La Pierre, épisode 06

Publié le par Louis Racine

 

6.

 

La grande marée du 20 février n’avait en rien troublé la Pierre, mais celle du 21 mars devait être plus forte encore, la marée du siècle, et on l’attendait avec anxiété. On s’accommodait mal, semblait-il, de ce caractère absolu dont la fichue caillasse donnait sans cesse de nouvelles preuves, parfaitement indifférente à tout et à tout le monde.

La moufle de Jean-Claude suggérait l’existence d’un lien.

Au moment de la découverte, Planteur se trouvait parmi la foule, dans la même attitude que les autres, le visage levé, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, un poil plus ému peut-être, à cause de cette blague qu’il avait faite la veille. Toute l’assistance bruissait de la même rumeur : la moufle à Jean-Claude. Il sentit des regards posés sur lui, et vit un petit groupe d’habitués du café tourné dans sa direction. Sans qu’ils montrent une franche hostilité, leur étonnement avait quelque chose d’agressif. Il fut tenté d’aller leur parler, leur dire qu’il n’était évidemment pour rien dans cette histoire, mais une telle démarche risquait d’aviver leurs soupçons. Il resta donc à sa place, sans pouvoir s’empêcher de les surveiller du coin de l’œil.

L’attaque vint de l’autre côté. Une main s’abattit lourdement sur son épaule et une grosse voix lui percuta le tympan :

– Vous allez nous expliquer ça, hein ?

C’était ce grand type, le voisin de bar de Muriel. Il n’avait pas l’air de rigoler.

On commençait à converger vers eux, sans qu’il fût clair si c’était pour calmer le jeu ou attiré par le parfum du scandale. Heureusement, quelques Casseurs, des amis de Tony, s’interposèrent. Simple coïncidence  de là où se trouvait Planteur on voyait mieux ce qui se passait là-haut , mais il en éprouva du soulagement, tandis qu’une nouvelle rumeur accaparait les cerveaux.

Le commando avait trouvé un cadavre.

Pure fiction, qui devait persister longtemps, les démentis officiels excitant la méfiance.

Pendant que Planteur profitait de cette providentielle péripétie pour prendre la poudre d’escampette, Muriel sortait de la laiterie. Elle l’avait nettoyée à fond, toutes deux étaient rincées. Son regard se tourna vers la Pierre, où piétinaient les explorateurs. Par le portail, elle aperçut une partie de la foule des curieux. S’ils n’avaient rien de mieux à faire.

Tout le temps qu’elle avait balayé, frotté, arrosé, raclé, elle avait repensé à la scène du café, à Planteur donc. On le connaissait, on savait son nom, son surnom plus exactement, mais on ne l’avait pas salué à son arrivée, et même on s’était presque mis à chuchoter. On lui faisait un peu la gueule, en fin de compte. Pourquoi ? Peut-être qu’on lui en voulait encore de ses frasques d’autrefois. Elles remontaient à quelques années maintenant. Il avait quitté le secteur, et voilà qu’il ressurgissait, changé, en apparence du moins. Ça devait rappeler de mauvais souvenirs à certains. Non, elle sentait qu’il y avait autre chose. Comme de la peur. C’est vrai que les gens étaient tendus depuis quelque temps. T’as raison ! La Pierre ! Toujours elle !

Ses pensées se reportèrent sur Jean-Claude.

Le matin, elle avait pris le journal à la boulangerie. La joie qu’elle avait eue à contempler la leur quand elle avait posé le sachet de croissants devant sa fille et son mari ! Elle s’était resservi un café et leur avait lu les nouvelles tandis qu’ils mastiquaient. À commencer par celle du parachutage, prévu dans la matinée. Toute la une lui était consacrée, et une double page intérieure.

C’est là qu’elle avait découvert l’appel à témoins.

Trois semaines il avait fallu avant qu’on se décide. Probablement que la Pierre avait monopolisé l’attention, mais quand même. Et voilà que la photo de l’idiot lui sautait aux yeux, sous le titre : « Qui a vu Jean-Claude ? »

À sa grande honte, elle s’était demandé d’où venait le cliché. Saisissant de ressemblance, d’une grande expressivité. Du beau travail, pourtant le sujet laissait à désirer. On voyait bien qu’il était idiot. Qu’on ait pu s’amuser à faire son portrait, ça, ça la dépassait.

Après, c’était une bonne chose que Jean-Claude y ait eu droit. Qu’est-ce qu’il pouvait revendiquer d’autre, le pauvre ?

– Tu lis quoi, maman ?

Elle leur avait dit. Roger avait attrapé son second croissant.

– Il est gentil, ce gars-là. Faudrait pas qu’il lui soit arrivé malheur.

Voilà, c’était ça. Tout le monde l’aimait bien, mais on avait attendu trois semaines avant de donner lalerte.

– Il est peut-être chez un parent. Je crois qu’il a de la famille à Fontaine-la-Mallet.

Roger avait froncé les sourcils.

– Jean-Claude ? Je pense pas, non. Tu nous redis à quelle heure ils vont larguer les parachutistes ?

Elle n’avait pas osé répéter la blague de Planteur, surtout devant Clémence. Aucune envie de parler de lui devant les siens.

C’est Roger qui avait mis les pieds dans le plat :

– Dis donc, t’as forcément remarqué ce camping-car sur la route de Montivilliers. Tu sais pas à qui il est ?

– Comment je le saurais ?

– Tu le connais bien pourtant l’animal. Planteur !

Elle l’avait jouée finement.

– Bien, bien, t’exagères. Il a du culot de revenir par ici.

– Attends, tu devineras jamais ce qu’il fait.

– Tu veux dire : comme travail ? Je sais pas, moi. Charlatan, genre médium ?

– T’es pas loin, mon cœur. Psychologue !

 

L’expédition quitta la Pierre vers midi. Les deux femmes descendirent les premières, l’une après l’autre mais chacune par un des deux filins, tandis que l’homme restait en haut à vérifier la solidité de l’arrimage. Puis il les rejoignit. Déjà policiers et soldats les entouraient. Pas un seul journaliste. On ne les contiendrait plus très longtemps.

Dûment protégée par un sac à échantillons, la moufle fut remise à un gradé. Le commando rapportait aussi des prélèvements dont on attendait beaucoup, et des images vidéo dont on espérait assez peu, vu la déception causée par celles qu’avaient filmées les drones, y compris ceux de l’armée, les seuls autorisés. Quant aux deux appareils qui avaient tenté d’espionner les explorateurs en pleine action, leurs propriétaires avaient été identifiés ; leur matériel serait confisqué et ils paieraient une amende proportionnée au délit.

On entraîna le trio vers le PC, en l’occurrence un petit groupe de véhicules, dont un camion-radio, garés devant la maison de Cédric Lepiller. Ce dernier suivait les opérations sur son ordinateur, de chez sa cousine, à la fois fier et inquiet qu’on eût réquisitionné son domicile. On lui avait laissé entendre qu’on serait peut-être amené à utiliser son eau et son électricité (ainsi que, décoda-t-il, ses toilettes) ; de toute façon il serait indemnisé. Il ne fit pas de difficultés, le pouvait-il ? Sa maison était devenue célèbre, on la voyait dans tous les reportages, désormais elle serait visitée par des inconnus, bah ! la seule chose à laquelle il n’eût pas aimé que l’on touchât, il l’avait sous les doigts.

Il avait vu comme tout le monde la moufle, comme tous les gens du coin il l’avait reconnue. Mais il ignorait la rumeur concernant le cadavre. Qui l’avait lancée ? Difficile à dire précisément, et du reste peu importe, mais vous avez compris dans quel vivier il eût fallu pêcher.

Le soir, France 3 Haute-Normandie consacra la moitié de son journal à l’événement. Muriel eut la réponse à sa question, car on interviewa l’auteure du portrait de Jean-Claude. C’était une élève de l’École d’Art du Havre qui dans le cadre d’un projet de fin d’études avait photographié des marginaux, des SDF, des solitaires de la ville et de ses environs. Elle rêvait maintenant de monter une exposition, en association avec Tony Lemétais, qu’elle avait rencontré via des amis musiciens et qui lui avait proposé d’enregistrer des impros de jazz sur ses œuvres, un seul instrument par photo. L’exposition sintitulerait Solos.

Ainsi donc, dès le jour de parution, la Pierre répondit à l’annonce et lui donna un retentissement mondial : Jean-Claude devint en peu d’heures (et pour guère plus) l’homme le plus recherché de la planète. Anissa, la jeune photographe qui avait gracieusement communiqué son cliché à la presse, y gagna en notoriété ce qu’elle y perdit en argent.

On lui devait aussi de précieuses informations sur l’idiot. À elle et à son amie Cynthia Malandain, secrétaire médicale, que Jean-Claude voyait de temps en temps. Elle lui donnait en toute discrétion de quoi soigner ses petits bobos. Cynthia avait mis Anissa en relation avec Jean-Claude. Elles le connaissaient mieux que personne, et cependant très peu. Elles lui savaient quatre abris, qu’elles avaient visités en vain avant de se décider à signaler sa disparition.

Alors que les deux femmes passaient pour des saintes, Cynthia faillit perdre son emploi. On lui reprochait d’avoir fait bénéficier Jean-Claude de soins gratuits et de médicaments proches de la péremption. On la menaça même d’un procès pour exercice illégal de la médecine et, pire encore, de la pharmacie. Mais Tony et sa bande promirent un tel ramdam que l’accusation finit en pet de lapin.

Anissa et elles en étaient sûres : Jean-Claude n’avait pas de famille. Le mythe du parent à Fontaine-la-Mallet reposait sur un malentendu.

Où était l’idiot ? On l’apprendra bientôt. Comment sa moufle droite avait-elle atterri sur la Pierre ? Les seuls à le savoir ne s’étaient pas encore confiés. Ils ne tarderaient pas à le faire, c’était une question d’heures. Pour l’instant, ils étaient occupés, qui à écrire CLEMENCE sur le bord de son assiette avec des pâtes alphabet, qui à vaincre Absalon34 en ligne.

 

De la Pierre pendaient désormais deux filins jusquau sol, ainsi quun câble dalimentation pour les feux dobstacle. Ça ne suffisait pas à la faire ressembler à une baudruche géante.

Des rêveurs, adolescents et jeunes adultes notamment, projetaient d’utiliser ces voies d’accès pourtant gardées nuit et jour et d’aller faire la fête là-haut un de ces soirs. Ils ne se rendaient pas compte de la puissance musculaire requise. Un qui avait des choses une perception plus juste, c’était un champion d’escalade, spécialiste des défis, aux yeux de qui la Pierre était un spot magnifique. N’ayant pas obtenu l’autorisation d’employer les filins, il rôdait dans les parages, chagrin et vigilant, guettant l’occasion de se faire justice.

On imagine sa jubilation quand un matin il vit arriver des camions chargés de poutrelles métalliques. Bien que la récente expédition eût semblé confirmer l’immobilité de la Pierre et l’inanité de la menace, les travaux de soutènement allaient commencer. Dans une semaine, six pylônes profondément ancrés dans le sol élèveraient jusqu’au céleste bijou vingt-quatre coussinets profilés ad hoc.

Y grimper serait un jeu d’enfant. À lui les parois inviolées !

 

(À suivre.)

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