Jadis éternel, 19

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 19

Mon idée fixe ne m’avait pas pour autant abandonné. Il me fallait le livre du prince. L’intuition qui me rendait reconnaissant à mon père d’avoir contribué à forger ma gloire tout en me protégeant à la fois des dangers de la Guerre et des menées de Hua combattait trop mollement en moi le désir forcené de faire mentir sa prédiction.

Je l’avais déjà pris en défaut concernant cet indice que j’étais censé trouver sur les rayons de la bibliothèque. Du moins avais-je pu vérifier l’indication de sa lettre à propos dIrini, un peu vexé de n’avoir pas remarqué tout seul cette marque derrière son oreille droite, moi qui eusse juré connaître la moindre parcelle du corps de mon ancienne assistante. Pour son âme, c’était une autre musique. Cuisinée de toutes les façons, la petite peste ne varia pas d’un iota dans ses déclarations : le fonds de Kanagawa était demeuré tel quel depuis la création de l’établissement, et, sauf à supposer que dès cette époque mon père eût arrêté son plan dans ses moindres détails, je devais en déduire qu’il avait été contrarié dans son entreprise, le plus étonnant étant que son alliée dans la place ne fût au courant de rien. Mon père du reste ne m’avait pas conseillé de faire appel à elle. Je finis donc tout naturellement par la soupçonner de mener double jeu, bien qu’il n’eût rien non plus suggéré de tel. Doute infructueux, qui ne fit qu’accroître mon malaise, même sil pimenta quelquefois nos étreintes.

Par acquit de conscience, je passai au peigne fin la totalité de notre fonds. J’abuse en disant notre, car je n’étais plus directeur de l’établissement, ayant été remplacé à ce poste par un certain Naajaq, l’Inuit dont j’ai déjà parlé à propos de la peur qu’inspirait le Préparateur en ce temps-là. Il était arrivé flanqué bien sûr de son Marcel magnifiquement mis, selon le trait propre à ce genre d’aristocrates de vouloir en tout épater la galerie, et aussi d’un étrange personnage nommé Miteq, inuit et aristocrate comme lui, mais d’une famille que l’on devinait moins prestigieuse, un nabot rondouillard et taiseux qui passait le plus clair de ses journées à colorier un album exclusivement composé de dessins de femmes nues. Je tremblais qu’il ne s’attaquât aux autres ouvrages, mais il ne s’y intéressait pas du tout, même à ceux qui contenaient des illustrations, de sorte qu’il nous fichait une paix royale.

Irini, on l’a compris, travaillait toujours à la bibliothèque, probablement pour continuer à servir mon père en qualité d’espionne. Devenue directrice adjointe pendant mon exil, elle avait embelli, pas au point d’éclipser la princesse, encore moins le souvenir de Zoé, mais assez pour faire de moi un lecteur assidu quand même je n’eusse pas eu à mener les investigations que j’ai dites. Ce furent là des lunes fiévreuses. Le matin, je me consacrais à la lutte contre le pouvoir, donnais des ordres, organisais la rébellion, élaborais les stratégies complexes que mes subordonnés n’avaient plus qu’à appliquer. L’après-midi, après une courte sieste, je lisais, surveillant Miteq du coin de l’œil, tandis que Naajaq vaquait à ses affaires je ne sais où. De temps à autre il paraissait escorté de tout un aréopage auquel il faisait visiter l’établissement. Il ne manquait jamais de me présenter comme l’ancien directeur. On me saluait respectueusement, avec des sourires proportionnés à mes démonstrations de modestie. Cette qualité, qui m’est naturelle, m’a toujours attiré une vive sympathie.

En deux ans, j’eus ainsi lu deux fois la totalité de notre fonds, sauf le Faulkner, dont je ne pus jamais dépasser les premières pages, découragé par le sentiment d’une traduction défectueuse. Ce serait bien le diable, me disais-je, si c’était précisément ce volume-là qui fût censé t’instruire. Je me demandai quand même si la solution ne se trouvait pas dans ces inscriptions portées en marge. Celles-là, je les lus toutes, mais elles ne m’apprirent rien d’autre que ce que l’on sait.

Ainsi, la Guerre se poursuivait à distance. Elle semblait devoir tourner peu à peu à l’avantage des rebelles. Ce que l’on a appelé la Cinquième Marcellerie n’impliqua en réalité qu’une faible partie de nos compagnons, environ dix pour cent de leur population, soit un quart seulement de nos troupes. L’essentiel était composé pour moitié de jeunes aristocrates, garçons ou filles qui voyaient dans notre combat l’occasion de se défouler, y compris par la fornication, tout en rêvant d’avenir ; l’autre moitié rassemblait Garde-barrière et Enracinés, ceux-ci pitoyables mais utiles par leur puissance de calcul, ceux-là stupides mais dévoués. Furieux d’avoir été contraint de signer le Traité de Larache, le petit préparateur s’était empressé de rendre ses séquences induplicables et avait commencé à armer secrètement mais massivement des Bulgares qui n’en avaient plus que le nom. Déjà mêlés de Grecs, ils virent leur contingent renforcé de desperados de toutes origines. Nous étions certes conscients du danger, nous entendions parler de ces fameux Porte-Faux et de leurs ravages, mais, bien qu’en lutte contre Osman, nous comptions sur l’Administration pour nous en protéger. Nous eussions mieux fait de profiter de ce que les Marcel étaient immunisés contre la peur des Bulgares pour les lancer à l’assaut sans attendre qu’il fût trop tard. C’est là notre principale erreur d’appréciation, et j’en assume l’entière responsabilité. Mais qui sait quel autre désastre nous nous sommes ainsi épargné ? Car, frustré de ses Bulgares, leur maître eût probablement accéléré la réforme des maga. Auquel cas, vu l’état de nos forces à cette époque, nous étions battus.

Tandis que l’équilibre du monde se jouait à la périphérie, je pataugeais dans mon enquête, et le livre du prince continuait de me narguer. Force m’est d’avouer que je pensai à diriger notre action de ce côté : je n’eusse probablement eu aucun mal à persuader quelques rebelles de l’importance de l’enjeu, fût-il symbolique. Mais, je le répète, je faisais de ce combat une affaire personnelle, et j’eusse rougi comme une aube de mettre au service d’intérêts privés les moyens de la révolte.

Comme je commençais de recouvrer mon influence – je la testai avec succès sur quelques lecteurs –, je me faisais fort de vaincre la résistance d’Irini, et, au minimum, de la forcer à me révéler le contenu du mystérieux bouquin, puisque de toute évidence elle le connaissait. J’en étais venu à imaginer de négocier secrètement avec l’ennemi pour lui soutirer ses procédures. Mais c’eût été trahir. À moins de conclure avec lui un accord séparé qui n’eût pas affaibli notre camp. Que pouvais-je sacrifier au tyran ? Je me posai plus d’une fois la question, et, si je renonçai pour finir à tout arrangement de ce genre, le public doit savoir que l’idée m’en travailla quelque temps.

Ce qui m’en détourna pour de bon fut le comportement de Marcel – le mien – et de Miteq. Depuis leur rencontre, ces deux-là passaient toutes leurs soirées ensemble et s’entendaient apparemment comme larrons en foire, sans que je pusse soupçonner Marcel de s’intéresser particulièrement à l’anatomie féminine ; même dans la tour Y avec Zoé, nos poses animées devant lui l’avaient laissé complètement indifférent – à ce qu’il semblait du moins. Les deux énergumènes donnaient l’impression de mijoter un mauvais coup. Si j’eusse été moins obnubilé par mes préoccupations du moment, j’eusse peut-être fait gagner un temps précieux à notre cause. Par mon dévouement même, je la servais mal. Poignant paradoxe !

La vérité sautait pourtant aux yeux. Mais, trop vigilant pour la voir, j’observais avec une vague angoisse mes deux lascars, je les espionnais le plus discrètement que je pouvais dans leurs étranges activités. Un soir, je les surpris en son absence dans le bureau de Najaaq, occupés à manipuler un objet des plus insolites.

 

(À suivre.)

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