Jadis éternel, 21

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 21

Que l’on n’aille pas imaginer que je ne pensais plus à Zoé. Son souvenir n’était pas près de déserter mon esprit, qu’il envahissait comme les ronces un temple à l’abandon. Je m’y écorchais le cœur en permanence, j’étais possédé plus que j’avais jamais possédé, et je ne saurais dire si l’idée qu’il dût en être de même pour la femme de ma vie adoucissait ou au contraire accentuait mon mal ; mais, quand elle me venait, je devais m’allonger dans l’obscurité totale et respirer le plus lentement et le plus légèrement qu’il m’était possible, ce qui du reste était excellent pour ma santé, surtout à Ouarzazate où l’on ne sait peut-être pas assez que dès le début de l’ère C l’atmosphère était si chargée de cyanure que les maga dont on n’avait pas reconfiguré les poumons y mouraient à leur sortie du sous-sol.

C’est d’ailleurs ce qui permit à Di Sabatino et à son équipe – non sur le site de Ouarzazate il est vrai, mais à guère plus de cent lieues de là –, de déterminer le Point de Rupture. Progrès décisif, découverte capitale, particulièrement coûteuse en maga ; du moins leur sacrifice rejaillit-il sur leur catégorie, d’où la relative considération dont ils jouissent aujourd’hui, sans que l’on puisse encore parler de réhabilitation, mais, comme dit Zak, ils ont toujours été nos chouchous. Personne n’ira reprocher ce trait d’humour au fils d’une maga, comme je le suis moi-même. C’est mon seul point commun avec Zak, mais nous ne manquions jamais de nous en souvenir, nous lui devions une belle complicité, et c’est sur elle principalement que je comptais pour obtenir du savant humoriste les renseignements qui me manquaient sur tous les sujets les plus importants pour moi, y compris ma destinée. Sur ce dernier point, il était toujours resté évasif, pour ne pas me peiner, pensais-je, ce qui évidemment augmentait mon désespoir.

Le moment est venu de m’ouvrir au lecteur de cette vilenie dont je n’annonçais l’aveu, au sixième chapitre de ces mémoires, que pour mieux le retarder. Aussi bien Ouarzazate, lieu de révélations, se prête-t-il à celle-ci, sur la manière coupable et traîtresse dont j’en divulguai une autre. Voici de quoi il s’agit.

On se rappelle comment, encore novice dans la science de l’écriture, je notai un jour mes rêves pour les donner à interpréter à Zak, et comment il m’apprit à cette occasion qu’il avait existé des livres avant la scission, et même en très grande quantité. Je n’ai pas plus craint d’exhiber ma naïveté dans ces pages qu’à cette époque devant mon ami, à qui j’avais demandé d’où il tirait ce savoir et qui ne m’avait répondu que contre la promesse que je garderais le secret. Eh bien ! je ne recule pas aujourd’hui devant la dénonciation de mon crime.

Vous vous étonnez peut-être que je vous rebatte les oreilles de la sagacité de Zak (sa zakacité, comme disent ses admirateurs) en même temps que de notre connivence, et que je continue d’ignorer certaines choses qu’il est seul à pouvoir m’enseigner. Hélas ! Je paie là le prix de ma trahison. Il me l’a dit clairement : avec quelque ténacité que je revienne à la charge, il se réserve le droit de ne pas répondre à toutes mes questions. Il n’a pas coupé les ponts, et je lui en sais gré, même si cette amitié qu’il a voulu sauver me cause des remords d’autant plus cruels. Tout ce que je puis rêver de plus convaincant pour me racheter, sans espérer pour autant reconquérir le moindre semblant de loyauté, c’est de ne pas renouveler mon abjection. Je ne dirai donc pas comment Zak était instruit de l’histoire du monde avant la scission, ni ce qu’il en connaissait précisément. Ceux que cela intéresse savent où s’adresser, et luxpol n’a nul besoin de ma publicité. D’avoir alimenté, sous un pseudonyme aussi transparent que grotesque, cette soi-disant encyclopédie n’est pas mon plus grand titre de gloire.

Dès lors, le lecteur saisira mieux peut-être un des enjeux de ce récit : c’est de me raccommoder avec un brillant esprit, ou du moins d’obtenir de sa bienveillance, quand il aura lu ces mémoires et en aura constaté la sincérité, qu’il supplée, oh ! non pour moi, mais pour le public, les lacunes qui les apparentent à une culotte de grapheur.

Parlons maintenant de Ouarzazate. Du parc d'abord, planté de toutes sortes d’essences, à une époque où l’arbre était devenu une telle rareté que l’on traversait les océans pour en voir et en toucher un.  Au centre – au centre du Centre, en quelque sorte –, un pavillon de Belazzarq. Au centre de ce pavillon, le patio traditionnel, avec son immense barbecue, son pluviomètre et ses pièges à moustiques. Peu de chambres, beaucoup de structures hors-sol, la plupart réquisitionnées par des Inuits (comme si eux seuls eussent eu la nostalgie de l’ère B). Un peu partout, des cabines de sudation. Près du ping-pong, une réserve de draps de combat et de toutes les armes imaginables, depuis l’essorilleur jusqu’à la cuillère. À part ça, comme dans tous les établissements directement gérés par l’Administration, une nourriture immangeable ; sans les colis de mon père, et notamment les délicieux bonbons de chimère qu’il dissimulait dans des poches à granulés, je n’eusse pu me consacrer utilement à la lutte contre les rebelles.

À propos de ces bonbons, il n’était bien sûr pas question de les consommer sans les avoir d’abord testés. Mais sur qui ? On ne m’avait toujours pas rendu mon Marcel, et je n’en voulais pas d’autre. Les maga étaient exclusivement accaparés par les expériences de Hadjidákis, collaborateur méconnu de Di Sabatino mais, à mon avis, meilleur clinicien que lui. J’étais donc dans l’embarras. Soucieux d’éviter tout scandale, mais d’abord de ne donner à personne le moindre soupçon quant aux ambiguïtés de ma relation avec mon père, j’enterrai deux de ces boulettes au pied d’un banian. Il muta en moins de deux jours. Ainsi totalement rassuré, je me jetai dans la Guerre avec une énergie décuplée.

Nous avions perdu la périphérie. Nous la reconquîmes en trois lunes. Comment ?

Le lecteur l’aura deviné, grâce à l’aide paternelle, j’avais achevé de recouvrer tous mes moyens. J’en usai simultanément dans les deux entreprises où j’étais le plus résolument engagé.

Sans tarder, je rééditai le coup de Kanagawa et, comme alors sur la périphérie, simulai une intervention d’Osman « en personne » sur la brèche de Darwin. À nouveau les maga donnèrent dans le panneau. Nous les écrasâmes, et n’eûmes pas trop de tout le lukabas qui suivit pour calmer notre joie. Nous savions que la vengeance de Hua serait terrible, mais en attendant il pouvait toujours demander à ses Bulgares de lui chatouiller les aisselles.

Par ailleurs, j’étais désormais en mesure de lancer l’attaque décisive contre Irini. Je ne my déterminai point sans en mesurer les risques. À la moindre perturbation, c’était moi qui basculerais dans la servitude, voire dans la condition maga. Aucun danger, certes, de rejoindre les Marcel, mais quand même. (Que lon me permette d’interrompre un instant mon récit pour y ménager cette parenthèse : c’est exactement en me disant ces mots à propos de nos compagnons que je conçus la vérité s’agissant du mien. J’y reviendrai.)

Je cessai pourtant d’hésiter : il n’était plus temps. La Guerre était entrée dans une phase majeure et réclamerait bientôt tout mon zèle. Je convoquai donc Irini, prétextant un message à transmettre à Naajaq.

 

(À suivre.)

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