Jadis éternel, 7

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 7

Je comprends votre surprise : choisir un analphabète pour diriger une bibliothèque vous semble relever d’un grand manque de sérieux. Je vous dois quelques précisions.

Rien dans les clauses de ma nomination – je me les fis lire – ne la subordonne au moindre savoir-faire. On my conseille néanmoins d’apprendre à lire et à écrire, ce que j’accomplis en moins d’une seule lune (on devine l’origine de mon zèle). Si aujourd’hui chacun ou presque maîtrise ces compétences (je connais même, dans mon milieu, des gens assez généreux ou assez naïfs pour les faire acquérir à leur Marcel), nous n’avions alors pas même abordé aux prémices de l’âge moderne. L’ère B a vu proliférer les imprévoyances et les coups hasardeux. Mesurons donc les folies d’une époque à l’aune de sa raison. Je comblai mes lacunes ; la femme à qui je succédais alla jusqu’à s’enorgueillir de les avoir conservées. Que l’on ne croie pas pouvoir expliquer ainsi son limogeage (au sens propre, puisque à l’heure où j’écris elle gère encore la Biblimougeaude), dû aux seules manœuvres dune employée furieuse, ses avances repoussées avec la vigueur d’un rhombe en plein élan.

Puis, j’avais la charge d’un nombre assez faible de volumes. Comme ses homologues, jusqu’à la fin de l’ère B, Kanagawa ne rassembla jamais qu’une dizaine d’ouvrages. Beaucoup plus, donc, que dans les premières lunes de l’après-scission, mais pas assez pour faire de l’ombre à un jeune homme de mon espèce, rompu en à peine un siècle aux plus pénibles des épreuves, appelé aux plus lourdes besognes une fois sa dernière adolescence achevée.

Peu de livres, donc. Mais aujourd’hui encore je suis fier d’évoquer la devise de ce lieu magnifique : Pas une page ne manque. Que cela doive faire sourire, je m’en accommode. Vous ne savez pas la chance que vous avez. J’espère que cela ne vous empêchera pas d’en prendre soin, de la cajoler, comme Sonia son ignorance. Oui, je l’appelle Sonia, parce qu’au fond je ne saurais l’accabler. J’irai même jusqu’à lui rendre une espèce d’hommage. Croyez-le si vous voulez, quand je l’imagine parmi « ses » livres, incapable d’en saisir la moindre syllabe, d’en envisager le moindre signe, abeille insoucieuse du pollen, quand je la vois danser sans fruit parmi les fleurs, pour rien, pour le plaisir d’oublier le scandale du non-mourir, je pleure. Oui, sonne alors pour moi – pour moi ! le fils de mon père, le père de mes fils, de mes filles, le chef des rebelles de l’ère C ! –, sonne l’heure de pleurer ! De rage ou de joie – de bonheur, jamais ! Je viens épancher l’hydromel de mes larmes dans vos sodas édulcorés. Bande d’ignares !

Excusez ma douleur.

Que disais-je ? Je ne sais plus. Je baisse. Je vieillis. Mille ans dans deux mois. Je vais devoir résumer. J’ai gagné, nous avons gagné. Cela se paye. On ne gagne pas sans payer.

Revenons à Kanagawa. Belle région. Pas encore submergée à l’époque. Drôle que Winnipeg... Enfin. Pas pis. Je voulais ce livre, je l’aurais. Je le négocierais sans savoir quelle sagesse je devais y découvrir. Je m’en faisais des idées vagues parfois, parfois d’une précision obsessionnelle : par exemple, j’allais apprendre de quoi confondre les vrais responsables du brouillage. Aujourd’hui ma candeur me sidère. Je la fourbissais alors comme un sabre d’abordage. À moi la science ! La sapience ! Foi d’un godelureau par ailleurs d’une nullité insigne en histoire, comme on l’a vu. Brave Zak ! La bienveillance même.

Aveuglé par ma nouvelle lubie, l’esprit accaparé par mon idée fixe, j’avais oublié Marcel. Non que je dusse lui dispenser des soins réguliers, spécifiques, en dehors des moyens de se nourrir et de se loger que je lui offrais sans avoir à y penser. Lui-même à l’époque me donna plus d’une fois l’impression de pouvoir se passer de moi. J’aurais eu néanmoins meilleure grâce à me souvenir que j’étais flanqué en permanence d’un compagnon capable d’épier mes moindres gestes, mes moindres paroles, puis de les emmagasiner dans sa spacieuse mémoire. Un espion en puissance ! que j’avais pris soin de reconfigurer à ma façon, alarmé par les insuffisances des services d’Osman. Le meilleur moyen de me piéger moi-même ! J’eusse pu m’en apercevoir dès Hjerkinn, dès l’accrochage avec les magasiniers. Au lieu de cela, j’avais cru sage d’aggraver les choses, de me mêler de ma propre ruine. Sans soupçonner le moins du monde la vraie raison des anomalies de Marcel, incapable de voir en lui un mouchard déjà efficace, je lui avais permis d’améliorer ses performances à un degré incroyable ! Quel imbécile ! Pire, j’avais, par prudence, préservé de son espionnage éventuel mes échanges avec Zoé ! Que n’avais-je agrandi mon domaine exclusif !

Je ne pensais plus qu’au fameux livre. J’avais d’abord imaginé arguer de mon emploi pour prier le prince de me convier à admirer l'oiseau rare, de me le laisser examiner comme je voudrais. Je plaiderais bien sûr en faveur de mon informatrice, demanderais pour elle le pardon. Puis je m’avisai que je n’avais aucune assurance de la discrétion de celle-ci à propos de mes carences ; que, quelque passionné que je fusse par ma mission de service public, j’aurais du mal à faire croire à mon désir de voir même le plus curieux des livres, moi qui ne savais pas lire ; que je devais donc agir avec moins de scrupules : puisque, sous quelque forme que j’exprimasse mon vœu, je ne risquais pas de le voir exaucer, pourquoi ne pas faire fi de la morale, m’emparer de force ou par la ruse du bien le plus enviable que je dusse jamais désirer ? J’élaborai un plan, que j’eus la faiblesse de considérer comme diabolique. Je ne savais pas devoir lire un jour, dans le livre même que je visais, le désaveu de mes propres menées ! Pourquoi chercher à posséder ce qui n’a de prix que comme un inaccessible Graal ? Des biens à conquérir, lequel placer au-dessus de ce simple savoir grâce auquel je peux faire ici le bilan de ma vie ? Cela semblera peu logique, qu’il faille apprendre à lire pour découvrir que la vraie sagesse ne réside pas dans les livres, mais je ne vais pas me condamner quand je ne suis encore qu’une forme indécise sur le balcon du prince !

Ah ! les biens de ce monde ! Moi qui ai aujourd’hui de quoi me payer Riggel chaque soir, ne préféré-je pas la compagnie de mes souvenirs, à commencer par celui de Zoé ? Puisque penser à elle me rend malheureux, je programme les heures de mon malheur, j’épuise mon calice et ma cruche de whisky à égales lampées. Pourquoi couronner mon chagrin de la mauvaise conscience de m’amuser parmi des jeunes filles plus vieilles que moi ? Différence d’âge que me reprocha l’ex-maga quand il m’abandonna en plein dîner : qu’allais-je faire le joli cœur avec des gamines de deux fois dix ans mes aînées ? J’eus beau lui répondre que je gagnais assez pour n’agir qu’à ma guise, j’éprouvai au fond de moi la morsure de son reproche ; je me garderais désormais d’exposer mon âme à ces avanies capables de l’obérer sans recours.

Les scrupules de Kanagawa, en revanche, je n’eus aucun mal à m’en débarrasser. Me voilà donc, un soir, après le coucher du soleil, sur le balcon du prince, où j’avais réussi à grimper sans me faire voir du concierge. Agile vigueur de la jeunesse ! Mais aussi quelle candeur, malgré le noir de ma combinaison et le silence de mes espadrilles ! Diabolique, mon plan ? Moins que celui de mon père – ou d’Osman. Encore à ces deux adversaires pouvais-je m’opposer avec quelque chance de succès. Nous ne voyions pas, loin au-dessus de nous, planer l’ennemi absolu.

 

(À suivre.)

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