La Pierre, épisode 07

Publié le par Louis Racine

 

7.

 

Donc, en fait de révolution, il y eut celle du petit déjeuner chez les Hauchecorne : pain frais, viennoiseries. C’est plus tard que Clémence osa demander à sa mère pourquoi elle n’y avait pas pensé plus tôt. Roger ne fit aucun commentaire, ce qui revenait à marquer sa satisfaction. Muriel avait craint qu’il ne tiquât devant la dépense. Comme on peut se tromper.

Une approbation aussi agréable qu’inattendue lui était venue de l’instituteur, à qui sa fille avait appris la nouvelle. Le soir, à la sortie de l’école, où elle était allée la chercher comme tous les mardis, il avait souligné dans leur conversation l’importance du petit déjeuner, des repas pris en famille et de la lecture, se désolant de voir tant de bambins arriver le matin le ventre vide et la tête pleine d’images et de sons électroniques, et la félicitant de si bien s’occuper de Clémence. Elle s’était sentie rougir, mais une maman qui avait tout entendu et à qui ces éloges causaient une contrariété de trop était venue demander des comptes à monsieur Lemétais pour son absence de la matinée. On l’avait vu parmi les curieux lors du parachutage. Il lui avait calmement répondu qu’il était en effet passé par là, mais avant de prendre son service – sans le moindre retard, comme elle eût pu le vérifier auprès de son fils si elle eût songé à communiquer avec lui sur ce sujet.

Tout en dépliant le journal, Muriel regardait son monde, heureuse. Le visage de sa fille disparaissait dans son bol, dont la lisière jouxtait celle de son petit carré châtain. C’est beau, l’enfance. C’est bon, le chocolat au lait.

On ne parlait que de la moufle de Jean-Claude. Les journalistes s’étaient surpassés pour trouver des formules frappantes et néanmoins spirituelles. Muriel goûtait modérément ces facéties, mais quand même elle trouva étrange la réaction de Clémence, qui semblait soudain mal à l’aise.

– Ça va, Clem ?

En guise de réponse, elle secoua la tête de haut en bas, puis de gauche à droite, puis se mit à pleurer. Polaire et Choucas s’approchèrent, intéressés.

Muriel prit sa fille sur ses genoux.

– Tu es triste pour Jean-Claude, c’est ça ?

Elle fit oui de la tête. Mais Muriel eut l’intuition que ces larmes avaient une raison plus précise et plus personnelle. Elle attendit. Roger récupéra le journal et lut pour lui seul.

Alors la petite voix de Clémence monta sous la suspension. Elle disait en substance :

C’était en rentrant de l’école, on a vu la moufle mais on a eu peur du goéland, alors on a reculé et il l’a prise dans son bec et il s’est envolé, et c’est sûrement lui qui l’a emportée ou fait tomber sur la Pierre, mais on a trop eu honte alors on a dit qu’on n’en parlerait à personne.

Tout cela agrémenté de hoquets, de plaintes et de reniflements.

– Qui ça, on ? demanda son père. Et où elle était cette moufle ? Et quand c’était ? Lundi ?

– Oui. Elle était dans un trou, on l’a reconnue, mais il y avait un goéland et j’ai dit à Nestor : « T’es pas capable de la prendre » ; « Vas-y toi si t’es si maline », il a dit ; mais le goéland était posé juste au bord, il a battu des ailes et on a crié ; il était énorme, maman, et il avait l’air très méchant.

– Me dis pas que vous étiez dans la zone interdite ?

Clémence baissa les yeux. En même temps, elle savait que ses parents ne la gronderaient pas trop, parce que le raccourci était moins dangereux que la route, et que de toute façon, à part peut-être les premiers jours, tout le monde avait pris l’habitude de franchir le périmètre de sécurité pour s’épargner de fastidieux détours – on évitait seulement de passer sous la Pierre ou dans les parages immédiats.

Muriel consola sa fille, la remercia de son témoignage, puis la réprimanda un peu, surtout de n’avoir pas signalé la présence de cette moufle à cet endroit alors que tout le monde recherchait Jean-Claude depuis longtemps.

– Pas depuis longtemps.

– C’est vrai, dit son père, mais il aurait mieux valu en parler. Pour l’endroit où vous avez trouvé la moufle, pas pour la façon dont elle s’est envolée. Ça, on pouvait le deviner. D’ailleurs…

Il leur lut un encadré intitulé Un oiseau ? (Polaire aboya, imité par Choucas), qui formulait nettement l’hypothèse la plus plausible – mais pas la plus rassurante quant au sort du disparu.

Muriel le regardait. Roger lui adressa un sourire complice. Décidément, la révolution du petit déjeuner n’avait que de bons côtés.

 

Au même moment, chez les Donohue, se déroulait une scène très différente mais à lenjeu identique : Nestor avoua s’être enfui devant un goéland et avoir préféré taire l’incident plutôt que de reconnaître sa défaite.

Comme on était mercredi et qu’il n’y avait pas école l’après-midi, Dermot Donohue appela les Hauchecorne et leur proposa d’emmener Clémence et Nestor au commissariat pour qu’ils puissent témoigner. Nestor dut donc ajourner son combat contre FuLi, mais emporta sa tablette. Avant l’audition, il vainquit AGWook de 17 points.

De nationalité irlandaise, veuf d’une Grecque qui lui avait donné deux enfants, vivant depuis six mois en couple avec Chloé Hangard, Dermot Donohue était artiste peintre. Il était tombé amoureux du pays de Caux, puis de Chloé, le ciel de l’un et les yeux de l’autre s’harmonisant à merveille.

Quand on ne connaissait pas Dermot, on le prenait volontiers pour un garagiste ou pour un bûcheron. Si l’on vous eût dit qu’il était artiste, vous l’eussiez probablement imaginé sculpteur. Comme on peut se tromper.

Dermot pratiquait l’art délicat de la miniature. Il s’était lancé dans une série de tout petits tableaux ayant le ciel d’Octeville pour unique sujet. Il devait y en avoir huit mille (libre interprétation du nom d’Octeville), composant un rectangle, cent-vingt-cinq sur soixante-quatre. Il travaillait sur les limites entre figuration et abstraction, ouverture et fermeture, zéro et infini. Il signait Do Not. Il avait longtemps pris pour emblème deux donuts enlacés, puis avait renié cet enfantillage ; la mode s’en propageant jusqu’en Haute-Normandie, on commençait à y voir des bagels.

Il parlait un excellent français, où entraient des singularismes en partie hérités de son épouse, laquelle avait plus ou moins réinventé la langue apprise au lycée français d’Athènes. Ils avaient d’abord vécu à Dublin, puis à Rennes, où Téti était décédée d’un cancer foudroyant. Avec leurs enfants, ils communiquaient exclusivement en français.

Leur fille, Phoebe, ou plutôt Fibee, comme elle avait toujours prononcé et écrit son nom, était étudiante en Native American Studies à Evergreen State College, Olympia (sa photo orna un temps le portail du site). Leur fils, Nestor, était en première année de cycle primaire à l’école Jules Verne d’Octeville.

Le commissaire avait tenu à recueillir lui-même les dépositions. Il y avait à cela deux raisons principales : la popularité de l’affaire, et l’occasion d’exprimer sa sincère admiration à un artiste encore peu connu, du moins du grand public.

Clémence et Nestor impressionnèrent le commissaire par la précision de leur témoignage. Lui de son côté avait préparé une carte au vingt-cinq millième sur laquelle les enfants repérèrent sans hésiter l’endroit exact de la découverte. La Pierre (figurée par une épingle) n’en était éloignée que de trois cents mètres. Ils avaient donc pénétré dans la zone interdite, mais le commissaire ne fit aucune remarque à ce propos. En revanche il voulut savoir si les enfants empruntaient souvent cet itinéraire, pour déterminer si la moufle pouvait s’être trouvée là depuis longtemps. Ils répondirent diplomatiquement que c’était un raccourci commode, qui restait à distance raisonnable de la Pierre, mais qu’ils n’auraient sans doute pas fait attention à ce trou sans le goéland qui y farfouillait. Le commissaire apprécia leur intelligence et en fit compliment à l’artiste encore peu connu, sinon des amateurs éclairés. Dermot lui promit de lui faire visiter son atelier.

Ils rentrèrent, Clémence fut invitée à dîner (Chloé avait préparé un irish stew), puis Dermot la ramena, tandis que Nestor affrontait DebTom sans handicap et le battait de 34 points.

 

L’analyse des prélèvements confirma la banalité morphologique de la Pierre. Les images prises par le commando se révélèrent aussi peu palpitantes que prévu. Le seul enseignement qu’elles délivrèrent, non moins prévisible toutefois, est que la partie supérieure du rognon offrait un spectacle plus varié et plus riant, un semblant de végétation s’y étant développé dans les maigres traces de terre déposées par le vent ; un jour, allez ! on y verrait pousser de petites fleurs. Mais de là à en faire un lieu de villégiature, il y avait une marche assez haute à gravir.

 

Sans que les Casseurs y fussent pour grand-chose, on prenait peu à peu du recul par rapport au phénomène. Le résultat des analyses y contribua. On était bien content, au final, d’avoir ça dans le paysage, et même un peu fier, c’était bon pour le tourisme, les médias, l’imaginaire, Le Canard enchaîné publia sous le titre Une Pierre qui en fait vendre un article évidemment bien informé sur l’évolution du marché de l’immobilier dans le canton (posséder une résidence à Octeville était devenu un must) et qui s’achevait par un épiphonème typique du Palmipède (« À Octeville-sous-Pierre, on ne crache pas dedans. »), bref, l’attractivité du caillou ne faiblissait pas, et on le regardait moins désormais comme une monstruosité que comme un ornement. Le camp des Esthètes gagnait des adhérents, la pétition contre le soutènement avait recueilli des milliers de signatures, en vain. Le principe de précaution prévalait. Au moins était-il acquis que les pylônes seraient peints d’une couleur la plus discrète possible. En attendant, à force d’actions-coups de poing parfois appuyées par les giboulées de saison, les opposants avaient retardé les travaux d’une semaine.

Ailleurs, l’attention du public s’était massivement reportée sur la disparition de l’idiot. L’inévitable lapsus ayant été commis ou relayé à maintes reprises par les médias, il avait été rebaptisé Jean-Pierre, par plaisanterie d’abord, puis par mimétisme, et, malgré l’acharnement de certains, il paraissait désormais impossible de rétablir la vérité. Au village, et notamment chez Sueur, tout le monde disait encore Jean-Claude ; le reste de la planète en avait décidé autrement.

L’idiot fut vu en divers endroits, en Haute ou Basse-Normandie, à Paris, à Strasbourg, à Toulouse, à Marseille, un peu partout en Europe et dans le monde. On raconta qu’il était hébergé dans les caves du quai d’Orsay, dans celles de l’Élysée, on dut bien mentionner aussi celles du Vatican. On le photographia dans une lamaserie. Les internautes qui s’intéressaient à la question se voyaient systématiquement infliger des publicités pour Forrest Gump, Rain Man ou Le Rosier de Madame Husson. On s’empara de la photo d’Anissa et on la mit à toutes les sauces. On déclina le produit Jean-Pierre.

Dans son camping-car, Planteur continuait de recevoir les villageois. On donnait ce qu’on voulait. On le consultait désormais autant pour parler de Jean-Claude que de la Pierre. Planteur prenait l’air grave, jamais de notes. Un jour, à sa grande surprise, il eut la visite de Migraine. Il le crut d’abord hostile, malgré leur amitié passée. « Alors comme ça, t’es psychologue ? », lui avait lancé l’Esthète. Planteur déboucha une bonne bouteille, ils trinquèrent, et Migraine raconta ses malheurs. Nous n’en dirons rien, par respect pour sa vie privée. Ou seulement ceci : ni la Pierre ni Jean-Claude ne furent évoqués.

Une autre fois, trois jeunes crétins le dérangèrent en pleine nuit, croyant avoir affaire à une prostituée.

Et puis, un après-midi qu’il s’accordait une petite sieste, Muriel vint frapper à sa porte.

 

(À suivre.)

 

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