Planteur, 1/3

Publié le par Louis Racine

 

J’étais au Cabestan à ma table habituelle, je regardais passer les cons en me demandant comment j’allais finir ma journée, pas avec Bébé déjà puisque son mari devait rentrer dîner. En attendant je buvais un coup à leur santé à tous les deux, j’étais en fonds, Bébé venait de me refiler trois cents euros, de quoi tenir jusqu’au week-end.

Bon, cette soirée, alors. J’irais peut-être à Yport, au casino je retrouverais Marcassin et les frères Migraine, on irait taper le carton chez Fouache, non, je savais ce que j’allais faire, j’allais emprunter à Toblerone sa Brutale, j’embarquerais la môme Crochemore, et on irait manger des huîtres à Étretat, tant pis pour le poker. Et si Tob refusait, ou s’il avait besoin de sa bécane bien qu’on soit mardi, je solliciterais Karim, vu que son Z4 maintenant il ne pouvait plus le conduire. Mais la moto, j’aime mieux, et puis le temps s’y prêtait, et moi j’adore emprunter. Voilà, ce n’est pas si difficile de s’organiser, je me disais ça, en sirotant mon troisième chardonnay, quand j’ai vu entrer le type.

Je jure que je ne l’ai pas reconnu. Sur quoi je pourrais jurer, qui soit assez sacré pour moi ? Bien sûr : je jure sur le cul de Bébé que la première chose que je me suis dite en voyant ce mec c’est qu’il n’offrait pas le moindre intérêt. Le genre homme d’affaires, ordinateur en bandoulière. Dans les trente-cinq ans, un peu plus que mon âge, donc, mais nettement plus friqué. Une gueule de cocu, qu’il me semblait avoir déjà vue quelque part, mais où ? Non, il ressemblait simplement à tous les cocus de la terre, et pour ça j’en avais connu. Et je suis prêt à jurer aussi que pendant que je me faisais ces réflexions, quelque part dans mon Fort Boyard intérieur une seconde voix me disait que c’était pour moi qu’il était là. Comme un pressentiment. Moi, j’avais commencé à regarder ailleurs, je m’intéressais à la façon bien à elle qu’a Souad, quand un client la fait rire – en l’occurrence Maurice à moitié couché sur le comptoir –, de se rengorger en arrondissant les épaules autour de ses jolis seins. Le temps que le type choisisse une table, que Fabienne revienne avec la commande, je l’avais oublié. Enfin, disons que je me doutais qu’il m’observait, mais que j’avais décidé que la poitrine de Souad suffisait à m’occuper l’esprit, que j’ai large.

– Pardon, Monsieur, puis-je me permettre ?

Cette manière qu’il avait eue de s’approcher en douce me le rendait encore moins sympathique. Je n’en ai rien laissé paraître. Je commençais à percevoir chez lui un côté gogo – tous les cocus ne sont pas des gogos – que je m’en voulais de ne pas avoir détecté plus tôt, tu vieillis, me disais-je. Son demi à la main, il s’est installé en face de moi, m’a examiné un moment, moi je regardais alternativement Souad et mon vis-à-vis, qui a fini par lâcher :

– Vous n’êtes pas marié, monsieur ?

J’ai confirmé, un peu étonné, car d’ordinaire ce sont plutôt les femmes qui remarquent que je ne porte pas d’alliance, c’est du reste à elles d’abord que s’adresse ce signal en creux.

– Divorcé, peut-être ? Non plus ? Veuf ?

– Autant d’infortunes que je me suis épargnées à vie. Comme d’être cocu, du coup.

Il a souri complaisamment. Je lui ai rendu son sourire puis me suis enquis :

– Vous avez une épouse à me proposer ?

Il a tressailli. Calme en apparence, mais sur les nerfs, le gars.

– C’est presque ça. Enfin, non. Je cherche quelqu’un qui puisse m’aider, et j’ai l’impression que vous feriez l’affaire.

– J’ai pour habitude de seconder mon prochain, à condition que ça ne me coûte rien.

– Et si ça vous rapporte ?

– Ah ! un job ? Fallait le dire. Je vous préviens, tueur à gages, j’ai arrêté. Trop dangereux. Chauffeur dans les braquages, pareil. À la rigueur, je peux faire le Père Noël, Père No- plutôt que -el. Mais rien de physique. Surtout pas de plomberie ni de tondage de pelouse. Une chose que je réussis très bien : le planteur.

Il paraissait indécis, moins cependant que je m’y attendais. Il hésitait seulement sur la façon de présenter les choses.

– Voilà. J’aurais un service à vous demander, ce serait comme de jouer un rôle dans une petite pièce. Vous me dites le Père Noël. C’est du même ordre.

– Je serai déguisé ? Trop fort !

– Déguisé, pas précisément. Ce serait même le contraire. Je vous explique : je voudrais que vous m’aidiez à divorcer.

– Pourquoi moi ?

La question l’a pris à contre-pied. J’aurais pu la poser plus tard, mais elle m’est venue comme ça. En même temps je connaissais la réponse. Avec la tête que j’ai, on ne peut me demander qu’un service louche, et si on a un service louche à demander à quelqu’un, c’est à moi qu’on s’adresse spontanément. Le nombre de gens qui m’ont fait confiance et qui étaient de solides enfoirés est là pour le prouver.

Le gars était mal à l’aise, évidemment. Il n’allait pas me déclarer franco que j’avais l’air d’une crapule. Ce que je sentais très bien aussi sans qu’il me le dise, c’est qu’il était pressé par le temps. Je me suis montré plus coopératif.

– Qu’est-ce qui vous empêche de divorcer tout seul ?

– Ma femme. On ne divorce pas tout seul, justement. Elle veut pas en entendre parler. Pourquoi ? Parce que j’ai le fric. On ne s’aime plus depuis longtemps, ça fait deux ans que je l’ai pas touchée, mais elle s’accroche.

– C’est peut-être qu’elle vous aime encore.

– Mais non, c’est le fric, je vous dis. Je lui en donne dès qu’elle m’en demande. Je n’ai rien à lui refuser, rien à lui reprocher. Et pourtant je peux plus la supporter. Avec ses airs innocents, c’est une vraie araignée. Elle me tient, à sa façon. Elle est très douce, vous voyez ? Par exemple, elle pourrait me tromper, elle en a souvent l’occasion, et moi je n’espérais que ça, mais je l’ai fait surveiller, je l’ai même espionnée personnellement, j’ai dû me rendre à l’évidence : elle n’a pas d’amant ! Elle est irréprochable !

Il a bu un coup, secoué la tête :

– Je n’ai aucune raison de divorcer ! J’ai étudié l’affaire avec un ami avocat, sans lui dire que c’était de moi qu’il s’agissait, en discutant comme ça, rien à faire.

– Je croyais que c’était devenu plus facile de nos jours.

– Pas dans mon cas ! Tant qu’elle ne commet aucune erreur, je suis condamné à rester son mari.

– Et si c’est vous qui la commettez, l’erreur ? Prenez une maîtresse, invitez-la sous votre toit.

– Vous n’avez rien compris. Il faut que tous les torts soient du côté de Bérangère.

À nouveau il a porté son verre à ses lèvres, ce qui m’a laissé le temps d’encaisser. L’affaire commençait à m’intéresser au plus haut point. J’ai demandé :

– Vous n’avez pas d’enfants ?

– Non.

– Parce que vous n’en vouliez pas, ou parce que vous ne pouvez pas ?

– Parce que nous n’en voulions pas. Aucun argument non plus de ce côté-là. Elle non plus n’a rien à me reprocher, et elle n’a aucun intérêt au divorce. C’est mon fric qu’elle veut. Je sais pas comment elle se débrouille, mais elle a qu’à demander, je lui en donne. Comme si j’étais en son pouvoir.

Je me faisais maintenant une idée précise de ce mec, et je le méprisais du plus profond de mon cœur. Je ne suis pas un héros, j’ai souvent mérité le nom de lâche, mais comme lavette je ne lui arrivais pas à la cheville.

Nous en étions aux conclusions.

– Le seul moyen, a-t-il commencé...

– C’est l’assassinat.

On aurait dit que je venais de lui jeter mon verre à la figure.

– Vous vous croyez drôle ?

N’empêche qu’il réfléchissait. La preuve, il s’est cru obligé d’ajouter :

– Jamais je ne pourrais, même par personne interposée. Et puis, vous imaginez, si on découvre la vérité ? J’ai pas envie de finir en cabane. Non, le seul moyen, c’est que moi je puisse prouver qu’elle me trompe.

– Or vous dites qu’elle ne le fait pas. Je vous vois venir.

– À la bonne heure. Vous reprenez quelque chose ?

« À la bonne heure » m’a paru une expression ringarde, pas vraiment de nature à rehausser le personnage à mes yeux. J’avais l’impression de jouer dans un vieux film en noir et blanc. J’ai repris un chardonnay, que je trouvais de moins en moins rond à mesure que je l’étais davantage. Lui a commandé une seconde Affligem. Affligeant. Encore un jeu de mots facile, je sais, et puis je n’ai rien contre cette bière en particulier ni contre la bière en général. Mais j’avais du mal à garder mon sang-froid. En nous servant, Fabienne m’a décoché un clin d’œil coquin, comme le jour où elle m’a demandé de réparer le tir’essuie des chiottes. Je lui ai gentiment signifié que j’avais la tête ailleurs.

– Donc, j’ai dit, vous voulez que je sois l’amant de votre femme.

– Voilà.

Il a savouré ce moment, sa gorgée de roteuse, mon air circonspect.

– Pour de vrai ?

Il s’est penché en avant.

– Non, bien sûr.

Les yeux écarquillés, un étrange sourire sur ses lèvres humides, il a continué :

– Vous ferez semblant. J’aurai un huissier avec moi. On arrive, on vous trouve au lit avec ma femme, il constate l’adultère. Et vous repartez avec dix mille euros.

Là, j’admets avoir pu donner un léger signe d’excitation.

– Mais vous n’avez pas peur que je couche effectivement avec elle ? Remarquez, vous vous en foutez.

– Je crois que vous n’avez toujours pas compris. Je ne m’en fous pas, mais c’est impossible. Vous n’aurez pas le temps. Et surtout, Bérangère m’est trop fidèle. En plus, vous n’êtes pas du tout son genre. De toute façon elle n’aime pas le sexe.

J’allais objecter qu’il ne pouvait guère en juger, si réellement sa femme lui était aussi fidèle qu’il le disait, mais j’avais peur qu’il ne décelât quelque ironie dans le propos. Aussi m’en suis-je tenu à une prudente réserve.

– Bon, mais comment pourrai-je me glisser dans son lit sans qu’elle soit d’accord ?

Il s’est penché encore un peu plus, et je percevais maintenant sa triste haleine de minable parfumée à la bière.

– Elle dormira.

Le dos bien calé contre la banquette, les coudes écartés, les mains derrière la nuque, je réfléchissais aussi vite que me le permettaient mes quatre verres de blanc. Quelle aubaine ! C’était trop drôle, à hurler de rire même, quelle que soit l’issue ça valait le coup. Restaient les formalités, et quelques précautions élémentaires.

– Vous auriez une photo de votre dame ?

Il paraissait s’attendre à la question. Je n’avais pas fini de la poser qu’il portait la main à son cœur pour prendre son portefeuille, un bel article de maroquinerie, pas le truc à deux balles, mais genre croco et tout, et il en a sorti la photo, qu’il m’a tendue.

J’avoue, impossible de ne pas succomber à un tel charme. J’ai seulement dit :

– Belle femme.

– Merci. Vous savez, j’ai été fou amoureux pendant trois ans. Vous verriez comme elle porte les fringues que je lui achète. La classe. J’adore. Une vraie vedette de cinéma. Encore aujourd’hui, cette femme est tout pour moi. Mais les choses ont changé. Je sais pas comment vous dire, c’est un ange, et c’est justement ça qui la rend diabolique. Elle m’étouffe, elle me vampirise, elle est mauvaise à force d’être bonne. Bonne, sauf au lit, justement, vous voyez.

– Je vois.

Je lui ai rendu la photo.

– J’ai envie d’accepter, mais j’aimerais en savoir plus sur le scénario, et puis je voudrais être sûr d’être payé. Moitié avant, moitié après. Ça me paraît honnête.

– Non, pas question. De toute façon c’est pour cette nuit.

Il y avait donc bel et bien urgence. J’ai quand même pris tout mon temps pour vider mon godet, histoire d’apprécier la nouvelle et de fignoler ma réplique.

– Vous êtes gonflé, j’ai fait. Qui vous dit que je vais accepter ?

– Une intuition. Ça fait une semaine que je cherche mon homme à droite et à gauche. Vous êtes le premier que je rencontre et dont je me dis c’est lui.

– On verra. Comment je suis censé procéder ?

– Après le dîner, je lui donne un somnifère. Demain à six heures je vous ouvre, je file aussitôt chercher l’huissier, vous vous couchez près de Bérangère, à six heures et demie maximum je fais constater l’adultère ; vous, n’étant pas marié, vous ne risquez rien ; et je vous remets discrètement l’argent.

– D’accord, mais à mon arrivée, en échange d’un contrat signé.

Il a soupesé la chose quelques secondes.

– Si vous voulez. Soyez bien à l’heure, hein ?

Il m’a griffonné un plan.

– Vous situez ?

– J’irais les yeux fermés.

– Juste avant, il y a un petit chemin à droite qui mène à un bosquet derrière lequel vous pourrez vous garer discrètement.

Je hochais la tête, fasciné par sa naïveté plus encore que par sa perversité.

– Un dernier verre pendant que je vous établis le contrat ?

Cette fois, Fabienne n’a pas daigné me regarder, mais comme elle essayait de lire par-dessus l’épaule de mon employeur, j’ai toussé et elle a déguerpi en haussant les épaules.

Et de cinq, pensais-je en tournant le verre devant mes yeux aux paupières appesanties, tout en me disant que je devais avoir l’air complètement bourré, mais que la meilleure chose à faire c’était de continuer à scruter mon breuvage avec un mélange d’application et de détachement. De toute façon ça me dispensait de chercher une autre activité.

Il m’a tendu le papier. Je l’ai lu. Pas de problème. Il avait inscrit son nom et laissé la place pour que je mette le mien, et il avait signé. J’ai complété, signé à mon tour. Tout était dit. Il allait partir. J’ai quand même osé le retenir un instant.

– Dites, une idée comme ça.

Il avait l’air stressé du type garé en double file.

– Oui ?

– Et si j’allais montrer ce papier à votre femme d’ici ce soir, histoire de faire monter les enchères ?

Il a souri.

– Parce que vous croyez qu’elle a procuration ? Je ne lui demande aucun compte de ses dépenses, en contrepartie elle doit passer par moi.

Oui, oui, pensais-je, c’est comme ça que tu as cru pouvoir tenir celle qui te tient, pauvre nouille. Mais lui-même l’avait reconnu. Comment pouvait-il se moquer à ce point de passer pour un benêt ? J’avais encore des choses à apprendre sur la nature humaine. Enfin, on n’était pas en philo. Ma matière préférée, j’avais cartonné au bac. On s’est serré la main, je l’ai regardé traverser la rue, monter dans un 4 × 4 Mercedes aux vitres opaques, démarrer, et s’insinuer tranquillement dans le trafic peu dense de cette fin d’après-midi en centre ville.

J’aurais bien aimé que le ballet des pensées dans mon crâne s’ordonne avec la même discipline et la même harmonie. J’ai fini mon verre, et j’ai quasiment happé Fabienne qui croisait dans les parages avec un air dégoûté. Elle s’est laissée tomber à côté de moi sur la banquette en ricanant.

– Il est rien riche ton copain. T’es pas jaloux ?

– Y a pas que le fric dans la vie, j’ai fait.

Comme Souad était occupée avec Maurice qui prétendait l’initier à une illusion d’optique bien connue en manipulant un muselet de mousseux, je lui ai passé le bras gauche autour des épaules, tout ému de sentir son petit cœur palpiter au bout de mes doigts habilement glissés sous son tablier.

– Dis donc, j’ai dit, t’avais pas un flingue à vendre la semaine dernière ?

– Le flingue à Marcassin ? Je l’ai fourgué mon lapin.

– À qui ?

– Motus et bouche cousue mon lapin. Les affaires sont les affaires. Je te demande pas avec qui tu vas coucher cette nuit.

– Ah bon ? C’est avec toi alors ?

– Rigole pas. Si mon mec l’apprenait il te tuerait.

– S’il apprenait quoi ? Que je t’aime ou qu’on a couché ensemble ?

– Arrête, tu me saoules. Va retrouver tes richards.

Bon, il était dit que je contacterais Karim ce soir-là. Sauf que ce ne serait pas pour son Z4. Mais il faut savoir s’adapter aux circonstances.

 

(À suivre.)

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