol. Comme le déclara plus justement Hubert Reeves : Elle ne finira pas plus par tomber qu’elle n’a commencé à le faire.

La communauté scientifique dans son ensemble, les experts dépêchés sur place, les chercheurs dans leurs chercheries, les enseignants dans leurs amphithéâtres mesuraient, calculaient, projetaient, modélisaient, spéculaient, enquêtaient, ergotaient, extrapolaient, non sans de temps en temps vider un godet ou faire un bon mot.

 

Il fut assez vite établi que la Pierre était survenue dans la nuit du 20 au 21 janvier. Les premières personnes à l’avoir vue habitaient la commune ou s’y rendaient pour leur travail. Parmi eux, Muriel Hauchecorne, agricultrice, Tony Lemétais, instituteur, et Cynthia Malandain, secrétaire médicale.

À l’ouverture du bar-tabac, il faisait encore nuit, une nuit sans lune, et le ciel était couvert. Sueur, qui comme chaque matin avait regardé l’heure au clocher du village – or la Pierre était exactement dans l’axe – n’avait rien vu. À la boulangerie, pareil. Mais cela ne prouvait pas qu’elle n’était pas déjà là : l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence.

Personne n’eut l’idée d’interroger Jean-Claude, qui s’était pourtant levé tôt lui aussi, s’il n’avait pas passé la nuit dehors ; bien protégé par son épais passe-montagne, son anorak rouge à piqûres en losanges et ses moufles bordeaux ; Jean-Claude, quoi. Qu’aurait-il dit ?

On n’était même pas sûr qu’il parlât. Les quelques habitants du village qui, sans le fréquenter vraiment, lui donnaient de temps en temps un peu de nourriture, voire l’accueillaient chez eux pour lui offrir un café ou un verre de liqueur (qu’il acceptait, mais jamais plus d’un ; il était sobre), l’avaient entendu au mieux, à de rares moments, pousser de petits cris de satisfaction. Migraine prétendait avoir déjà eu avec lui des conversations philosophiques, mais Migraine, hein !

L’expression « du jour au lendemain », dont la presse régionale avait fait un de ses titres, fut vite associée à l’événement. La Pierre était apparue du jour au lendemain. Née de la nuit.

– Tu vas voir qu’elle aura des adorateurs, prophétisa le maire le jeudi matin, dans un entretien téléphonique avec le principal d’un collège voisin.

 

Il avait peu et mal dormi, rêvé de sectes bizarres s’installant sur le territoire communal, dirigées par des hommes à tête de chien, blanche ou noire.

La journée avait été longue et épuisante ; il avait fallu accueillir rien moins que quatre ministres ; à peine le Conseil terminé, Ségolène Royal et Geneviève Fioraso, Bernard Cazeneuve et Jean-Yves Le Drian s’étaient précipités à Octeville, tandis que Manuel Valls préparait la conférence de presse qui, en fin d’après-midi, suivrait la séance des questions au gouvernement. François Hollande était annoncé pour le lendemain, mais il devait le soir même s’adresser à la nation. Il le fit dans son style habituel, peinant toutefois à inspirer la même confiance que lors des récents attentats terroristes. Il employa à plusieurs reprises le mot « mystérieux » ; on le lui reprocha, comme n’appartenant pas au vocabulaire d’un chef d’État. Ses amis tentèrent de faire oublier cette gaffe en soulignant qu’il avait aussi parlé d’un « événement encore inexpliqué ».

 

Les premières observations sur place avaient eu lieu dès la mi-journée, avant même l’arrivée des ministres. Les chercheurs du CNRS, du Centre de Géosciences de l’École des Mines et du Laboratoire de Géologie de l’École Normale Supérieure (derrière lesquels trottinaient ceux du département Géosciences et environnement de l’Université de Rouen et quelques enseignants-chercheurs havrais ainsi que des membres de la Société géologique de Normandie et des amis du Muséum du Havre) prirent soin de préciser que seuls des carottages livreraient des informations incontestables. Mais ils pensaient pouvoir affirmer que la Pierre n’était pas d’origine extra-terrestre, qu’elle avait la même structure qu’un banal rognon de silex, dont elle se distinguait uniquement par ses dimensions insolites et par son mépris de la force de gravité. Selon eux, rien n’empêchait de s’en approcher, voire de se poser dessus pour y effectuer des prélèvements. Mais cette suggestion rencontra de fortes réticences, et les pouvoirs publics atermoyèrent.

On mesura la distance de la Pierre au sol, et on trouva soixante-cinq mètres, moitié plus que l’estimation de Heuzé (mais Heuzé, hein !).

On mesura la Pierre elle-même ; son volume avoisinait les deux cent cinquante mille mètres cubes ; à densité constante, on évalua son poids à six cent cinquante mille tonnes.

Ce commun multiplicateur frappa certaines intelligences ; cest ainsi quun habitué du bar-tabac put déclarer à un homologue :

– Je le connais, moi, le poids exact : 655957 tonnes, ma poule. T’as pigé ?

– Attends, ça me dit quelque chose.

– L’euro, ma poule ! L’euro !

 

Le maire eut donc une première nuit courte et agitée, mais il dormit, à la différence de dizaines de badauds qui, dans le froid glacial, restèrent là fascinés, à distance mais tout autour de la Pierre, ne pouvant se résoudre à gagner le gymnase ou la salle des Fêtes qui les attendait, ou même à rentrer chez eux, malgré les exhortations des porteurs d’uniforme, gendarmes ou pompiers, chargés de veiller sur le sommeil ou l’insomnie des civils.

 

Le lendemain, la Pierre se mit à fumer.

C’était le matin vers dix heures. Il faisait froid mais très beau.

Une patate chaude, aurait pensé Muriel. Elle était au travail, d’où elle ne pouvait voir la scène.

Ce nouveau phénomène inquiéta une partie des villageois. Pour une fois, la télévision fut à la hauteur, et BFMTV se hâta de recueillir et de diffuser le verdict rassurant du sous-préfet : il ne s’agissait que d’évaporation ; humide des pluies de la veille, la surface de la Pierre séchait doucement au soleil, en l’absence momentanée de vent. L’explication convainquit à peu près tout le monde, mais ne mit pas fin aux angoisses : qui pouvait dire si ce caillou peu ordinaire n’allait pas réagir de manière dangereuse au rayonnement solaire ? Se fendiller, par exemple ? Éclater ?

La Pierre ne fuma que pendant une demi-heure, mais les images firent le tour du monde jusqu’au week-end.

La journée n’apporta aucun élément nouveau. Le calme était revenu. N’eût été ce gros caillou dans le ciel, tout paraissait aussi normal que le président Hollande, qui arriva comme pour inaugurer une statue à la gloire de la normalité. Le maire du Havre et le sous-préfet, qui s’étaient montrés d’un grand secours dans l’accueil des ministres, étaient là de nouveau. Tout ce monde détendu en apparence, résolu à faire ce qu’il fallait, mais au fond, on le sentait bien, travaillé par l’incompréhension. Le président félicita les autorités locales et la population pour leur flegme, et repartit.

 

Il avait été témoin d’un incident sans conséquence. Les gendarmes avaient dû se lancer à la poursuite d’un jeune illuminé qui, franchissant le périmètre de sécurité, s’était rué sous la Pierre en levant les bras et en dansant, entièrement nu malgré la morsure du froid. Le public retenait son souffle, car c’était la première fois qu’on osait s’aventurer là. Rien ne se passa. On enveloppa l’énergumène d’une couverture et on l’emmena adorer un bon radiateur.

 

Le soir, tandis que le soleil déclinait puis sombrait devant sa sérénité, la Pierre offrait un spectacle magnifique. Le fin croissant de la nouvelle lune complétait à merveille le tableau. On en eut les larmes aux yeux.

Jean-Claude, lui, avait disparu. Il devait être en train de dormir dans un de ses abris.

 

(À suivre.)

Commenter cet article