La Pierre, épisode 13

Publié le par Louis Racine

 

13.

 

C’était un coup des étudiants de l’École d’Art du Havre, amis d’Anissa (laquelle toutefois s’était désolidarisée de l’opération).

Ils avaient profité des circonstances. Les vigiles censés monter la garde entre deux et six heures du matin avaient pris leur service à trois heures, pour protester contre leur employeur. Ah ! il refusait de leur payer l’heure non faite au moment du passage à l’heure d’été ? Ils se rattraperaient le dimanche suivant. Anissa connaissait l’un d’eux, qui l’avait mise dans la confidence. Elle avait informé ses camarades, avant de s’aviser des dangers qu’elle faisait courir à l’emploi du bavard et de ses collègues, et à sa propre réputation.

Heureusement, la Pierre, véritable origine de l’affaire, en sauva tous les acteurs. Les étudiants purent installer leurs œufs, cloches, poissons, poules, lapins, joliment emballés et enrubannés et, bien sûr, doublement factices ; les vigiles jurèrent que tout cela était apparu en un clin dœil ; ils poussèrent le réalisme jusqu’à prétendre que leurs chiens avaient « un peu aboyé » ; comment douter de leur parole, sous l’incontestable autorité du Caillou ?

Des aboiements, du reste, il y en avait eu, même que les artistes avaient cru devoir capituler. C’est Polaire et Choucas qui avaient donné l’alerte. À la clarté de la pleine lune, Muriel et Roger avaient vu et compris ce qui se tramait. Ils avaient fait taire les chiens et s’étaient recouchés. Quand, au matin, Clémence découvrit cette nouvelle merveille, son minois fit le bonheur de ses parents. Muriel y décela secrètement une subtile ressemblance avec un homme dont elle était la seule de la famille à connaître la facette enfantine.

Les vigiles conservèrent donc leur emploi ; les amis d’Anissa lui promirent de ne jamais publier la vidéo tournée pendant l’installation, et, jusqu’à présent, ils ont tenu parole.

Toute la matinée, la communauté des fidèles résonna d’alléluias. Le maire laissa croire qu’il était pour quelque chose dans l’événement. Comme, par acquis de conscience, il avait fait venir des démineurs, lesquels avaient rapidement établi l’innocuité totale du trésor, une partie de la population prit ce contrôle pour une mise en place. Quant au principal confiseur du coin, il soigna son image en distribuant des fragments de chocolat sur la Promenade.

 

Depuis une semaine, à la boulangerie, Muriel ne voyait plus qu’elle : l’affichette laissée par Planteur. Discrète pourtant. Juste en dessous des pots à bonbons, entre la coiffeuse à domicile et les cours d’anglais. « Soutien psychologique. Besoin de parler de la Pierre ? Prenez rendez-vous au... » C’était vraiment le minimum.

Lui, en revanche, elle ne l’avait pas revu. Ça lui suffisait pour l’instant. Elle avait l’impression d’avoir franchi une étape importante de sa vie. Elle n’en revenait pas de son propre culot. Surtout, elle admirait Roger. Et Planteur, bien sûr. Enfin, admirer, c’était pas le mot. Elle les respectait, tout simplement. Non, il y avait autre chose. Comme de la reconnaissance. Et eux de leur côté avaient tout reconnu, et l’avaient reconnue elle. Sans que tout soit vraiment dit.

C’était drôle qu’il ait fallu cette Pierre au-dessus de leur tête. Et, sous leurs pieds, ne l’oublions pas, Jean-Claude. Tout était devenu clair : que Roger savait, que Planteur avait compris qu’il savait, que Roger ne leur en voulait pas, ni à elle ni à lui, qu’il était au moins aussi fort qu’eux deux réunis à pouvoir ainsi assumer la situation, qu’il aimait Clémence comme sa fille, que c’était la meilleure réponse à apporter aux ragots du village, que si un jour elle réclamait la vérité, ils la lui diraient, sinon de toute façon à sa majorité, que cette vérité n’avait rien de laid ni de honteux, qu’une erreur avait été commise, grave certainement, puis réparée ; que, s’il devait arriver quelque chose à Roger, Planteur était tout désigné pour aider la famille, mais que dans l’état actuel des choses il n’était pas spécialement prêt à jouer le rôle de père, alors que Roger avait fait ses preuves.

Tout en se répétant qu’elle n’en revenait pas, elle s’aperçut qu’elle était arrivée devant le comptoir. Juste derrière elle, la poussant presque, se tenait l’énorme type du bar. Et, derrière encore, des clientes papotaient. Comme elle allait formuler sa demande, Muriel entendit l’une dire à l’autre :

– Psychologue ! Pourquoi pas conseiller conjugal ?

– Et pour madame ?

Au lieu de répondre à la boulangère, elle écoutait. L’autre avait un peu baissé la voix.

– Oui, ce jeune m’as-tu-vu, vous savez bien, le vrai père à la petite Hauchecorne. Roger, i’ pouvait pas avoir d’enfant. On s’arrange, pas ? Le Planteur, i’ demandait pas mieux. I’ couche avec tout le monde.

Elle ne prit pas le temps de remarquer l’air gêné de la patronne. Elle fit volte-face, et crut buter contre une porte capitonnée. Le géant s’écarta d’un mouvement réflexe, écrasant contre la vitrine des macarons une toute petite dame que servait la vendeuse, elles crièrent en chœur et Muriel se trouva devant les deux commères, Monique Paimparay et une femme qu’elle ne connaissait que de vue ; c’est elle qui venait de s’exprimer.

– Vous disiez, madame ?

Elle se troubla. La Paimparay vola à son secours.

– Nous ne parlons pas aux alcooliques.

– Tant mieux pour votre mari.

Ne pouvant compter, pour rétablir l’ordre, sur le géant occupé à câliner sa victime et à se faire bien voir du jeune et frais personnel, la boulangère donna de la voix et risqua une plaisanterie.

– Allons, mesdames, calmez-vous ! On n’est pas dans Astérix !

Derrière les mégères, plusieurs chalands pouffèrent.

– Bagarre générale, rigola un quidam. Garez les poissons !

De fait, une corbeille en débordait. En chocolat, cela va de soi. La vendeuse prit la chose au sérieux et à bras le corps, et ce fut le signal.

Que l’on pardonne au narrateur, ennemi de toute violence, de préférer l’ellipse à la complaisance. Avançons de quelques jours, jusqu’à cette courte scène, qui en dira suffisamment long.

Nous sommes dans la boulangerie. Tout est bien rangé (l’ensemble fait un peu dégarni). Un client demande une baguette. La vendeuse en saisit une dans un panier et la lui propose en disant :

– Elle va être cassée, c’est pas grave ?

– Tant que c’est pas de l’autre fois !

Et tout le monde rit, même (en léger différé) la patronne.

 

Évidemment, on accusa la Pierre.

Les plus superstitieux s’en alarmèrent. Si réellement elle avait un pouvoir maléfique, ne valait-il pas mieux se montrer prudent ? Consulté sur la question, le curé, dont on vivait de plus en plus mal qu’il dût se partager entre tant de paroisses, se déclara incompétent. Cependant, on pouvait toujours brûler des cierges.

– Ouais ! il nous laisse tomber, commenta Friboulet, qui regretta aussitôt ce mot malheureux.

– T’as qu’à aller trouver Planteur, ironisa Sampic.

– Mais i’ s’est tiré Planteur ! dit Décultot. Il y est plus, son camping-car, à la sortie du village !

– Il est plus loin, dit Héranval ; route d’Emfrayette.

– Quel trouillard ! dit Friboulet.

– Tu parles d’une cartomancienne ! dit Heuzé.

La Pierre exaspérait-elle les passions Les statisticiens montèrent au créneau. Au terme de patientes recherches, ils aboutirent à la conclusion quelle avait peu dincidence sur les comportements humains dans le pays, en dehors de conséquences aussi prévisibles qu’anodines comme d’alimenter les conversations et de faire couler l’encre ; l’augmentation du tirage de la presse locale ou de la part d’audience du journal télévisé régional, une fréquence élevée de torticolis, le retour incessant de certain motif dans les dessins d’enfants (du reste, grâce à une maquette en résine et caoutchouc réalisée par Tony, on jouait à la Pierre dans la cour de l’école), tout cela n'était qu’épiphénomènes. Il y avait eu, depuis l’arrivée du céleste caillou, plutôt moins de suicides par saut du haut de la falaise, mais on s’était davantage jeté sous les trains. Le nombre de naissances, de décès par mort naturelle, de divorces, de licenciements, de cancers, d’accidents de la circulation, de viols, de drames familiaux et de gagnants au loto était stable dans le département. Peut-être consommait-on un peu plus d’alcool et de sucreries, mais, curieusement, moins de somnifères et de psychotropes, sinon d’origine naturelle (le fait que Planteur fût devenu un adepte de la valériane avait-il pu jouer ?). Les vaches donnaient la même quantité de lait. La demande de lacets avait légèrement augmenté : il semblait qu’on les cassât davantage ; ça n’avait éventuellement aucun rapport. On téléphonait plus souvent et plus longtemps, et pour parler de quoi ? Oui, mais pas seulement. Voilà pour l’échelon local. En revanche, sur la Toile, comme on sait, la survenue de la Pierre avait eu un retentissement considérable. L’intérêt toutefois paraissait faiblir, quand deux affaires indépendantes l’une de l’autre le ravivèrent et le portèrent à une telle intensité que j’en suis encore électrisé.

La première touche de près Dermot. Il sortait de chez Tony, où il avait conduit Nestor, l’instituteur l’ayant invité à goûter, et à lui enseigner par la même occasion les rudiments du noble jeu de go (Tony quant à lui excellait aux échecs, d’où ce calembour calamiteux : quel que fût l’adversaire, Tony Lemétais mat). Il rentrait chez lui, par le plus court chemin, donc en coupant à travers la zone de sécurité. Il repensait à la conversation qu’il venait d’avoir avec le prétendu Casseur, lequel récusait cette étiquette puisque, disait-il, il n’était pas hostile à la Pierre (qu’il trouvait merveilleuse au sens fort du terme), mais à ceux qui s’en servaient pour fasciner le peuple ou pour s’enrichir. « Elle ne sert strictement à rien, disait-il, quel bonheur ! Faire du fric sur son dos, c’est bas. » Dermot s’était bien gardé de parler de sa nouvelle série, et était reparti tout songeur. À un moment, comme il se trouvait justement dans son ombre, il leva les yeux ; et, pendant un temps extrêmement court, moins d’une seconde, il eut l’impression que La Pierre avait disparu. Aussitôt après elle était de nouveau là. C’était d’autant plus étrange qu’à l’évidence personne autour de lui n’avait rien remarqué : le long de la Promenade, les badauds ne manifestaient aucune émotion supplémentaire. Plus curieux encore, pendant le très bref temps de sa disparition, la Pierre avait continué de projeter son ombre sur Dermot, qui ne se rappelait pas avoir vu le soleil.

Simple hallucination, se dit-il. À mettre au compte de la fatigue ; il s’était couché tard, levé tôt, avait travaillé toute la matinée et renoncé à sa sieste. Quand même, cette histoire le hanta durablement, même après qu’il se fut confié à Chloé. Il en fit part aussi à Cédric Lepiller, qui, fâché avec sa cousine, était rentré chez lui. C’était en principe toujours interdit, mais on le laissa faire ; cela marqua le début des retours. Aucune habitation n’étant située sous la Pierre, on avait juste à craindre qu’en tombant elle ne fragilisât le terrain alentour. Mais, comme le répétaient les savants et les gens de bon sens, on ne voyait pas pourquoi elle se fût brusquement soumise aux lois ordinaires.

Le sourd-muet s’intéressa grandement au récit de Dermot mais ne sut qu’en faire. De son côté, il avait beaucoup à dire. Il attendait son heure, elle ne tarderait plus. Il devait rencontrer Tony le week-end prochain, en présence d’une amie de l’instituteur qui signait paraît-il à la perfection.

L’autre affaire sera développée dans le chapitre suivant. Je me bornerai pour le moment à cette annonce : en agrandissant avec minutie certaines photographies de la surface de la Pierre, un Creusois, botaniste amateur, découvrit ce qui ressemblait à des inscriptions.

 

(À suivre.)

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