La Pierre, épisode 20

Publié le par Louis Racine

 

20.

 

– Et alors, Porto ? demanda Cynthia.

– C’est vrai, ça, t’aurais pu nous en proposer, dit Anissa.

– Du porto, vous en aurez, et du bon, mais sur le fromage et sur le dessert. Pas d’objection, Alan ?

L’aveugle souriait d’un air entendu.

– Vous l’avez pas aimé, mon champagne gaillacois ? En tout cas il a fait venir Amandine.

Elle était en effet arrivée comme il les resservait.

– Désolée, j’étais avec Cédric.

Comment allait-il ? Elle avait fait sa moue d’Amandine, entre marque d’empathie et grimace comique.

– Tiens, bois un coup. Tu viens de rater un moment rare.

Tony lui avait décrit la scène : Jean-Claude conduisant Bathurst au piano, l’aveugle improvisant une ballade à tomber, pendant que l’idiot tournait sur lui-même, extatique, transfiguré. Dire qu’il s’était demandé s’il était sourd ! Comment n’avait-il pas songé, lui, à ce mode de communication ? La main crispée sur son verre, Tony se sentait traverser une période critique. Heureusement qu’il était entouré d’amis. Leur bienveillance tout d’un coup lui apparut avec une telle force qu’il en eut les larmes aux yeux.

– Ça va, Tony ? dit Cynthia.

– Grave. À table ! On va vous raconter Porto.

– On mange dehors ? T’as fait un barbecue ? demanda Anissa, soudain tendue.

– Non, ça c’est celui des voisins. Ça va aller quand même ?

– Tant que tu grilles pas de la bidoche devant nous.

– Pas demain la veille.

Tony était récemment devenu végétarien sous l’influence d’Amandine et avec l’approbation d’Anissa, ce qui ne l’empêchait pas de se taper de temps à autre une belle entrecôte. Ce jour-là, il avait préparé toutes sortes de salades et de feuilletés auxquels on fit honneur tandis qu’Amandine racontait leur séjour. Tony lui avait volontiers laissé la parole. De nouveau, il éprouvait le sentiment d’être à un tournant de sa vie. Ses pensées s’ordonnaient mal, se mêlaient plus qu’elles ne s’articulaient, et tandis qu’il s’abandonnait à l’euphorie ambiante, le vin aidant, une part de lui-même rêvait de repos, de pénombre, de la joue d’Amandine contre la sienne. Un souvenir l’obsédait qu’il ne parvenait pas à chasser de son esprit, et il serrait les genoux sous la table tout en souriant à ses hôtes.

Ils étaient sur le pont Louis Ier, ce pont qui enjambe le Douro et relie Porto à Vila Nova de Gaia. Ils allaient visiter une cave où travaillait un cousin d’Amandine. Traverser à pied leur avait paru une magnifique idée. Ils avaient emprunté le passage supérieur, d’où la vue était extraordinaire. Il faisait très beau, avec juste un peu de vent. Ils avaient atteint le milieu du trajet, quand soudain Tony, qui n’avait jamais eu le vertige de sa vie, et même pratiquait régulièrement l’escalade, avait cru mourir d’une véritable crise de panique. C’est à quatre pattes, suant et tremblant, pensant défaillir à chaque instant, tout mouvement, toute parole d’Amandine extrêmement inquiète avivant son trouble au point qu’il n’avait pu se retenir de l’engueuler, qu’il avait gagné l’autre rive, où il n’avait retrouvé son calme qu’au bout de longues minutes, exténué, furieux contre la terre entière, et en particulier contre les passagers des rames de métro (aérien) qui avaient défilé devant son malheur. Ils avaient dû bien rigoler. Encore aujourd’hui, d’y repenser seulement, il éprouvait une grande faiblesse, une lassitude proche du dégoût.

Amandine était en train de parler de la dégustation exceptionnelle dont ils avaient bénéficié grâce à son cousin. Tony lui adressa un regard qui voulait dire : Si tu évoques ce que tu sais, vas-y doucement. Fais-moi confiance, lut-il dans ses yeux.

Mais Bathurst intervint.

– Porto, je m’en souviens très précisément. Il y a un pont métallique sur le Douro, je l’ai pris à pied. Je voyais à l’époque. J’étais avec mon fils, il avait une dizaine d’années. Il courait devant, il était fou de joie. Brusquement, j’ai eu le vertige. Pour la première et la dernière fois de ma vie. Mon fils était arrivé de l’autre côté, j’ai pensé que je ne pourrais jamais le rejoindre. Au lieu d’être stimulé, j’étais bloqué. Mon fils me regardait sans comprendre, et je ne pouvais pas lui expliquer. Alors j’ai fermé les yeux. Et j’ai avancé d’un bon pas, en respirant selon un rythme défini. Souvent aujourd’hui quand je marche dans un endroit inconnu je repense à cette crise. Je n’en ai jamais eu d’autre. Ça m’aurait pourtant rendu service. J’aurais peut-être renoncé à l’hélicoptère. Et j’aurais peut-être encore mon fils. Mais dites-moi, Amandine, vous parlez donc le portugais ?

Sa réponse fut contrariée par un léger accès de toux. Oui, elle le parlait. Mais son père avait tenu à ce qu’elle maîtrisât principalement le français. À la maison, on ne s’exprimait que dans cette langue, sauf quand on recevait la famille. Sa mère, française, avait toutefois demandé à apprendre le portugais, et son père et elle – elle surtout – avaient été ses professeurs. Quant à sa tante, la sœur de son père, arrivée très jeune en France, elle avait appris à lire et à écrire en français. Le jour où elle avait compris qu’elle pouvait appliquer ces compétences à sa langue maternelle, elle en avait été si bouleversée qu’elle avait contracté la fièvre et avait dû garder le lit toute une semaine. Une fois rétablie, elle s’était mise à dévorer des romans portugais et français, alternativement. Son frère jugeait ces lectures ridicules, mais comme elle était célibataire, travaillait dur et n’avait aucune autre distraction, il avait la délicatesse de garder pour lui (croyait-il) ce jugement.

Bathurst buvait du petit-lait. Mais pas que. L’auteur de L’Homme qui pleurait du whisky n’était pas un modèle d’abstinence. Enflammé par les confidences d’Amandine, il se mit à dire des poèmes de Pessoa en version originale. Personne ne le connaissait assez pour soupçonner là le mobile premier de sa question.

Tony versait, se servait. Il savait que ce côtes-du-rhône bio n’aurait pas d’effets indésirables. Il savait aussi que plus il buvait, plus il risquait de se faire battre au go par l’aveugle. Il savait enfin qu’il avait tort de le sous-estimer. Le simple fait qu’il pratiquât ce jeu invitait à la prudence et pas seulement au respect. Il avait hâte de voir comment il s’y prenait.

Dans son impatience, il buvait encore plus. Et cela ne faisait que ramener à sa conscience une hypothèse insubmersible. Se pouvait-il qu’à Porto, Amandine et lui… ? 

Jean-Claude pendant ce temps souriait. Il avait bien mangé, savouré gorgée par gorgée son unique verre de vin. Une mouche déambulait sur son menton. Elle ne semblait pas le gêner. Elle ne s’en alla que quand il chanta. Cynthia était revenue à la charge :

– Qu’est-ce qu’elle a voulu dire, la fille, avec sa Pierre malade ?

Tout le monde avait oublié cette histoire, mais tourna inconsciemment la tête dans la même direction. La Pierre était là, inchangée. Un comble qu’une telle bizarrerie leur parût aussi familière. Les pesants remugles du barbecue des voisins s’étaient dissipés dans l’air printanier. Presque imperceptible, un parfum d’algues marines leur parvenait. Bathurst le détecta, et le fit savoir. Cynthia observait l’aveugle sans y paraître, moins pour lui bien sûr que pour les autres convives. Puis elle croisa le regard de Tony. Il n’allait pas bien, lui. Ou plutôt il avait un problème. Il avait bu, certes, mais c’était justement en réponse à ce quelque chose qui se dérobait, lui échappait à elle.

Ils se passèrent à nouveau le Pentax d’Anissa avec les photos du matin. Elle les dédaigna.

– Ce qui m’étonne, dit Tony, c’est que je suis certain de la connaître cette fille.

– Faites voir, dit Bathurst.

On crut à une blague. Mais il se fit donner l’appareil, et regarda. C’était à se demander s’il était vraiment aveugle.

– Vous la connaissez, dit-il. (Il s’adressait à tout le monde, n’étant pas adepte du tutoiement.) Même sans la voir, je le sais. C’est notre mauvaise conscience.

– Je comprends pas, dit Amandine.

– La maladie de la Pierre, expression ambiguë, dit Cynthia.

– Génitif objectif ou subjectif, hasarda Tony.

– C’est plutôt une question de diathèse, dit Bathurst. Maladie causée ou subie par la Pierre. Ou encore constituée par elle, à la fois active et passive.

– Ouh là, je décroche, dit Anissa. Pourquoi notre mauvaise conscience ?

– Je crois surtout que cette nana est timbrée, dit Cynthia. Qu’est-ce qu’elle a vu ? Faut des symptômes pour poser un diagnostic.

– Elle a pas dit.

– Ouais, ben la maladie c’est elle.

– Ou c’est elle le symptôme, dit Bathurst.

Ils étaient tous un peu ivres, sauf Jean-Claude. Comme annoncé, Tony leur avait servi du porto – un somptueux Tawny de vingt ans d’âge – pour accompagner le fromage puis les desserts (tiramisu et bavaroise au miel de printemps, tout récemment extrait de ses ruches). La brise était tombée. Sous le grand parasol blanc stationnait un air étouffant.

– On est bien, dit Bathurst.

– Une petite partie ?

L’aveugle vexa son hôte en lui accordant quatre pierres de handicap. Anissa était restée en spectatrice, Amandine et Cynthia se promenaient dans le jardin, Jean-Claude dormait allongé sur un banc à l’ombre du magnolia.

Tony avait du mal à se concentrer. Il pensait à la théorie de Cédric. Une fois de plus, Amandine et lui avaient réussi à éviter le sujet au cours du déjeuner. C’était préférable. Mais il essaierait d’en toucher un mot à Bathurst. Après la partie. Pour l’instant il se débattait contre un ennemi implacable bien que d’une parfaite courtoisie. Et il hésitait encore à mettre Anissa dans la confidence.

Ils savaient maintenant comment l’aveugle se repérait. C’était tout simple. Il avait demandé que soient numérotées les lignes, et se faisait annoncer oralement les coups. Il réfléchissait un bref instant, puis dictait sa réponse.

Ce qui devait arriver arriva : malgré la vigilance d’Anissa, Tony se trompa en posant une des pierres de l’adversaire. La marche du jeu fit que Bathurst ne s’en aperçut que beaucoup plus tard. Allait-ils devoir annuler la partie ? Que nenni. Bathurst avait mémorisé tous les coups et l’on put repartir de l’endroit voulu. Ils avaient seulement perdu dix minutes. Dix autres suffirent à consacrer la victoire de l’aveugle. Tony lui avoua, penaud, s’être mentalement indigné des quatre pierres. Bathurst sourit.

– Vous savez, le handicap, ça me connaît.

Tony lui demanda s’il avait eu l’occasion de jouer contre Nestor. Son sourire s’élargit.

– Il m’a battu la première fois. Je ne suis pas près de l’oublier !

Anissa félicita le vainqueur et se leva pour rejoindre Amandine et Cynthia réfugiées sous la tonnelle. Le moment était venu de consulter l’aveugle.

– J’aurais besoin de vos lumières sur un sujet... embarrassant.

– Si vous pensez que je peux vous aider, ce sera avec plaisir. Mais vous n’auriez pas quelque chose à boire ? Une bière fraîche, par exemple ?

C’est alors que Jean-Claude poussa un cri strident, se réveillant en sursaut de sa sieste. Cynthia se précipita pour le consoler.

Personne ne pouvait savoir qu’au même instant, non loin de Rouen, la police arrêtait trois jeunes crétins. Ils venaient de s’en prendre à un déficient mental. Dans leur fourgonnette, on trouva des battes de base-ball.

 

(À suivre.)

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