Jadis éternel, 8

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 8

Une image, évidemment. On l’aura deviné, cet ennemi, c’était Hua. Je n’ai guère envie d’allonger le rôle de ses odieux méfaits. Tout ce que l’on ne pourra qu’imaginer, il l’aura accompli, en pire. Hua, je l’affirme avec la parfaite ataraxie dont on me reconnaît capable aujourd’hui, c’était déjà la méchanceté même. Bien avant qu’il ait atteint le faîte du pouvoir – je parle du vrai pouvoir, celui que lui conférait le commandement du Bataillon bulgare et qu’il décupla en le dotant de faux –, le monde était plein de son nom. Et tremblait ! J’ai fréquenté au début de l’ère C un Inuit que sa grande culture et l’ancienneté de sa famille devaient prémunir contre toute forme de crainte. Je t’en fiche ! Prononcer devant lui le nom de Hua, c’était le bon moment garanti. Quel cirque ! On n’eût guère trouvé qu’un Marcel pour demeurer indifférent à la menace. Indéniable supériorité du vulgaire.

Cependant, à cette époque, Hua n’était pour l’opinion qu’un préparateur talentueux. L’horrible réputation dont il allait bientôt jouir, il me la doit. Je lui ai fourni bien malgré moi ce dont il pouvait rêver : un terrain d’expérimentation idéal. Je lui ai ouvert la carrière qui en un quart de millénaire allait faire de lui la Vilaine Bête du Chant de Podor. Car tout part de là. Baradi l’a excellemment démontré : à mon arrivée à Hjerkinn, le Bataillon bulgare n’avait qu’un pouvoir limité. Quand je remplaçai la Toupie à Kanagawa, il commençait à faire parler de lui de ce côté du monde. Bientôt on le verrait maître de toute la périphérie. Et ce n’était qu’un début !

Que je m’explique sur mon plan, en attendant.

Bien que la cantine de la bibliothèque délivrât une nourriture proprement immangeable, notre exigence en matière de crédibilité, notre vœu d’une imitation convaincante en impliquaient de notre part la fréquentation, régulière de préférence. Au déjeuner de ce même fameux jour, y rencontrant comme d’ordinaire ma collaboratrice, je commençai par l’influencer. Un regard ou deux et ce fut plié. Ce manque de méfiance aurait dû m’alerter. Pouvait-elle être idiote à ce point ? Idiot moi-même, j’interprétai cela comme un encouragement. Et, pendant qu’elle émiettait notre bretzel, je me rappelle l’avoir contemplée avec une pitié mêlée de contentement.

Marcel avait été tenu à l’écart ; cela valait mieux.

J’en juge différemment aujourd’hui. Marcel eût été incapable de garder pour lui un agacement révélateur – donc de continuer à me berner – en me voyant profiter de la naïveté d’une pauvre fille. Il m’a fallu la retraite à Ouarzazate et une longue méditation pour comprendre ceci : mon ennemi à l’époque – je veux encore croire à l’unique et entière culpabilité de Hua – avait en Marcel un allié douteux. Qui me dira la première qualité du bon mouchard ? Gagné : d’être indétectable. Or les mêmes aptitudes qui lui facilitaient la tâche la lui compliquaient. Faute de n’être humain qu’à la demande, Marcel, humain permanent, eût trahi cette humanité, son maître officiel ne l’eût-il devancé en l’évinçant. Qu’en fût-il advenu ? Nul ne le peut deviner. Probablement qu’en l’occurrence j’aurais renoncé à mon projet. Il eût été connu d’Osman – de mon père, peut-être. Aucune importance. Tant mieux, même, que l’on pût remarquer en haut lieu l’attachement d’un jeune directeur de bibliothèque à la valeur livre (pour parler comme Zak imitant Coelho).

Marcel, donc, n’avait rien pu pénétrer de l’affaire, telle était mon opinion à l’époque. Il devait intervenir à un autre niveau, comme complice involontaire. Encore une ingénuité de mézigue. Et l’on me retrouve au deuxième étage d’une villa chic de Kanagawa, épiant par une baie opaque le moindre événement de la vie du prince.

Il avait en outre fallu éloigner Capucine. Mon habileté y était parvenue. Mon génie plutôt. Car il en faut pour tirer parti comme je l’ai fait d’une opportunité négligeable en apparence.

Le lecteur a gardé en mémoire notre petit jeu, à Zoé et à moi, quand à Hjerkinn on avait tenté de nous apparier, conformément au protocole de l’enterrement punitif, pratique abandonnée à la fin de l’ère B et qui pour un chercheur comme Baradi exprime à merveille celle-ci. J’éprouve un mélange d’abattement et de gaieté en relevant cette preuve qu’en fait de génie ma petite manipulation dénotait plutôt un grand manque d’intelligence : à aucun moment je ne daignai me remémorer notre entrevue avec l’épouvantail, ni le dialogue qui eût pourtant dû m’éclairer quant au projet de Hua – non le mien !

Debout devant la baie mate et noire encore du bureau du prince, une silhouette inidentifiable – un homme, apparemment – attendait. Une rêverie traçait bientôt au bord extrême d’une âme, autant dire à l’orée du monde, cette formule qui cède à l’urgence, refluant à peine on la remarque – elle reviendra, elle ne tient guère à la célébrité immédiate, elle procure à qui la mérite une douce volupté : J’ai fait fort.

Faire fort ! Oui, une fierté me réchauffait à cette idée. Tirer parti de la faible probabilité que notre innocent échange de Hjerkinn me permît d’influencer celle qui de toute évidence avait à voir avec Zoé, ma Zoé ! c’était indubitablement un coup d’éclat. M’interdire d’en jouir ? Peine perdue : mieux valait au contraire me hâter de goûter pleinement cette félicité momentanée. Capucine ronflait, vaincue par une étrange léthargie. Influençable créature ! Le Prince devait broder devant l’âtre.

Encore un peu de patience. Elle ne tardera point. La voici.

Le Prince apparaît, encadré par la porte du bureau. Il a entendu lannonce. Je devine qu’il va dialoguer avec le concierge, ouvrir la porte d’entrée de l’appartement à la petite coquine qui fit virer la Toupie, rougir comme un collégien, j’épie tout cela avec une excitation que j’ai envie de qualifier de mortelle !

Et voilà, nouvel encadrement, la porte du bureau montre le duo étroitement enlacé. Par pudeur je détourne le regard... et la lumière jaillit !

À mon idée, la chambre conjugale étant déjà occupée, on trouverait pour copuler un autre endroit – un endroit confortable.

Il fallait que ce fût le bureau ! Il leur plaît, dirait-on. Chacun ôte une à une en riant chaque pièce du vêtement de l’autre. Maintenant, nu comme un ver, le prince marche en direction de la fenêtre, m’a-t-il vu ? Je m’alarme, prêt à fuir. Non, il oblique vers le lutrin où trône le livre, qu’il ouvre. Je me frotte les yeux. Rêvé-je ?

Nue également, elle le rejoint. Côte à côte on feuillette, on regarde, on rit, on rayonne.

Il me faut ce bouquin, dont le contenu échappe entièrement à ma vue.

Bouillant de colère ma libido à peine excitée, je bée bientôt comme une gargouille.

Ce qui se fait là excède toute imagination.

 

(À suivre.)

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