Jadis éternel, 15

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 15

Vous vous demandez pourquoi ce copieux extrait – tout un chapitre – ne fait jamais mention du livre du prince. Vous aviez de bonnes raisons de penser que le privilège qu’en constituait la possession était de ceux que j’avais à cœur de dénoncer, suffisamment emblématique pour que s’y concentrât notre ardeur combattante.

Si j’avais préféré n’en rien dire, c’est que je désirais en percer d’abord le secret, mais aussi parce que je me faisais un point d’honneur de conquérir moi-même ce trésor, au point de le considérer comme ma part de butin, ne voyant dans cet accaparement aucun sujet de honte. Je vous sais assez avisés pour ne pas m’en tenir rigueur : vous devinez que je n’eusse pas piqué votre curiosité sans me promettre de la satisfaire. Vous ne serez pas déçus, à condition d’attendre un peu. Au temps qui nous occupe, nous n’étions qu’un tout petit nombre à connaître l’existence de ce bouquin, quand Zak et ses facéties y eussent jeté des feux importuns.

Autre étrangeté sans doute à vos yeux, je me retiens d’écrire que Zoé avait une âme, dans des pages où pourtant cette affirmation n’eût manqué ni de pertinence ni de poids. Ce n’est pas que je doutasse du fait ; je crois avoir assez nettement exprimé ma certitude sur ce point. Ce n’est pas davantage par une fausse pudeur, mais par honnêteté scientifique. On peut être convaincu qu’un artefact possède une âme sans bien savoir ce que recouvre cette notion, et tout mon effort cognitif à cette époque visait précisément à comprendre comment des tâcherons aussi bornés que ceux que j’ai déjà trop souvent évoqués s’y prenaient pour doter de cette composante propre à notre espèce – notre apanage – des amas de chair et d’os. On eût dit que cette fichue âme ne demandait qu’à s’insinuer en tout corps façonné sur notre patron. En même temps, ce que j’entrevoyais ainsi, c’est que je ne me connaissais pas moi-même, et que toute ma vie n’était, ne devait être qu’une quête de cette connaissance qu’on n’a pas conscience de posséder – et que, partant, on ne possède pas ! – tant qu’on n’en est pas privé. En ceci, fréquenter Zoé fut encore déterminant. Chaque fois que j’embrassais physiquement ma concubine, je mesurais en pensée – c’était vite fait – cet enfer psychique où m’avait enfermé mon père dans sa méchanceté, et où Hua sut me trouver et me torturer à sa guise. Pour avoir souhaité être enterré – erreur de jeunesse ! –, j’avais perdu tout contact avec ces hautes sphères où j’aimais à me mouvoir sans bruit, sans heurts, comme autrefois dans mon cocon. Passe encore : je savais à quoi je m’exposais. Mais je ne m’étais pas attendu à ce que mon ennemi me fasse regretter mon vœu en me condamnant à souffrir d’une séparation autrement sévère avec une harmonie définitivement refusée.

Rien cependant ne me prouvait que je n’étais pas victime d’une tromperie en croyant à ce bien perdu à recouvrer. Mon hypothèse – que je dus garder pour moi – était que ce que nous entendons par âme quand nous pensons à notre âme propre ne peut être séparé de cette conscience d’en posséder une, et que cette même conscience est conscience de scission, comme si, consciente de soi, toute âme rêvait d’entrer en communication avec cette toute première âme par essence divisée en une infinité d’âmes, cette âme-source, cette racine psychique que certains, Garde-barrière stupides, maga crétinisés, étudiante réduite à se cacher aux cabinets pour hâter sa dégradation donc sa mort afin de savoir moins tard si c’est vrai ce qu’on raconte, nomment Dieu, entre autres sobriquets désespérants : pur fantasme, comme Osman.

Je voyais une différence non de niveau mais de nature, et, pour tout dire, une grossière contradiction entre une âme du monde unique, un tout-âme dont on eût peine à mettre en doute l’éternité, et une infinité d’âmes constituant chacune une partie de ce tout sans rien pouvoir exporter au niveau supérieur – chaque vie qui s’achève demeurant perdue à jamais, sinon peut-être à travers des « œuvres d’art » – des artefacts, en somme –, truchement soumis au hasard !

Bref, du temps de mon éternité, j’avais ignoré ce que c’était que d’avoir une âme, et maintenant que j’en avais une, je comprenais que son éternité n’était qu’un désir qui augmentait ma souffrance et ma soumission à toute forme de pouvoir et de contingence.

On conçoit que j’aie jugé prudent d’écarter ces considérations de mon essai. Finir était un manifeste, non une dissertation. J’eusse craint de décourager mes futurs associés par cet amas de questions et de doutes, embryons monstrueux de théories mort-nées. Aujourd’hui, j’aurais tendance à renier cet excès de précaution. Primo, je ne peux feindre d’ignorer où nous ont menés deux cents ans de guerre, et, si je suis toujours aussi fier d’y avoir pris une part active, personne à Brisbane ni où que ce soit dans ce monde enfin nôtre, comme dit Zak, n’aurait envie de me voir reparaître en tenue de bourreau, sauf pour une fête costumée. Secundo, j’eusse convaincu des résistants mieux armés, et, si je ne peux que me réjouir que mes enfants soient restés à distance du brasier, s’y roussissant à peine deux ou trois poils, je persiste à dire que, tous unis, nous pouvions triompher. J’ai eu tort de ne pas d’abord chercher à me rapprocher de mes premiers maîtres en politique – et qui me firent m’estimer heureux d’avoir eu une descendance, même par voie osmanienne ! Qui a hérité quoi de qui ? Tertio, je n’avais pas encore pris connaissance de ce que contenait ce fameux bouquin, et, si ce que j’y découvris incitait moins que prévu à engager des forces concrètes contre un pouvoir concret, tant de sagesse surpasse tout entendement, toute imagination, aux frontières maintes fois retracées entre monarques et sujets, nature et société en préfère d’autres pour nous édifier en nous aidant à penser notre condition : entre mesure et démesure, prudence et présomption. Ainsi instruit, je n’eusse pas hésité une seconde à monter d’un degré, considérant que ce qui devait en advenir se tiendrait de toute façon dans de justes bornes.

Reste que tous, nous avions une âme, jusqu’à mon compagnon, et que Zoé méritait mieux que d’être un jouet, un accessoire, même dont on peut tomber amoureux, comme, je m’en rendais compte, c’était mon cas.

Tous, sauf Osman, bien sûr. Sans un obscur maga de Hjerkinn qui, en proie au stress, avait perdu ses pauvres moyens au point de croire à une visite de ce personnage brusquement incarné, je n’eusse jamais imaginé que quiconque prît Osman pour un homme. Mais cette bourde me donna une idée. J’en rougis presque aujourd’hui ; du moins nous aurai-je permis, à mes amis et à moi-même, de nous ébaudir. Si notre amusement ne compensait pas notre horreur devant tant d’exactions de Hua et de ses troupes, nous arborâmes désormais un franc sourire où je suis tenté aujourd’hui de croire que nous nous donnions à puiser entre nous un puissant encouragement, quand chacun de nos ennemis y déchiffrait comme une prophétie de sa défaite prochaine.

J’en étais encore à organiser notre action, à transformer en force notre nombre grandissant, cherchant à y adjoindre nos compagnons, intéressés au premier chef par notre combat mais peu instruits de cet intérêt, tandis que nous savions, nous, que nous ne pourrions nous passer d’eux, naviguant donc entre pédagogie et pragmatisme, dormant à peine, fumant comme un pompier, atteint de dyspepsie chronique, à cent deux ans en paraissant deux cents, fatigué en outre par Irini que son petit derrière démangeait en permanence, quand je reçus de mon père un message déconcertant.

 

(À suivre.)

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