La Pierre, épisode 21

Publié le par Louis Racine

 

21.

 

– Y en a des tordus ! ponctua Savalle en repliant le journal et en le posant sur le comptoir.

Repu de faits divers, il se vida là-dessus la seconde moitié de son jaune, tandis que le patron opinait du chef, tel un toutou de plage arrière.

– Va savoir ce qu’ils lui ont fait ces salauds ! prolongea Corouge.

Les jeunes abrutis avaient avoué l’enlèvement de Jean-Claude au mois de janvier et sa séquestration. Ils avaient reconnu s’être amusés pendant plusieurs semaines à le tourmenter. Sur la nature exacte de leurs sévices, ils étaient restés évasifs, et le narrateur, malgré toute la compassion qu’il éprouve et voudrait éveiller pour leur victime, répugne à suppléer les lacunes de leur récit. Mais enfin, las de faire absorber d’odieux mélanges à l’idiot, de le battre, de le contraindre à marcher à quatre pattes et de le violer avec ou sans accessoires, ils l’avaient abandonné en pleine forêt de Montgeon. Il y était resté deux jours, caché dans l’aire de jeux désertée par l’hiver, avant de prendre le chemin de l’HP.

Ces horreurs, bien sûr, le journal les ignorait, et Jean-Claude n’était pas près d’en faire état. Toutefois, suite aux aveux partiels des joyeux drilles, on l’avait encouragé à déposer une plainte. Le processus était enclenché. Quant aux chances qu’il aboutît, elles dépendaient moins, hélas ! du dévouement (infatigable) de certains fonctionnaires que de leurs moyens (ridicules).

– Tiens ben justement ! lança Malafosse en tendant le menton vers la rue.

Muriel changeait de trottoir, comme pour fuir une pestilence.

– Quoi, justement ? s’enquit Décultot.

– T’es pas au courant ? Le Jean-Claude, i’ vit maintenant chez les Hauchecorne.

– Est ben gentil de leur part.

– Tu rigoles ? intervint Paimparay. Ça leur fait de la main-d’œuvre à pas cher.

– Main-d’œuvre, main-d’œuvre, il est un peu diminué le Jean-Claude depuis son accident.

– Vous êtes terrib’ les mecs. C’est des braves gens les Hauchecorne.

– Attends, j’ai rien dit, moi.

– N’empêche qu’avec la gamine j’aurais pas confiance.

– Quoi ? Jean-Claude ? I’ ferait pas de mal à une mouche !

Juste comme Avenel prononçait cet axiome, le café fut secoué par une violente détonation.

– La Pierre !

On se rua vers la baie vitrée, certains dans la rue, tous le visage décomposé, puis se recomposant peu à peu.

Elle était toujours là, pareille à elle-même.

– Ben qu’est-ce que c’était alors ?

– Un avion.

– Où tu vas toi ? Ils ont plus le droit !

Le silence s’installa, chargé de peur et d’incompréhension. Durécu, qui avait rouvert au hasard le journal abandonné, tenta une diversion.

– Eh ! Y a pas que les Octevillaises qui battent de l’aile ! ricana-t-il en montrant la page des sports.

Les Ciel et Marine descendaient en deuxième division. À cela s’ajoutaient les problèmes budgétaires du club de hand havrais. On se console comme on peut.

 

Tony tournait la tête de tous côtés, à la recherche de l’avion responsable du phénomène. Mais il ne vit rien. La Pierre n’avait pas bougé. Le soleil lui donnait une jolie patine. Malade, elle ? Quelle idée !

Et lui ?

Il n’avait rien fait de la matinée. Rien de satisfaisant, toujours. En plus de ça, il avait trouvé le moyen de se disputer au téléphone avec Anissa à propos du projet Solos. Il avait bêtement rejeté une suggestion dont le seul défaut était de venir de Bathurst, lequel justement signait ce même après-midi à la Galerne.

– Ce sera sans moi.

– J’y crois pas, Tony. T’es jaloux ?

Bonne question. La jalousie, très peu pour lui. Et pourtant, il avait eu un pincement au cœur en apprenant que retour du Canada Clémence et Nestor avaient donné la primeur de leur reportage à Bathurst, qui, en échange, leur avait parlé des Aborigènes. Du coup, les enfants avaient demandé à leur maître d’inviter le poète à l’école pour qu’il fasse profiter tous leurs copains de son savoir. Tony s’était dit enthousiaste, et il l’était, mais au fond de lui-même il s’alarmait de n’y avoir pas songé avant. Encore cette impression de dévisser, de ne plus être tout à fait au monde.

Il repensa au récit de l’aveugle racontant comment il avait dominé son vertige.

Il s’assit au piano et, sans réfléchir, spontanément, retrouva les premières notes de l’ensorcelante ballade.

Il commençait d’entrevoir la fin de son tourment quand le téléphone sonna. C’était Amandine.

– Tony ? Je peux venir maintenant ?

– Pour déjeuner ? Super ! Je nous fais un crumble de tomates !

Il comprit en raccrochant.

Quand elle arriva, il marcha à sa rencontre, d’un bon pas, les yeux fermés, en respirant selon un rythme défini.

 

À la Galerne, Bathurst fit un tabac. Tous les exemplaires de son livre furent vendus en quelques minutes. Question de look, dirent les mauvaises langues. Il est vrai que l’aveugle offrait un spectacle pittoresque et que son ouvrage se remarquait au premier coup d’œil, avec sa présentation tête-bêche, d’un côté le recueil Aipus Olethros imprimé en blanc sur fond noir, de l’autre le poème-roman Darwin, noir sur blanc. Jamais cependant Serge Wanstok, le directeur et propriétaire de la librairie, n’eût imaginé un tel succès. En outre l’aveugle se révéla un excellent prescripteur, le rayon Aborigènes fut dévalisé, et il fallut répondre à des dizaines de clients que malheureusement l’œuvre de Robinson Jeffers n’était pas traduite en français. Bathurst reprit alors le micro pour annoncer qu’il avait commencé à combler cette lacune ; il travaillait actuellement sur Stones of the Sur. Anissa et Dermot s’en réjouirent à grand bruit, imités par Tony, qu’Amandine avait décidé à les accompagner. Elle, de son côté, était retournée auprès de Cédric. Nous l’y rejoindrons bientôt, le temps d’une dernière anecdote.

Comment l’aveugle s’y prendrait-il pour signer son livre ? On eut la surprise de le voir écrire avec aisance, au bon endroit, sans la moindre maladresse de calibrage. Prouesse dont certains s’étonnèrent à haute voix. Je me suis entraîné, répondait Bathurst. Et il continuait de fixer l’invisible, en face de lui.

Dans la file piétinait Planteur, qui pendant la conférence avait paru boire passionnément les paroles du poète. Quand vint son tour, les gens qui le connaissaient tendirent l’oreille. Quel nom allait-il donner ? Comment s’appelait-il finalement ? Personne ne le savait. Personne ne l’entendit non plus – il le dit en baissant la voix – à part Bathurst, dont la réaction fut aussi soudaine qu’inattendue. Il lui empoigna le bras et, se soulevant sur sa chaise, lui glissa quelques mots à l’oreille. Puis il dédicaça rapidement son exemplaire et le lui rendit. Planteur s’enfuit bouleversé, sans un regard pour quiconque, comme mû par une urgence irrépressible et vitale.

 

Les infirmiers saluèrent Amandine. Ils ne soupçonnaient rien. C’était trop facile. Elle avait presque envie de les engueuler de ne pas fouiller les visiteurs. Ils n’avaient quand même pas oublié que l’ordinateur était strictement interdit à Cédric, même sans connexion ?

Elle vit tout de suite qu’il allait mieux, beaucoup mieux. Assis sur le bord de son lit, il lui souriait tandis qu’elle s’approchait. Il s’était passé quelque chose. Elle allait lui demander quoi, mais c’est lui qui l’interrogea.

– Moi, signa-t-elle, j’ai quelque chose de changé ?

Il plissa les yeux de joie. Il avait deviné. Pas plus incroyable après tout que pour Bathurst. Tout à l’heure, à la librairie, quand le poète, comme à son habitude, l’avait embrassée tout en lui prenant les mains, elle avait eu la surprise de l’entendre lui chuchoter : Félicitations. Elle n’avait pas osé demander pourquoi, n’étant pas tout à fait sûre d’avoir bien entendu. C’est pendant la conférence qu’elle avait eu confirmation de l’extraordinaire sensibilité tactile de l’aveugle. Il s’était dit capable par exemple de deviner au simple contact de sa peau si une femme était enceinte. En tout cas ce n’était pas par Tony qu’il avait pu le savoir.

Ce n’était pas ça non plus qui pouvait donner si bonne mine à Cédric. Elle lui posa la question. Il lui répondit en signant à toute vitesse et avec une rare prolixité ; il avait dû soigneusement préparer son discours. Quand enfin il s’arrêta, leurs yeux à tous deux brillaient d’un éclat quasi surnaturel.

Elle lui remit l’ordinateur en même temps que le livre de Bathurst. Cédric exulta, remercia, parut goûter la dédicace, feuilleta l’ouvrage côté recueil, en parcourut la table, eut un sursaut, Amandine craignit une nouvelle crise, mais non, il retrouva le sourire, fit signe qu’il appréciait un détail particulier qu’elle ne percevait pas, elle crut comprendre qu’il parlait de cube (?), mais il prit la clé USB extra-plate qu’il dissimulait dans la doublure de sa casquette et alla s’enfermer dans les toilettes avec l’ordi. Il n’avait pas de temps à perdre.

Amandine s’assit près de la fenêtre et ouvrit l’étrange volume. Elle n’aimait pas spécialement la poésie, mais fit un effort. Les poèmes étaient courts, de forme à la fois libre et fixe. Sans les explications qu’avait données Bathurst sur les circonstances de leur création, elle n’eût su dire de quoi ils parlaient. Elle sourit en imaginant la rencontre entre l’aveugle et le sourd-muet, comme quand Tony l’avait évoquée la première fois. Elle continua de sourire en pensant à Tony. Elle s’en rendit compte et se dit que si on l’avait vue à ce moment-là on aurait pu la prendre pour une patiente. Et justement un infirmier entra. Il ne marqua pas trop d’étonnement de la trouver là, mais demanda où était Cédric. Elle lui montra la porte des toilettes. Il actionna deux fois l’interrupteur, on frappa deux coups en échange.

– Tout va bien, commenta Amandine, avec le petit air gêné qui convenait.

Il s’en alla. Elle se demanda s’il avait vu qu’elle était enceinte. Puis elle reprit la lecture de son livre. Assez vite, elle en eut assez des poèmes, retourna le volume et commença le texte en prose. Ouais, bof. Elle n’avait pas la tête à ça. Elle regarda par la fenêtre, dans la direction de la Pierre, en gros, mais d’où elle était elle ne pouvait la voir. Et, dans le cas contraire, Bathurst ne l’aurait pas vue. Voir était chose très relative. Surtout s’agissant de choses qui n’existaient que par leur visibilité. Apparemment, la Pierre, c’était du solide, du tangible, on s’était tenu dessus. Mais, à bien y réfléchir, tout cela ne pouvait-il être une illusion ? À l’inverse, les aveugles sont-ils vraiment privés d’apparitions ?

Elle se rappela soudain un mot de Jenny ***, l’amie de Bathurst qui l’hébergeait. Elle lui demandait incidemment si le poète vivait seul. Elle lui avait répondu qu’elle ne lui connaissait pas de liaison mais que, par un curieux hasard, les femmes dont il s’entourait avaient toutes le même genre de beauté.

– Quel genre ?

– Un peu celui de Chloé. Tu sais, la petite Hangard.

 

(À suivre.)

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