Jadis éternel, 20

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 20

Je ne m’attendais pas à les trouver là, et eux se croyaient seuls dans l’établissement. Ils ignoraient que j’en avais conservé les clés. C’était bien le moins, vu les services rendus pendant mon directorat. Tel un hochet sacré, ce trousseau me permettait de conjurer ma rancœur. Certains soir, je m’asseyais à mon ancien bureau, sur ce fauteuil qui avait vu tant d’entretiens passionnants avec Irini, et, fermant les yeux, je me tournais voluptueusement les pouces, n’osant pas me livrer à l’onanisme, selon le mot de Zak.

À mon entrée, les deux compères poussèrent un cri de frayeur et s’enfuirent, laissant tomber l’objet qu’ils étaient en train de contempler et que, dans la pénombre, j’avais à peine discerné. Je pensai un moment les poursuivre, mais renonçai à les amuser à mes dépens. On ne lutte pas à la course contre un Marcel, et ce Miteq, quoique contrefait, m’avait l’air tout aussi véloce. Je me contentai de les accabler d’injures, tandis que leurs ricanements faiblissaient et s’estompaient. Puis je ramassai le mystérieux objet.

Comme le soir où j’avais assisté aux jeux secrets du prince et de ma collaboratrice, je ressentis un véritable choc mental au spectacle qui s’offrait à mes yeux, choc dont la violence contrastait fortement avec le caractère flou, indécis, avec l’imprécision en somme de la sensation et du souvenir. Ce que je tenais en main, je l’avais déjà vu, c’était indiscutable. Et pourtant j’eusse été incapable de dire où et quand. Tandis que je le tournais et retournais entre mes doigts, je sentais une onde de chaleur déferler dans tout mon corps, puis refluer, puis l’inonder à nouveau, sans que je puisse caractériser le sentiment qui me dominait, entre apaisement et honte, excitation et abattement. Étonnante conjonction !

Le nom de cet objet m’échappait lui aussi, et m’échappe encore. Quant à le décrire, rien de plus facile. C’était une espèce de poupée métallique représentant un Marcel les pieds joints et les bras écartés, attaché sur un lit minimal (sinon que l’attitude du sujet avait nécessité deux extensions latérales), mais luxueux (en bois !). Les mains clouées aux extrémités de ces deux branches (détail aussi scabreux que réaliste), il essayait de redresser la tête comme pour voir ses pieds cloués eux aussi, mais ensemble, au bout du lit – fermant les yeux dans son effort.

J’eus limpression qu’un autre moi naissait en moi. Tandis que je me commentais à moi-même ce que découvraient mes sens, une autre voix, intérieure elle aussi, et me parlant une autre langue, me tenait un autre discours, que je parvenais à peine à entendre, à comprendre encore moins. Voilà une curieuse poupée, me disais-je. Pourquoi la représenter ainsi ? Torturer les poupées, on le sait, est un des passe-temps préférés des Marcel, mais pourquoi leur en fabriquer une déjà suppliciée, et qui plus est dans une matière dure et résistante ? Et cependant, j’avais comme l’intuition qu’il s’agissait de tout autre chose, que je connaissais, comme un souvenir enfoui tout au fond de moi, qui eût été depuis toujours recouvert et qui eût affleuré enfin à la lumière, si je puis dire, car il s’était mis à faire nuit dans le bureau. Je fermai les volets et allumai la petite lampe. Les flammes dansantes projetèrent sur les murs l’image fantastique du supplicié. On eût dit qu’il s’était mis à voler autour de moi. Etourdi, je tâchais de saisir avec les mains de l’âme ces ombres, ne sachant si c’était pour les arraisonner, les empêcher de me nuire ou pour en recueillir les bienfaits. Je finis par m’effondrer sur le bureau, secoué de pleurs, moi qui n’avais jamais versé de larmes que dans les bras de Zoé ou sous influence, qui, même aux heures les plus douloureuses de mon exil, avais toujours considéré le monde d’un œil sec.

Je fus réveillé au milieu de la nuit par une sensation de froid. Une sueur glacée m’enveloppait. Cela me rappela les cachots de Hjerkinn, avant ma réforme. Je compris que mon système sensoriel était corrompu, ce qui accrut encore mon anxiété. Secouant mon insidieuse torpeur, je me levai, mouchai la lampe et bondis hors de la pièce, y abandonnant l’objet. Selon toutes apparences, il était la propriété de Najaaq, lequel serait probablement étonné de le trouver sur son bureau. Je lui dirais de consulter Miteq à ce propos. Qu’ils se débrouillent entre eux ! En attendant, je ne savais toujours pas si j’avais eu affaire à un talisman maléfique ou bénéfique, mais je sentais l’importance de ma découverte, et me promis d’en toucher un mot à Zak, le seul à ma connaissance qui fût en mesure de m’instruire de la fonction véritable de ce simulacre.

Las ! Je dus différer cette élucidation. D’abord, il me fallut quitter définitivement Kanagawa. La raison officielle en était que la périphérie tout entière venait de passer sous la domination de Hua et de son Bataillon. Et de fait, on ne comptait pas de jour sans qu’affluassent aux abords de la bibliothèque, rampant comme ils pouvaient au creux des venelles pentues montant du port, des pêcheurs mutilés ou dans les yeux écarquillés par l’effroi desquels on ne pût, bien involontairement, contempler des horreurs. Avec ses Porte-Faux, Hua s’était doté de l’arme absolue. Il avait compris – que ne comprenait-il pas ? Que ne comprend-il pas aujourd’hui encore, même s’il semble s’être retiré du jeu politique ? – ce qui paraîtra une évidence au lecteur, mais fut pour les pionniers de l’ère C une complète nouveauté : rien de tel qu’une mutilation pour vous pourrir l’immortalité. C’est du reste à peu près le mot d’ordre qu’il diffusait dans l’opinion, et que je m’abstiendrai de citer avec exactitude, même traduit dans un idiome moins barbare que le sien, qu’en dépit de mon ouverture d’esprit et ma disponibilité mentale je n’ai jamais pu me résoudre ou me suis toujours refusé à articuler correctement, si tant est que cet adverbe convienne à un tel objet, l’opération en question relevant plutôt à mes oreilles d’un trouble du comportement que d’un souci de communiquer avec autrui (je ne parlerai bien sûr pas non plus de semblables).

Une autre raison, plus sérieuse, était qu’au lendemain de cette nuit mémorable je constatai la disparition de Marcel. Comme il m’avait plus d’une fois donné des inquiétudes en ne rentrant que fort tard de ses mystérieuses nuits passées à l’extérieur, surtout depuis qu’il fréquentait ce Miteq dont je devais apprendre que lui aussi s’était évanoui dans la nature, et qui ne reparut que beaucoup plus tard, dans des conditions non moins inoubliables, comme on le verra bientôt, je ne m’en alarmai que modérément pour commencer, bien que je subodorasse des tenants et aboutissants inhabituels du fait, qui paraissait lié aux récents événements. C’est le soir, au moment de me mettre au lit, autrement dit sur ce seuil du sommeil où la présence de Marcel m’était le plus indispensable, que, n’y tenant plus, je donnai l’alerte, ce que je n’avais jamais eu l’occasion de faire et qui présentait un risque réel, notamment celui de provoquer d’un coup l’infection de toute la cohorte, mais que voulez-vous ? On s’attache !

L’infection se produisit bel et bien. Il n’était plus question pour moi de demeurer à la périphérie. À force de tractations, j’obtins une chambre au ksar de Ouarzazate, ou vous me retrouverez dans le prochain chapitre.

Un mot cependant des heures qui précédèrent mon départ pour ma nouvelle retraite. Je les employai à méditer sur l’infortune qui me dérobait à jamais semblait-il ce livre sur lequel se concentrait, depuis ma prime arrivée, tout mon désir. Était-il possible que dût dorénavant briller dans ma nuit intérieure ce seul astre, inaccessible ?

 

(À suivre.)

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Orlando 04/06/2016 20:54

Moi, je cherche encore la contrainte :(

Ulloriaq 04/06/2016 08:12

On peut deviner de quel livre il s'agit ?

Louis Racine 04/06/2016 11:46

Faites comme chez vous, chère étoile !