La Pierre, épisode 14

Publié le par Louis Racine

 

14.

 

Il me demande de rectifier l’appellation de botaniste amateur, trouvant plus pertinente celle d’amateur botaniste. Je lui rends de grand cœur cette justice. Quant à sa condition de Creusois, il la revendique, et ce n’est pas moi qui la lui contesterai, n’ayant d’ailleurs rien à lui refuser, sinon à lui envier. Le pseudonyme sous lequel je publie mes petits récits peut se lire comme un désir infini. Mais je ne suis pas ici pour parler de moi.

Notre ABC avait une raison particulière de s’intéresser à la Pierre. Il y cherchait des chasmophytes, c’est-à-dire (je lui dois d’avoir appris ce mot) des plantes qui poussent à la faveur de petites accumulations de terre dans les fissures et anfractuosités des zones rocheuses.

Voilà un homme d’une belle curiosité. Les pieds sur terre, mais plus aérien que d’autres qui ne savent jamais où les poser et les mettent dans le plat. Je veux dire qu’avoir le sens des réalités ne l’empêche pas de goûter la fantaisie – suprêmement. Mais respectons sa modestie. Nous ne sommes pas là pour parler de lui.

Dès qu’il apprit l’existence de l’étrange caillou, il eut envie de le voir de près. Non qu’il s’en sentît vraiment éloigné. Quelque chose comme un lien fondamental le rattachait à ce rognon de silex qui pourtant ne pouvait guère lui évoquer sa granitique Creuse natale. C’était plus profond encore. Ça ne s’explique pas. Un peu comme quand, dans une assemblée, vous êtes immédiatement attiré par quelqu’un que personne ne remarque. Avec cette différence que tout le monde avait les yeux braqués sur la Pierre. Lui la regardait autrement.

Il ne fit pas le déplacement. Entreprendre un tel voyage pour aller voir un paisible et banal village transformé en parc d’attraction et, métamorphosé soi-même en bestiau, piétiner entre deux barrières l’enchantait moyen. Il se tint en revanche régulièrement informé des découvertes scientifiques concernant la Pierre, non sans rêver de se promener librement là-haut, sur son demi-hectare praticable, ni déplorer les réticences des chercheurs autorisés. Craignaient-ils d’instruire le public ? Ou alors c’étaient les médias qui privilégiaient le sensationnel ? S’agissant de la moufle, il avait tout de suite su à quoi s’en tenir, lui. Pourquoi ne communiquait-on pas davantage sur la flore et éventuellement la faune du caillou ?

Pour le voir de près tout en restant à distance, il se procura des documents photographiques. Cet ancien instituteur fut mis en relation avec Tony Lemétais, qui, de son côté, ça crevait les yeux, s’éprenait chaque jour davantage de la Pierre. Il lui fit parvenir des clichés d’une grande précision, son œuvre ou celle d’Anissa. Décidément généreuse, elle lui avait confié à l’intention de son sympathique correspondant quelques-unes des photos qu’elle comptait exploiter dans le cadre d’un travail provisoirement intitulé « lithographie / littoral littéral » ou « trace / tracé ». Elle y jouerait de la ressemblance de certains linéaments naturels visibles sur les roches de la région (à commencer par les falaises) avec l’écriture. Elle ne soupçonnait pas quelle révélation elle préparait ainsi à notre ABC.

 

On eut à cette époque des journées quasi estivales. Chloé rayonnait sous le soleil de sa maternité future, le cœur de Dermot b(l)ondissait sous les poils grisonnants de son large torse. Il venait de se faire apporter d’Irlande, par des amis plaisanciers de retour de croisière, un Barry Crockett exceptionnel dont il avait fait les honneurs au commissaire venu visiter son atelier. Le policier s’était dit transporté par ce qu’il avait vu et bu. L’apparition de la maîtresse de maison ne diminua pas son ravissement. Mais quand, l’ayant interrogée sur le jeu de go, il l’entendit lui en exposer les principes et les règles de base, de cette voix traînante et douce, mélodieuse au possible avec ou malgré ses intonations cauchoises, il devint stupide de béatitude au point de s’étonner ouvertement qu’une femme se passionnât pour une telle activité. Elle lui sourit, indulgente : Dermot disait pareil. Il se reprit, s’aventura à comparer la stratégie du go et celle de la police, pensant au redécoupage des districts, mais il n’y voyait pas très clair et je crains de ne pouvoir le secourir. Bref, il se consola sans peine de l’absence de Nestor, qui l’avait tant fasciné au commissariat, y compris par son apparence physique : le Petit Prince en brun ; exactement ! Il était chez sa copine Clémence. Inséparables, ces deux-là.

– Comme tu as bien fait, dit Dermot, dont l’œil reflétait la silhouette de Chloé dansant dans une flamme de whiskey ; comme tu m’as bien fait la leçon !

Et, se tournant vers le commissaire toujours tourné vers elle :

– J’étais décidé de mettre Nestor directement en CE1 ; il sait lire depuis il a quatre ans. J’ai voulu lui faire sauter le CP. Il aurait pas connu Clémence ! Et il aurait pas eu Tony comme instit’ !

– Tony Lemétais ?

Là, quand même, c’était un peu dur à avaler, mais le charme surpuissant de ses hôtes vint à bout de sa répugnance rien qu’à évoquer le visage du trublion.

Quand ils se séparèrent, après que le commissaire eut décliné l’invitation à partager leur irish stew, il n’était pas loin d’apprendre que Chloé était enceinte, ni eux de lui proposer d’être le parrain.

 

En réponse à son article mi-sérieux, mi-parodique sur l’effet d’irréel produit par la Pierre, un Vietnamien publia sur la page personnelle de l’universitaire rouennais un texte que tout honnête homme eût aimé écrire, et où, dans un français fluide et clair, était enfin posé de façon constructive le problème qui nous occupe. Certes, l’auteur, un certain Dao Van Thach, avait dû forger un nouveau concept, mais il était aussi indispensable à sa théorie que, pour reprendre le qualificatif d’une spectatrice admirative, les deux points rouge et bleu dans la photographie d’Alan Bathurst intitulée « Unless you are a fool » que le poète aveugle prit au Havre en ce même printemps.

Van Thach ne donnait évidemment pas au terme de méta-objet (avec trait d’union) le sens qu’il a en informatique. Il entendait ainsi définir l’essence de la Pierre, un objet relevant à la fois de la physique et de la métaphysique : concret, tangible, sensible de toutes les manières (sauf à l’oreille, du moins pour l’instant), et susceptible de jouer un rôle dans ce monde où il avait pris place (comme d’offrir à nicher aux goélands) – et cependant né hors de lui, hors-né en quelque sorte, égaré dans la réalité physique, signe incomplet de l’incomplétude de la nature, dont il prouvait l’inintelligibilité par la sienne propre.

Ce texte emporta l’adhésion et souleva l’enthousiasme. Il combla plus d’appétits, en stimula plus d’autres, éveilla plus de consciences, ouvrit davantage de perspectives, suscita davantage de philosophes que tous les écrits de Jacques Attali sur le même sujet ou non. Son auteur était un étudiant en mathématiques de vingt-cinq ans, établi à Hanoï, francophone, et qui, fréquentant un célèbre bar pour expatriés de cette ville, avait lié amitié avec des étudiants de l’École d’architecture de Haute-Normandie en stage là-bas ; son attirance pour la Pierre s’en était accrue ; quelques conversations plus tard, certaines se poursuivant au Ray Quan à grand renfort de ruou, il énonçait le tout premier l’idée qui devait être à l’origine de la Nouvelle métaphysique humaniste (à ne pas confondre, bien sûr, avec l’humanisme métaphysique) et à l’École de Brisbane.

Entre-temps, à Lund, un petit groupe de psycho-sociologues récusait l’image du scrupule pour formuler la théorie du scandale : la Pierre était une pierre d’achoppement, un skandalon sur lequel butait la pensée pragmatique occidentale. Pourquoi était-il apparu en ce lieu et en ce temps ? Eh bien ! justement, elle n’en savait rien, la pensée occidentale pragmatique.

Tout ça passait largement au-dessus de la tête des villageois, qui la gardaient haute. Question scandale, on s’en tenait à l’échauffourée de la boulangerie. De quelque parti que l’on fût, on hésitait entre la réprobation et l’empathie à l’égard des fauteuses de trouble. On se désolait aussi pour la petite Clémence, que ses camarades d’école n’avaient pas manqué d’interpeller sur un secret du jour au lendemain devenu de Polichinelle. C’était bien la peine de s’être si longtemps noué la langue. Heureusement, des secrets, il en restait. Comme partout, pas ?

Ce qui surprenait tant les gens, c’était leur propre calme après l’éclosion de la vérité. Leur déception, presque, devant celui des principaux intéressés – c’était surtout ça ! D’accord, Clémence avait accusé le coup, elle avait manqué l’école, mais c’est son père (enfin, son père officiel) qui l’y avait ramenée, et qui même un soir était allé la chercher, du jamais vu, et elle, la gamine, avait retrouvé sa bonne humeur et la fréquentation du petit métèque, ces deux-là, pas étonnant qu’ils aient été de mèche dans l’histoire de la moufle. D’accord, Planteur avait pris ses distances, mais il recevait toujours ses clients plus ou moins louches, il avait pas peur qu’on lui dégrade son véhicule. D’accord, la Muriel avait pété les plombs l’autre fois, mais du coup elle s’était vidée de sa violence et avec son Roger, ça roucoulait comme aux premiers jours. Scandale ? Qui a parlé de scandale ? Tout ça très ordinaire, au fond. Y avait plus grave dans le canton.

 

Trois mois.

Oui, ça ferait trois mois demain qu’elle était là.

Il se revoyait en ce froid matin d’hiver, mettant pied à terre, médusé. Jamais depuis il n’avait retrouvé la même intensité dans l’émotion. C’était tout juste s’il ne devait pas faire un effort pour être encore ému. Non, ça, c’était exagéré. Il manquait seulement la surprise de la première fois. Mais le spectacle de la Pierre continuait de le bouleverser. Peut-être même davantage, parce qu’il la connaissait mieux, et qu’il lisait sur elle les progrès de cette connaissance.

À propos de lecture…

Il rangea son ténor, ferma la fenêtre, alluma la lumière. Ç’avait été cool d’improviser au clair de la Pierre – même défigurée par les balises. Il aurait presque pu jouer dans le jardin, avec un peu moins de vent.

Il se décapsula une brune, alluma une blonde. Oui, à propos de lecture...

Une longue journée qu’il avait eue. Après un riche week-end. Samedi après-midi, à peine rentré du concert d’inauguration du Labo Jazz au Havre, en compagnie d’Amandine, il avait reçu Cédric Lepiller, le sourd-muet. L’entrevue devait durer deux heures. Elle s’était prolongée jusqu’à minuit. Ils avaient donc dîné ensemble, d’un reste de moussaka végétarienne décongelé. Amandine avait été une traductrice géniale. Elle était restée dormir, et plus. Mais ça... Dimanche, grand beau temps, visite aux ruches. Déjeuner chez les parents, thé chez Anissa, en regardant la demi-finale Toulon-Leinster (pauvre Dermot !). Et, le soir, le courriel du botaniste creusois.

Tony aimait le jazz, ses abeilles, ses parents, le rugby, le rire d’Anissa et les caresses d’Amandine. Mais les deux temps forts avaient été ce courriel et la rencontre avec Cédric. Celui qu’il prenait pour un simple geek, tendance hacker, assez compétent en informatique pour en vivre, mais peu ouvert sur le monde réel, avait montré à propos de la Pierre un esprit de finesse et une sensibilité hors du commun. Le discours qu’il leur avait tenu, preuves à l’appui, était tout bonnement renversant. Après son départ, Amandine et lui étaient restés silencieux un long moment, à se demander où et qui ils étaient. Difficile de dire si ce qu’ils firent ensuite les aida à répondre à ces questions ou à les oublier.

Tony finit sa bière. Comme en découvrant le mail du Creusois, il se sentit pris de vertige. L’excitation du sourd-muet confinait à la folie. Que serait-ce quand il découvrirait les inscriptions !

Toute la journée il y avait pensé. Il s’était accordé un délai. Il avait répondu au Creusois, chaleureusement. Il attendrait mercredi pour mettre Lepiller au courant.

 

Clémence retenait son souffle.

Lentement, sans bruit, elle déverrouilla la porte, tendit l’oreille.

Tout allait bien.

Polaire et Choucas l’accompagnèrent jusqu’au portail.

Sans leur dire au revoir, elle s’enfonça dans la nuit.

 

(À suivre.)

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