La Pierre, 1er épisode

Publié le par Louis Racine

 

1.

 

Muriel Hauchecorne en était pantoise.

Chose qu’elle n’avait jamais faite de sa vie, mais c’était l’occasion rêvée, elle se pinça pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas.

Elle ne rêvait pas.

Puis elle appela :

– Roger !

Roger dormait, tout le monde dormait. Même les chiens.

Elle restait là, on n’ose pas dire pétrifiée – on y viendra bien assez tôt. Elle avait mal aux cervicales à force de garder la tête levée. Là-dessus un courant d’air glacial la fit frissonner. Elle se massa la nuque, et prit conscience d’une autre douleur, au niveau du diaphragme. Elle haletait plus qu’elle ne respirait, à brèves goulées aussitôt expulsées.

– Roger !

Il aurait fallu crier beaucoup plus fort, elle en était incapable. Ce cri c’était surtout pour se sentir moins seule.

Polaire enfin rappliqua, se frotta à ses jambes, sans un aboiement, sans un grognement. Il n’avait rien remarqué d’anormal, lui. Il était exactement comme d’habitude. Quant à Choucas, le bâtard, il vaquait un peu plus loin à ses affaires, plus curieux de ce qui se passait au ras du sol qu’en l’air. 

Elle, elle gardait la tête levée, la nuque commençait à lui brûler comme sous les dents d’une scie, mais elle ne pouvait pas regarder ailleurs. Elle ne pouvait pas.

 

Immobile.

Pétrifié.

Comme Muriel Hauchecorne, et comme cette chose là-haut.

Tony Lemétais s’était arrêté au milieu de la route, était descendu de vélo. Lui aussi se demanda s’il ne rêvait pas. Bon nombre des premiers témoins eurent cette pensée. Beaucoup se figèrent, d’autres prirent la tangente, qui pour aller claironner la nouvelle, qui dans un mouvement de fuite panique. D’autres encore reculèrent – ou s’approchèrent  à pas mesurés. Certains même se hissèrent sur la pointe des pieds. Personne n’eut le ridicule d’aller chercher un escabeau.

 

Ceux qui avaient leur portable sur eux prirent des photos. Les premières manquaient un peu de contraste, forcément. Mais, en quelques minutes, elles firent le buzz sur la Toile.

 

Cynthia Malandain avait d’abord vu un nuage, tout en trouvant bizarre son opacité ; il formait une tache vraiment sombre sur le jour naissant. Une fumée d’incendie ? Mais ça ne bougeait pas d’un poil, ça gardait des contours nets et fixes, qu’est-ce que c’était ? Un ballon ? Un dirigeable ? Trop irrégulier de forme. Elle avait roulé encore quelques centaines de mètres puis s’était garée sur le bord de la route, à l’entrée d’un chemin qu’elle suivait maintenant. Elle avançait dans la direction de la chose suspendue dans le ciel, regardant fréquemment autour d’elle. C’est ainsi qu’elle aperçut un groupe de cinq ou six personnes arrêtées un peu plus loin sur la route, et que tout à l’heure un bouquet d’arbres lui avait masqué. Elle vit aussi, loin devant elle, une femme suivie de deux chiens, un noir et un blanc, sortir de son clos-masure comme pour chercher du secours.

C’était Muriel Hauchecorne, qui mue par l’incertitude allait un peu se rendre compte. Les chiens aboyèrent, mais à cause de la femme sur le chemin. Pas à cause de cette chose là-haut. Cette chose sans nom. Spontanément Muriel la baptisa la Patate.

Les sirènes retentirent. Ceux qui avaient leur portable sur eux avaient aussi appelé les pompiers.

 

TA VU C TRUC 2 OUF A OCTEVILLE ?

Cyril Hangard se connecta avant même de répondre à sa sœur. Il tapa octeville sur Google mais l’info n’était pas encore référencée. Il lui demanda donc des précisions par mail. À Singapour où il travaillait, il était 14h 41.

 

Sur Twitter le hashtag #Octeville battit tous les records. L’événement éclipsa l’attentat contre Charlie et le coming out de Poutine.

 

– Roger ! Viens voir ça !

Réveillé par les chiens, il s’était levé, avait regardé par la fenêtre, vu le portail ouvert, s’était habillé en hâte, chaudement quand même, il devait faire autour de zéro, ils avaient annoncé de la neige. Comme il franchissait le seuil de la maison, les sirènes retentirent. Il courut vers le chemin, vers sa femme qui revenait.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Regarde !

Elle levait la tête vers la droite.

– Oh putain ! C’est quoi ?

 

Plus tard, il dira : c’est le contraire de la neige. Un flocon, ça tombe doucement. C’est pas ce truc lourd qui reste en l’air. Oui, mais t’imagines que ça tombe en virevoltant ? dit Clémence (sa fille, sept ans).

 

Fibee Donohue agrandit l’image. C’était dingue. On y aurait presque cru. Elle répondit à son père : super le montage, on y croirait presque lol. Elle lui envoya en échange une vue du Château des Pyrénées, de Magritte, avec plein d’émoticônes. À Olympia WA où elle étudiait, il était 23h29, et on était mardi, le 20 janvier 2015.

 

Nous interrompons nos programmes. Un phénomène inexplicable vient de se produire… Ce message et des milliers d’autres équivalents envahirent les ondes, les écrans. Le concert de Mosaics au Brick & Mortar Music Hall à San Francisco fut abrégé, Ray Gun ayant fait un malaise en apprenant la nouvelle pendant une pause.

 

Personne ne comprenait, mais tout le monde commentait. On parla d’hallucination collective. Dans une interview pour une chaîne de télévision australienne – dès le soir même à minuit UTC l’extrait avait été vu des millions de fois –, un jeune surfeur chrétien disait : « C’est une manifestation divine. »

Il y avait aussi les tenants d’une origine extra-terrestre, bien que la chose ressemblât peu à l’idée qu’on se fait d’un tel visiteur ou de son véhicule.

Il y avait (notamment au Bar-Tabac-Presse-PMU du village) les adeptes de la théorie de l’hologramme. « Mais c’est solide, je te dis ! » clamait Sueur (le patron). « Ouais, disait Migraine, j’y ai même lancé une pierre, ça a fait poc. » « Mais arrête ! » fulminait Heuzé. « T’as pas pu atteindre la Pierre avec ta pierre, elle est bien à quarante mètres de haut ! »

Personne ne fournit d’explication satisfaisante.

Personne non plus n’osa se mettre sous la Pierre.

 

À neuf heures, le conseil municipal réuni en urgence vota l’interdiction d’un vaste périmètre autour du point de chute virtuel de l’énorme masse immobilisée au-dessus de la campagne, à l’écart du village heureusement.

Il était impensable qu’elle ne tombe pas. Et elle ne pouvait le faire sans causer d’énormes dégâts. Comme disait Piquenot, le boucher, le bord de la falaise était à moins d’un kilomètre. L’ébranlement du sol serait tel qu’on pouvait craindre pour la physionomie du littoral.

 

Avant que la zone fût évacuée, des gens des environs se déroutèrent pour voir ça de plus près. Des curieux moins bien informés se trompèrent de Normandie et firent le déplacement à Octeville-l’Avenel dans la Manche et même, certains, à Cherbourg-Octeville, tandis que des habitués du Barbetta à Hanoï (c’était mercredi, bière gratuite) s’entraînaient, guidés par les expatriés francophones (dont quelques-uns étaient originaires du Havre ou de Rouen), à prononcer « Octeville-sur-Mer ».

 

Tous les vols au départ ou à destination du Havre, donc de l’aéroport d’Octeville, furent annulés ou détournés.

 

La commission d’experts arriva peu avant midi. Des moyens sophistiqués furent mis à sa disposition, notamment un tout nouveau télémètre laser prêté par l’armée de Terre. Depuis une heure des hélicoptères survolaient la zone en évitant soigneusement les abords de la Patate. On disait aussi le Caillou. Le nom de « la Pierre » ne s’imposa que dans les jours qui suivirent, retraduction du vocable The Stone apparu très tôt sur tous les écrans et dans tous les discours partout sur la planète. Inversement, le monde entier apprit à dire « La Pierre » en français, et quelques centaines de millions d’internautes découvrirent l’homonymie entre le nom commun féminin et le prénom masculin. En revanche « Le Rognon » n’eut aucun succès, malgré la déclaration (hypermédiatisée elle aussi) du chef de la délégation du CNRS, qui, à peine arrivé sur place, s’était écrié devant les micros et les caméras de la chaîne FR3 Régions évidemment tout entière mobilisée et devenue l’œil et l’oreille du monde : « Un rognon de silex ! »

 

Cédric Lepiller ouvrit ses volets, et aussitôt sentit qu’il se passait quelque chose d’anormal. Au loin la mer bleuissait intense, le ciel paraissait vide de tout nuage, et pourtant le jardin était plongé dans l’obscurité, comme si la maison eût porté une casquette à visière.

Cédric Lepiller n’avait pas entendu les sirènes, parce qu’il était sourd. Il comprit en ouvrant son ordinateur. Il reconnut aussitôt sa maison sur la photo, se précipita dehors, juste comme arrivaient en fourgonnette deux employés municipaux affolés, qui faisaient des appels de phares et gesticulaient : « Faut pas rester là, Cédric ! Danger ! Évacuation ! »

 

À Octeville, les langues allaient bon train. Seul Jean-Claude ne disait rien. Il n’avait pas quitté le carrefour où on aurait pu le voir dès sept heures du matin, si on lui avait encore prêté attention. Il regardait droit devant lui, vers la mer, on ne savait quoi, il souriait, de ce sourire d’idiot auquel le village était depuis longtemps habitué, sans rien dire, sans rien penser sans doute, de toute façon il y avait plus intéressant dans l’immédiat que Jean-Claude, son éternel sourire et sa gentillesse ; pas méchant, Jean-Claude, jamais, juste idiot. Aussi obtus finalement que la Pierre.

 

(À suivre.)

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