La Pierre, épisode 11

Publié le par Louis Racine

 

11.

 

La grande marée, l’éclipse partielle de soleil, les élections départementales, le passage à l’heure d’été, les catastrophes plus ou moins naturelles qui frappaient notre pays sans parler du reste de la planète, rien de tout cela n’affectait la Pierre. Elle embellissait de jour en jour, presque mignonne avec son duvet de fleurettes apprécié des goélands, lesquels n’allaient pas tarder à y pondre. On aurait du mal à les en empêcher. Ils étaient de plus en plus nombreux à lui tourner autour.

À l’approche de Pâques, les âmes pieuses et quelques habitués de la maison Sueur (ce qui n’est pas incompatible) s’émurent : et si la Pierre allait gêner le départ ou le retour des cloches ? Vous le saurez la semaine prochaine.

Pour l’heure, elle n’avait encore causé aucun dégât, ni, depuis son déplacement, la moindre surprise. On s’était demandé si, une fois les pylônes démontés, elle ne reprendrait pas sa position initiale. Elle n’eut pas cette malice. On avait craint aussi qu’elle ne réagît à la pose d’un nouveau câble d’alimentation. Elle se laissa faire, sous les mains expertes d’une des parachutistes agissant cette fois en solo, et qui par la même occasion vérifia l’arrimage des filins. J’ai eu quelque temps en fond d’écran une photo où on la voit, avant de descendre, faire OK de la main. Sous son casque et sa combinaison, elle reste incroyablement émouvante, surtout pour moi qui suis sujet au vertige.

Elle rapportait de nouveaux prélèvements. Jusqu’alors on s’était surtout intéressé à la composition de la Pierre elle-même. On cherchait désormais à détecter la présence à sa surface de résidus révélateurs de son sol d’origine. En examinant les clichés pris par le commando ou par les drones, les scientifiques avaient remarqué ce qui pouvait être les traces d’une implantation.

Les éléments recueillis lors de cette seconde visite, essentiellement des échantillons de terre et de mousse, ne permirent pas de dire avec certitude où la Pierre s’était formée ; dans la région, peut-être ; en France, probablement ; on n’eût rien affirmé sans risque d’erreur.

Si elle se déplaçait encore, on renoncerait aux balises. Le moment serait venu de mettre en application le projet Luciole.

Il consistait à la recouvrir de peinture phosphorescente, au moins dans sa partie supérieure et sur ses flancs. Certains recommandaient de se limiter à cinq gros points de quelques mètres de diamètre, d’autres préconisaient le traitement de la surface totale. On procéda à des simulations, en testant divers produits. Ce fut l’occasion d’une belle empoignade technico-commerciale. Finalement on opta pour une peinture fabriquée aux Pays-Bas. La firme offrit gracieusement son concours, en échange de la possibilité d’inscrire son nom (flancs est et ouest) et son logo (pôles et dos) sur la Pierre, en guise de signalisation. On verrait ce que marque veut dire. L’accord de principe à peine donné, la presse locale titra « La Pierre à l’heure de la peinture hollandaise » ou « La Pierre à la sauce hollandaise ». Comme on était le premier avril, beaucoup de lecteurs crurent à un canular. Ainsi pouvaient douter d’informations plausibles des gens habitués à vivre sous un caillou bloqué dans le ciel et lourd comme un million de vaches.

 

Mais nous avons laissé Planteur en plein dîner chez les Hauchecorne. Son avis sur la Pierre ?

– Et vous, vous en pensez quoi ?

– Je vous dirai après, dit Roger.

– Je pourrais répondre que c’est grâce à elle que je suis ici. Mais je ne voudrais pas tout ramener à moi.

– Non, hein ?

– Resservez-vous, dit Muriel.

Bon, mieux vaut raconter. À quoi servirait le narrateur s’il ne permettait pas au dialoguiste de se reposer de temps en temps ?

Planteur repartit de l’affaire de Dollemard. Elle lui avait ouvert les yeux. Il avait bel et bien songé à tuer un homme. Est-ce qu’il l’aurait fait ? Difficile à dire. En tout cas il ne voulait plus être ce Planteur-là. Et puis il avait rompu avec Bérangère. Et puis il avait eu ce pépin de santé. Ça l’avait aidé à prendre du recul. Fini les conneries. Fini le parasitisme. Désormais il serait utile à la collectivité. L’arrivée de la Pierre lui avait révélé sa vocation.

On ne peut que déplorer avec lui l’incroyable négligence des autorités quant aux retombées psychologiques de l’événement. Son caractère inédit ne justifiait pas l’absence de toute mesure d’assistance à la population. Planteur ironisa : on avait très tôt parlé de soutenir la Pierre, jamais ceux qui désormais vivraient dessous. Eh bien ! lui, il en faisait son affaire. D’accord, il n’avait aucun diplôme, ayant déserté les bancs de la fac de socio-psycho au bout de six mois, n’empêche que sur la psychologie humaine il en connaissait un rayon (laissa-t-il entendre en toute modestie). Il le sentait bien, ce job. Pour réintégrer dignement la société, réparer en quelque sorte ses propres torts mais aussi l’énorme impéritie du système, il s’était installé psychologue de village.

Il n’eût pas fallu beaucoup le pousser (le côtes-du-Rhône successeur du picpoul de Pinet ayant suffisamment hâté le processus) pour qu’il se répandît contre la mairie, qui avait tenté de le récupérer sans lui avoir accordé ni subside ni local. Il se passerait de la publicité du bulletin municipal, de toute publicité même, sinon la meilleure, celle du bouche à oreille. Il avait juste mis une annonce à la boulangerie. Ça alors ! Muriel ne l’avait pas remarquée. Elle se promit de mieux regarder le lendemain matin.

Peu à peu, Planteur s’était fait une petite clientèle. On venait le voir quand on voulait, pour lui parler de ce qu’on voulait. Et on donnait ce qu’on voulait. Tenu par le secret professionnel, il ne pouvait citer de noms, mais il se flattait d’avoir déjà rendu service à bien des gens.

– Je me doute que si vous restez, c’est que ça marche, dit Roger. Et qu’est-ce que vous leur dites aux clampins ? Qu’est-ce que vous en savez, vous, de la Pierre ? Vous êtes né dessus ? C’est ça, moi, qui m’intéresse. Les scientifiques sont paumés. Que dit le psychologue ?

– Que la psychologie est une science.

– Et qu’est-ce qu’elle dit, votre science ?

– Que la Pierre fait parler.

– C’est bien ce que je pensais. En fait, vous êtes un genre d’espion.

– Roger, dit Muriel.

– Attends, je m’en fous moi ; si les gens sont assez cons pour aller déballer leurs histoires à n’importe qui, ça les regarde. Mais ça me confirme dans mon idée. La Pierre est là parce qu’il y a des choses cachées. Quand on les saura, elle disparaîtra.

– Espion, quand même, c’est pas le mot, dit Muriel. Vous êtes plutôt un genre de confesseur.

– C’est vrai qu’avec votre nouveau look vous avez l’air d’un curé. D’un curé classe, attention, pas comme le nôtre. Mais, mon cœur, c’est pas la peine d’aller chercher la religion. Tu sais comment ça se passe la psychanalyse. Tu vides ton sac, le psy dit rien du tout, tu lui files plein de fric, et ça toutes les semaines pendant des années. Honnêtement, ça vous rapporte combien ? Et d’ailleurs, ce camping-car, il est à vous ? Vous le payez comment ?

– Roger, dit Muriel.

– On me le prête jusqu’à Pâques. Vous me croirez ou non, je ne gagne pas grand-chose. J’avais un peu d’argent de côté, un héritage. Quant à votre hypothèse, il y a des secrets partout, mais il n’y a de Pierre qu’ici.

Roger n’eut pas le temps de répondre. Un cri retentit à l’étage, suivi de pleurs.

– J’y vais, dit Muriel.

Au même moment, un hurlement monta de la cave.

– J’y vais, dit Roger.

Le dialoguiste allait pouvoir se reposer de nouveau.

 

(À suivre.)

 

Non, je plaisante. Foin de ce suspense facile. Lecteurs, soyez dès maintenant fixés sur la cause de ces désordres : Clémence réagissait à la mort du Petit Prince, Jean-Claude avait fait un cauchemar.

Roger remonta de la cave comme Muriel redescendait de la chambre de sa fille. Planteur, resté seul un assez long moment en compagnie du gâteau (lequel laissait voir, aguicheur, ses strates, suite à l’anticipation de la part à Clémence), fut accusé d’inconscience par le dominus. On a pas idée d’offrir un bouquin pareil à une gamine !

Muriel le défendit. À son avis c’était plutôt pour les dix-douze ans, mais puisque l’instituteur lui-même... (et, comprenant où Planteur avait puisé son inspiration :) Bon, Clémence s’en remettrait ; mais ce pauvre Jean-Claude, il avait dû en baver dans la vie, et peut-être tout récemment encore.

– Qui connaît son histoire ? demanda Planteur.

Roger fronça les sourcils. On vit donc qu’il ne les fronçait pas en permanence. Le résultat faisait peur. Même sa part de gâteau ne paraissait pas dans son assiette.

– Comment ça, qui ? Vous êtes copains, non ?

– Personne n’est vraiment copain avec Jean-Claude. On s’est un peu fréquentés autrefois. C’est Cynthia qui me l’avait présenté, et elle ne savait pratiquement rien de son passé.

Dans l’esprit de Planteur et de Muriel, les pensées s’entrechoquaient comme des jouets mécaniques. Planteur regrettait d’avoir parlé de Cynthia, donc indirectement de la môme Crochemore, assumait mal l’incongruité du verbe présenter s’agissant de Jean-Claude, Muriel trouvait ça une raillerie déplacée et, une fois de plus, calculait : oui, ça faisait bien huit ans.

Ils évitaient de se regarder. Muriel se demanda enfin sérieusement ce qu’elle avait escompté de cette soirée. Planteur sentit un très léger pincement au cœur. Roger déboucha le côteaux-du-layon.

– Jean-Claude, dit-il, c’est comme la Pierre. Un jour il était là. On savait pas d’où il venait, quel âge il avait, rien. Pas de papiers. Personne le connaissait. Je sais pas d’où est née la légende qu’il avait de la famille à Fontaine-la-Mallet. On pense, mais c’est une hypothèse, qu’il travaillait dans une ferme de la région, pas tout près d’ici. Ou il est parti, ou on l’a mis dehors, ou l’exploitation a cessé, les gens sont morts... Bref. Quand j’étais bésot, il était pas encore dans le paysage. Il a dû arriver, je dirais, y a une vingtaine d’années. Quel âge il pouvait avoir ? Il faisait entre trente et cinquante. Comme maintenant ; i’ change pas. Peut-être qu’il en avait que vingt-cinq, à peine plus que moi. Il était déjà marqué. Ce gars-là, il a vécu des trucs durs, c’est évident. La mieux placée pour savoir quoi, c’est Cynthia. Si elle sait rien, personne sait rien.

– Y a huit ans, elle savait rien, dit Planteur.

– Mais maintenant que vous espionnez le village, vous allez pouvoir vous renseigner. Méfiez-vous quand même, les gens ont tendance à raconter n’importe quoi. Tenez, par exemple, vous savez ce qu’on dit ?

– Non, mais ça m’intéresse.

– Je veux. Que vous êtes le père de ma fille.

 

(À suivre.)

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