Jadis éternel, 9

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 9

Des noms, mon Didi ? C’est cela qui te manque ? Sache qu’ils fuient moins obstinément ces pages que ceux dont j’ai besoin. Des noms communs sans doute, mais qui m’échappent, ou n’existent pas !

Comment s’appelait la petite employée que j’avais séduite – ou qui m’avait mis dans sa poche ? Allez, puisque tu y tiens : Irini. Oui, elle était d’Athènes. Non, elle n’était pas née fille, je vois que tu t’y connais en biologie osmanienne. Mes filles non plus n’ont pas eu cette chance – si tu me passes cette zakade. Les techniciens du Projet ne les ont pas ménagées. Oh ! les choses évoluent, et le temps n’est pas loin où elles connaîtront les atteintes du vieillissement avant le seuil fatidique des mille cent onze ans. Et mes fils ? Leur survivrai-je ? La science a fait de telles avancées depuis le début de l’établissement actuel que je choisis l’exspectative : wait and see.

Comment s’appelait son amant ? Capu ne te suffit pas ? Pas assez noble ? C’est le nom d’une princesse ! Un diminutif, j’en conviens. Mais n’exige pas de moi que je te confie l’identité de son époux.

Et que faisaient-ils donc que je ne puisse peindre, faute de mots ? Voilà une question !

Je vois : tu as pensé, comme j’y étais venu moi-même, à ce catalogue des positions qui plaisent aux amants, à ce mythique Gabazudra dont la Biblimougeaude possède, clame-t-elle, un exemplaire – mais c’est un faux, un immonde gribouillis indigne d’un gamin de cinquante ans. On était plus avisé à Kanagawa, même du temps de Sonia.

Piquante, l’anecdote que tout le monde connaît (du moins les adeptes de luxpol) s’agissant de la façon dont fut sauvé cet opus. Mais là n’est pas ce qui nous occupe.

Foin d’accouplement, de léchouilles ou de papouilles. La scène à laquelle j’assistais me laissait – me laisse – complètement impuissant. Imagine les deux amants – ils l’étaient, indiscutablement ! – dans des poses fantastiques, et se déguisant en je ne sais quels fantômes. C’est vague et flou, n’est-ce pas ? Je fais de mon mieux.

Ils déambulent, s’accroupissent, se couchent, se déplacent les mains au sol, bondissent, s’exclament dans une langue minimaliste, inintelligible, d’autant plus que j’entends à peine ; les leçons de Calepino ne me sont d’aucune utilité. Tous, nous sommes voués à l’imitation – tous sauf quelques-uns ! – mais l’objet de celle-là m’échappe totalement. Et cependant, cependant... Ce que je vois éveille au fond de moi, si tant est que cette locution signifie quelque chose – éveille-t-elle quelque chose en toi ? –, des images indistinctes, changeantes, le comble de l’inconsistance et de l’indéfinition, comme des vestiges effacés d’un vécu depuis longtemps abandonné, abîmé, anéanti.

Je fais de mon mieux !

Je ne suis pas moins démuni en ce moment. Je vois la scène comme si j’y étais, mais il me manque l’essentiel : le mot, la notion, le concept sans lesquels il m’est impossible de m’en détacher.

Il n’y a pas que les attitudes, les gestes, les mimiques. Il y a les déguisements ! D’abominables colifichets qu’ils puisent dans une malle en bois. Du bois ! Quel luxe ! Ils se les appliquent sans logique à des emplacements inattendus ; le plus sensationnel, ce sont ces espèces de visages postiches qui les apparentent... à quoi, bon sang ?

Hélas ! Didi, je ne fais pas semblant. Je ne me suis jamais senti aussi insuffisant qu’en vivant ou en évoquant ce moment-là. Ni aussi impitoyablement jaloux, tant ils s’amusent, et tant je suis exclu du jeu.

N’insistons pas.

Halluciné, je vacille, je chancelle, ce mouvement me dévoile, ils tournent la tête vers moi. De saisissement, je m’évanouis.

 

Tel fut l’aboutissement de ma tentative. Échec d’autant plus cuisant que ma défaillance eut un effet connexe : mon influence ayant cessé, Capucine se joignit au duo. Dès le lendemain, l’Athénienne mit un comble à ma confusion – elle ne s’en fit pas faute ! – en me détaillant tous les gentils sévices auxquels je fus soumis quand on m’eut cueilli. Passons.

En quoi était-il diabolique, ce plan, finalement ? Si on le voit mal, c’est qu’il a échoué. Ne me demandez pas à quoi j’avais songé. J’en ai assez dit. Mais ce qui est incontestable, c’est que mon assistante n’avait pas subi mon influence : elle l’avait feint seulement. Cela indiquait deux choses : elle avait deviné mes intentions – qui sait si elle ne les avait pas suscitées ? –, et elle était d’une espèce nouvelle. Cette idée me gênait. Je savais qu’Osman était capable des imaginations les plus affolantes, mais je concevais mal qu’il fût passé à l’acte ; cela supposait des moyens qu’il n’avait pas. Je ne soupçonnais pas les manigances de Hua, et l’on m’eût difficilement convaincu que j’étais son jouet.

Quant à mon assistante, je la haïssais, comme j’en avais la capacité en ce temps-là, mais je lui dois beaucoup. Sans son aide, je n’eusse pas aussi vite comblé mes lacunes. Je lisais ! Acquis définitif, et qui faisait de moi, pensais-je, un opposant plus efficace à Osman et à mon papa son complice.

Mais aussi, j’écrivais !

L’âge venant, on devient nostalgique. C’est avec émotion que je note ici le poème que je composai à cette époque, comme en hommage à ma compétence toute neuve, plus sans doute que ne l’était ma poésie :

 

si j’avais su

quelle vie tu menais

quelle insouciante vie

loin de moi

je ne t’eusse pas ainsi

clouée

mon âme

au seuil de ma mémoire

 

(À suivre.)

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Sonia 13/05/2016 20:47

Cela fait un moment que je me demandais... mais, "sauf" intervention du hasard, je crois bien qu'il y a une contrainte :) J'attends avec d'autant plus d'impatience le dernier chapitre ! Le "V" ne devrait pas être triste non plus ^^. Bon courage !

Louis Racine 13/05/2016 22:26

Vous savez donc lire, chère Sonia ! Je m'en doutais !