La Pierre, épisode 03

Publié le par Louis Racine

 

3.

 

Comme la tour Eiffel à sa naissance, la Pierre eut ses admirateurs et ses détracteurs. Parmi ces derniers, des villageois tenant pour un sombre complot : le maire avait voulu valoriser ou au contraire déprécier des terrains depuis longtemps convoités par un promoteur qui prétendait justement, selon une formule consacrée mais de moins en moins pertinente et, en l’occurrence, totalement infondée, faire dans la pierre.

Des jeux de mots stupides, la situation en suscita bien d’autres, qu’il ne s’agit pas de recenser ici. Bornons-nous à fréquenter cet établissement dont on a compris qu’il constituait le centre névralgique du bourg, la maison Sueur.

On n’eût pas manqué d’y être frappé par certaines physionomies, fruits d’une longue préparation à laquelle l’atavisme avait pu, çà et là, donner un coup de pouce. On n’avait, pour pénétrer l’âme du village et profiter de ses lumières, qu’à tendre l’oreille de ce côté, celui d’une philosophie qui à vrai dire se ruminait plus qu’elle ne fabriquait de concepts. Mais on en a tant dont on ne sait que faire !

Au Bar-Tabac-Presse-PMU, comme dans chaque magasin du bourg, chaque maison, partout où vivaient ou travaillaient ses habitants, mais avec l’avantage de la pluralité et de la diversité, on débattait principalement de deux questions connexes :

Que devait-on craindre au juste de la Pierre ?

Ne fallait-il pas prévenir la catastrophe par quelques supports ou étais bien placés ?

Entre quantité d’interrogations, ces deux-là remportèrent la palme. La seconde divisa profondément l’opinion. Des discussions naquit le camp, déjà évoqué, des Esthètes, ces gens qui, de diverses appartenances religieuses ou politiques, s’étaient pris d’affection pour l’étrange visiteuse et trouvaient une chance pour la commune cette curiosité probablement unique au monde (sur ce point toutefois, la légèreté des médias leur avait occasionné des alarmes).

À propos d’économie locale, on se demanda s’il fallait maintenir le marché de dimanche. Le vendredi, la question n’était toujours pas tranchée.

La veille au soir, l’idée du soutènement paraissait devoir triompher. Le président Hollande avait promis aux intéressés que toute solution techniquement satisfaisante (on s’en remettrait pour en juger à la commission d’expertise scientifique) serait financée aux trois quarts par l’État. Pourtant, interrogé sur la dangerosité de la Pierre, le Président s’était montré plus dubitatif encore que le Premier ministre dans sa conférence de presse, si bien que cette plaisanterie courut bientôt : pas besoin de venir de Paris pour nous faire une réponse de Normand !

Bref, au grand dam des Esthètes et des anxieux – n’augmenterait-on pas le risque en intervenant ? –, il semblait acquis qu’on allait soutenir. Restait à concevoir, fabriquer et mettre en place des piliers de soixante-cinq mètres de hauteur hors sol ; quels ouvriers oseraient les installer ?

Puis ce fut vendredi.

Ce jour-là, la pluie tomba comme elle sait le faire sur le plateau, en s’appliquant. Inutile de chercher à passer entre les gouttes, il y en a forcément une pour vous, et elle montre le chemin à ses copines. Le temps de vous rendre compte qu’il pleut, vous êtes trempé, et pourquoi avez-vous mis ces chaussures qui prennent l’eau ?

Vous levez la tête et, en voyant la Pierre, immanquablement vous vous demandez si sa présence influe sur le climat, alors que vous savez très bien et depuis toujours quel temps il fait par ici en cette saison. Pas de neige cette année, du moins pas encore ou très peu, on revient à des hivers plus habituels, mais celui-ci n’est pas fini, jusqu’en avril il peut neiger, et la Pierre n’y sera pour rien.

Elle est belle. Mais, bon sang, d’où vient-elle ?

D’origine terrestre, disent les scientifiques. Qu’entendre par là ? De la même nature que les rognons de silex qu’on trouve en abondance dans le pays, elle ne peut pas provenir de son sol. Mais alors, d’où ? Dans quelle immense cavité un tel morceau a-t-il pu se former ? S’il s’est extrait de quelque part, comment ? Et en laissant quel vide ? Et où ?

Ah ! ça discutait ferme dans les bistrots du patelin, à commencer par celui dont par la force des choses vous grossissez la clientèle, mais, ce vendredi après-midi, l’excitation est à son comble. Le pape François vient en effet de prendre la parole – enfin ! réagiront certains –, pour dire ce qu’il en pensait, lui, de la Pierre.

Il avait failli être devancé par un collège d’oulémas bien connu des musulmans sunnites et dont les déclarations furent publiées quelques minutes après la sienne.

On ne regretta pas d’avoir attendu. Tous ces propos forçaient l’admiration par leur sagesse.

Pour résumer, François recommandait à ses frères et sœurs de ne pas avoir peur, et de ne pas confondre religion et superstition (dans les heures qui suivirent, Alain Rey, interviewé par une journaliste de France Inter, devait rebondir avec bonheur sur ces termes et en rappeler l’étymologie) ; mais il se gardait bien de se prononcer sur l’origine et sur la signification de la Pierre. Côté Islam, on ne fut pas plus explicite. Le phénomène au demeurant divisait les croyants, la plupart abordant ce mystère avec une grande ouverture d’esprit, quelques autres projetant ou rêvant de lapider la Pierre.

On notera que la messe dominicale, célébrée comme il se doit le samedi soir, rassembla dans l’église Saint-Martin plus de fidèles qu’on en avait vu depuis longtemps, moins toutefois que lors des bombardements.

À la sortie de la messe, on s’étonna de ne pas voir Jean-Claude.

 

Le marché se tint.

On avait beau raconter toutes sortes d’horreurs sur la Pierre, y aller des plus folles extrapolations, on ne parvenait pas à se la rendre vraiment effrayante. Ou alors ce délire jouait le rôle d’un exorcisme, qui réussissait.

En vérité, on l’avait adoptée. Il était toujours interdit d’en approcher, de franchir le périmètre de sécurité, gardé à la fois par des militaires et par des policiers (ceux-ci dirigeant ceux-là), auxquels s’étaient joints spontanément quelques volontaires parmi la population civile, mais le village et ses environs devinrent un lieu de promenade. Pour se sentir moins exposés au danger – quel danger cependant ? –, beaucoup de visiteurs adoptaient un point de vue maritime, passant au large à bord d’embarcations de divers tonnages. De juteuses affaires virent le jour, de location de barques, où l’on s’entassait à l’excès. Si l’on n’eut jamais à déplorer le moindre naufrage, il arriva au moins deux fois que des imprudents tombent à l’eau. Cela permit de poster sur Internet des vidéos amusantes en plus des inévitables selfies avec la Pierre en arrière-plan.

On lui consacra des reportages, des poèmes, des chansons, des essais, des blogs. La Pierre devint un sujet, LE sujet, au point de lasser certains. Ils en avaient assez de ce machin, ou plutôt d’en entendre parler tout le temps ou de le voir partout.

Les fabricants, les industriels, les marchands, jamais en reste, en firent un produit digne de ce nom. Dès le jour de son apparition, un esprit réactif déposait la marque La Pierre d’Octeville.

Les objets kitch se multiplièrent. On refit la Pierre dans tous les formats, toutes les matières et pour tous les usages. J’ai une clé USB à son effigie. Elle n’est pas des plus pratiques.

Les deux principaux chocolatiers-confiseurs de la côte créèrent chacun séparément leur Pierre d’Octeville, d’une part, une dragée chocolatée au cœur de caramel au beurre salé, d’autre part, un bonbon de chocolat praliné dans une gangue de sucre candi, et durent rebaptiser ces merveilles. Qui ne s’est déjà cassé les dents sur un Silex ou un Nuage de Pierre ? Quant à ce saucisson brioché auquel le meilleur charcutier de Bolbec (c’est pourtant loin, Bolbec) donna une nouvelle jeunesse en le renommant l’Octevillaise, il n’en avait pas moins conservé son côté lyonnais (Lyon, c’est beaucoup plus loin encore). À Saint-Romain, en revanche, chez Hue, le Rognon n’eut aucun succès, la clientèle se satisfaisant du bon vieux boudin à la pièce et se passant d’une nouvelle appellation, fût-elle justifiée par l’analogie de forme – et certains chalands s’inquiétant d’une possible confusion, que l’on crût qu’il y avait des abats dans le boudin.

De Caen, Michel Onfray, qui s’était senti spécialement concerné sinon visé par le phénomène, fit connaître son sentiment à ce sujet. Son message passa complètement inaperçu, et je serais bien en peine de vous en livrer la teneur.

 

Pas plus qu’à la loi de gravité la Pierre ne semblait soumise à la force du vent ou de la pluie. Sa position dans le ciel était d’une constance absolue. Aux yeux des savants, cela ruinait tout espoir d’agir en quoi que ce fût sur sa masse. Il n’était pas question par exemple de la déplacer, comme l’idée s’en était assez tôt exprimée par la voix d’une partie des habitants. Deux kilomètres plus à l’ouest, elle se fût trouvée au-dessus de la mer. Ne pouvait-on l’y pousser, écartant ainsi la menace ? Cette proposition fut oubliée ; à supposer même que la Pierre daignât se laisser faire, trop dOctevillais lui restaient farouchement attachés, et eussent vécu son éloignement comme un déchirement. C’eût été leur arracher le cœur.

Un matin, un habitué arriva bouleversé au bar-tabac : il avait rêvé que la Pierre avait disparu pendant la nuit. Il fallut lui remonter le moral, quelque avance qu’il eût prise chez lui. On y passa la journée. Heureusement qu’il y a des gens qui ne travaillent pas, et d’autres qui, comme Sueur et son équipe, travaillent.

À quelle loi plus impérieuse que toutes les autres obéissait la Pierre pour rester aussi parfaitement immobile ? Les savants pensèrent à un champ magnétique. Les mesures les démentirent.

Sa position signifiait-elle quelque chose ?

On imagina de creuser le sol à la verticale exacte de son centre de gravité, dans l’espoir d’y trouver on ne savait quoi. Des quidams firent remarquer qu’il n’y avait pas de raison de privilégier cette direction, vu que la Pierre se refusait justement à l’emprunter. Mais peut-être n’attendait-elle pour le faire que la provocation – la profanation – de telles fouilles. Creuser, il fallait oser. Cela voulait dire stationner un moment sous l’énorme caillou.

On le fit pourtant. Une célèbre compagnie d’assurances y gagna un renom considérable. On creusa, et on ne trouva rien.

– Ben évidemment ! ricanait Pimparay. Les mecs ! I’ creusent à dix mètres maximum ! Ça le fait pas !

Et, crayonnant dans l’air avec son doigt :

– T’as le Caillou. À soixante-cinq mètres au-dessus du sol. C’est à soixante-cinq mètres en-dessous qu’i’ faut qu’i’ creusent. La symétrie, ma poule.

– Faut forer alors, énonça Bazire.

– T’as raison. Attends. Tu sais ce qu’i’ vont trouver ?

– Du pétrole ?

– T’es con. I’ vont trouver son nid. Là doù qu’elle vient, la Pierre. Elle est du pays, c’est sûr. De dessous nos pieds, mais profond.

– Ah ouais, ouais, argumentait l’autre.

Et l’on n’avait toujours pas revu Jean-Claude.

 

(À suivre.)

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