La Pierre, épisode 05

Publié le par Louis Racine

 

5.

 

La plaisanterie de Planteur lui vaut l’animosité de l’assistance, Muriel exceptée, qui a compris que son avis à elle importe seul et qui, franchement, n’a pas détesté cette image de l’idiot sur la Pierre.

Elle chavire, Muriel. L’espace d’un instant, elle perd le contact. Malgré le vacarme ambiant, le choc des verres et des conversations, la sonore brutité de la bêtise et de la matière, elle est ailleurs. Elle entend distinctement, note à note, souffle à souffle, comme du plus douillet d’un auditorium à ses mesures, cette chanson des Beatles dans laquelle elle a grandi, du temps qu’elle grandissait encore. Elle l’avait presque oubliée, alors que comment oublier ça ? Elle écluse son verre, en commande un autre, consciente du regard de Planteur posé sur elle. Elle voudrait lui témoigner sa reconnaissance, à lui qui ne peut en soupçonner les dimensions.

Bon sang, elle va rentrer saoule à la maison.

Elle ne sent pas trop leurs retrouvailles. Elle se rend compte qu’elle a seulement croisé deux fois son regard, et que depuis elle a tout fait pour éviter que ça se reproduise. En quittant le café, forcément, elle va passer près de lui. Lui parlera-t-elle ? Lui parlera-t-il ?

Il cause maintenant avec l’instit’, qui vient d’arriver. Au bon moment, juste après la blague malvenue.

Son entrée aussi a jeté un froid. Il a regardé autour de lui, ne l’a pas vue elle, ou n’a pas voulu la voir, a repéré Planteur, est allé droit à lui.

Ils se connaissent, apparemment.

Tony Lemétais, encore un sacré numéro.

Clémence (sa fille, sept ans) l’a comme instituteur. Elle l’aime bien.

Dans la tête de Muriel, la chanson tourne en boucle :

They can see that he’s just a fool,

And he never gives an answer…

Elle va profiter de ce que Planteur est occupé. Au passage, elle lui adressera juste un petit au revoir.

Il faudra quand même qu’elle se renseigne. C’est quoi cette nouvelle activité ? Cette histoire de camping-car ? Cet air sérieux qu’il se donne aujourd’hui, sans avoir pour autant renoncé à amuser la galerie ? À essayer, du moins ?

Ça se passe comme elle le souhaitait. Il lui fait un petit signe amical, Tony Lemétais aussi, et elle sort.

La Pierre est là, moins visible, à cette heure tardive, mais incontestable.

Dans la rue, Muriel trébuche.

But the fool on the hill,

Sees the sun going down,

And the eyes in his head,

See the world spinning round.

Une morosité lui vient. Des gens qu’elle croise, pas un ne la regarde. Ni la Pierre. Un mois seulement qu’elle est là et déjà ils sont indifférents.

Presque, elle s’identifie à elle.

And he never listens to them,

He knows that they’re the fools

They don’t like him…

Ce ne sont quand même pas deux verres de blanc qui peuvent lui faire cet effet. Cependant elle pleure en arrivant chez elle. Clémence l’accueille, Polaire sur ses talons. Choucas furète du côté de la remise. Tu parles s’il va se déranger pour si peu !

– T’étais où, maman ?

Elle se retient de lui répondre : Là haut, sur la Pierre.

– Tu pleures ?

– C’est le froid, ma chérie.

Roger a mis la table.

– T’étais où ?

– J’ai rencontré Chloé, on a bavardé. Et j’ai pris une décision.

– Quoi ?

– Surprise. Vous verrez demain matin.

 

En se couchant, elle comprend. Le camping-car ! C’est celui qu’elle a repéré à la sortie du village, sur la route de Montivilliers. Il n’a pas bougé depuis une semaine. Planteur se serait installé là ? Mais pourquoi ? Si ça se trouve Roger est au courant. Mais elle ne va sûrement pas questionner Roger sur Planteur.

 

Pendant ce temps, à Aplemont, chez sa cousine Paquita, Cédric Lepiller continuait à rassembler les pièces d’un passionnant dossier. Et justement il venait de faire une découverte incroyable. Comme pour mieux la savourer, il prit un peu de recul, se carra dans son fauteuil et croisa les bras, les yeux fixés sur l’écran de son ordinateur, un drôle de sourire aux lèvres. C’est dans cette attitude que sa cousine le trouva quand elle vint lui souhaiter une bonne nuit. Il ne l’entendit pas arriver, vous pensez bien, mais il reconnut sa façon de faire vibrer le plancher et sentit ses mains se poser sur ses épaules. Sans se retourner, il leva le bras et lui caressa la joue.

Paquita se pencha vers l’écran, pour mieux voir ce qui mettait son cousin dans cet état.

Elle vit mais ne comprit pas.

 

En ce mois de février, on connut de douces journées, quasi printanières. De bien maussades aussi, et de bien froides, et des brouillards persistants. Ces jours-là, où il ne faisait pas bon habiter le coin, surtout la ville basse du Havre, on pouvait ne pas voir la Pierre de toute la matinée. Ça rendait nerveuses les autorités, surtout maintenant que l’aéroport avait repris son activité commerciale, et malgré la révision des plans de vol dans les phases d’approche.

La notion de balisage s’installa dans les conversations. Par ricochet, le débat sur les éoliennes fut ravivé, à cause de leur incidence sur la détection radar.

Quelques entrepreneurs locaux avaient lancé une vaste opération de sensibilisation du public : Balisons la Pierre ! Ils réclamaient qu’on procède de toute urgence aux travaux indispensables et menaçaient, si l’on ne se décidait pas enfin à faire le nécessaire, de s’en occuper eux-mêmes. Ils tiraient argument de la mésaventure d’un pilote amateur qui avait bien failli s’écraser sur le dangereux caillou. Mais, outre que leur action paraissait principalement guidée par l’intérêt (puisque par un important fabricant de matériels de détection), ledit pilote avait manqué de la plus élémentaire prudence et ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Au moins son récit refroidit-il certaines ardeurs. Il raconta en effet qu’aux abords de la Pierre il avait été happé par un courant d’air subit. Partiellement privé de la maîtrise de son appareil, il s’était vu foncer sur cette masse qui, elle, demeurait imperturbable. Il ne comprenait pas comment il avait réussi, au dernier moment, à décrocher.

 

Enfin eut lieu le parachutage annoncé, avec au programme diverses opérations, dont la pose de feux d’obstacle.

Tenir les médias à distance ne fut pas une mince affaire. Les chaînes de télévision auraient voulu pouvoir filmer tout ça de près et en direct, elles étaient prêtes à payer cher pour munir les membres du commando de mini-caméras haute définition, mais il fallut se contenter de rester au sol à glaner les informations officielles.

Le matin du jour J, outre la foule des curieux et un nombreux personnel dédié au maintien de l’ordre et de la sécurité, on vit converger vers le site deux groupes de manifestants : d’une part, les adversaires de toute intervention sur la nouvelle merveille du monde, de toute profanation de ce sanctuaire naturel ou surnaturel, un des plus ébouriffants qui eussent été donnés à l’humanité ; d’autre part, les Casseurs de pierre.

Ce mouvement rassemblait autour d’une poignée d’intellectuels quantité de citoyens excédés par ce qu’ils appelaient la pétrification des esprits. Selon ces rebelles, il était urgent d’oublier la Pierre pour se consacrer aux problèmes du moment. Ils accusaient les pouvoirs publics d’endormir l’opinion à coups de Pierre et d’y gaspiller une énergie qui eût été mieux employée ailleurs.

Tony Lemétais était du nombre. Instituteur, musicien, militant de gauche, écrivain, scénariste de bandes dessinées, vidéaste, apiculteur, bricoleur hors pair (il avait construit lui-même sa maison de A à Z), incollable sur l’histoire locale – et au delà –,  il conjuguait toutes sortes de talents. La mise en scène de La Cerisaie dans les péniches en ciment d’Octeville avec des acteurs non professionnels pensionnaires de l’HP Pierre Janet, c’était lui. Il venait de publier dans sa newsletter un article intitulé « Un pays malade de la Pierre », qui avait été remarqué par des journalistes de Politis et par Daniel Mermet. Ce dernier l’avait invité dans son repaire. Une interview avait été réalisée. Elle était en ligne et faisait un tabac (auquel pouvaient se mêler des substances moins légales en ce temps-là).

D’une part, donc, les Esthètes, d’autre part les gauchistes. La rencontre entre les deux groupes ne se fit pas sans heurts, et compliqua encore la tâche des autorités. Elles furent même débordées quand, profitant de la présence des médias ravis de l’aubaine, les Casseurs de pierre, parmi lesquels on eût difficilement trouvé un seul partisan de la loi Macron, et qu’au contraire les manœuvres du gouvernement pour la faire passer en force avaient exaspérés, lancèrent le désormais célèbre appel d’Octeville. On crut un instant que le paisible village haut-normand allait être le point de départ de la Révolution, et l’on surprit certains professionnels de l’info à se poser des questions déontologiques, quand fort opportunément une nouvelle sensationnelle vint recentrer l’attention sur ce qui en somme, d’une manière ou d’une autre, réunissait tout ce monde.

Le parachutage était une réussite. Les trois héros (dont deux héroïnes) avaient pris pied sur le caillou, replié leur parachute, et commencé à explorer les lieux. Du sol, où retentissaient encore les derniers applaudissements, on les apercevait par intermittences. De temps en temps ils faisaient coucou. Ils étaient en communication radio avec leur base, mais aucune information ne filtrait. Durant toute cette phase, il était facile de se désintéresser de ce qui se passait là-haut, et les Casseurs de Pierre étaient en passe de détourner l’événement à leur profit. L’indignation gagnait. La colère montait. On a prétendu que des manifestants s’étaient mis à bourrer leurs poches de cailloux pour en faire un usage répréhensible et que ces Casseurs de Pierre s’étaient révélés être des casseurs tout court, mais on a parlé aussi de provocation, de manipulation, et la vérité sur ce point n’est pas établie. Toujours est-il qu’au moment critique, alors qu’il devenait clair que le pire était à craindre, le calme revint d’un coup.

La foule se tut.

Les explorateurs n'étaient pas censés communiquer au public leurs éventuelles découvertes. Seulement les curieux étaient pour la plupart équipés de jumelles et autres appareils à zoom et ne perdaient aucun de leurs gestes.

On sut donc qu’ils avaient trouvé quelque chose.

On sut même quoi.

C’était une moufle bordeaux.

 

(À suivre.)

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