Jadis éternel, 3

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 3

Je ne serai pas compris de grand monde. En ce temps-là seuls mon père et une poignée de Bulgares (authentiques ou non) connaissaient ce phénomène autrement que comme une abstraction. Mais en avoir une idée même précise et le vivre sont deux choses différentes.

Cela commença par un symptôme atypique, auquel je n’eusse pas prêté attention sans la vigilance de Zoé. Sur son corps de rêve en revanche, sur son visage, tout droit sortis de l’imagination d’un grapheur de haut niveau (il s’était fait plaisir), je ne cessais de braquer les yeux, ce qui constituait à la fois un bon entraînement et – croyais-je – une revanche sur l’Administration. C’est ainsi que je finis par remarquer que Zoé – elle n’en était que plus émouvante – fronçait très légèrement les sourcils. Je suivis son regard et vis qu’elle observait Marcel. Que se passait-il ? Je l’observai à mon tour.

Debout sur un pied dans un coin de l’atelier où nous mimions je ne sais plus quoi, les yeux fermés, il souriait en balançant la tête. Rien que de très habituel, en somme. Marcel adoptait souvent cette attitude. Préparée comme elle l’était, Zoé ne pouvait l’ignorer. Il y avait autre chose.

Je les regardais alternativement, elle et lui, commençant à percevoir vaguement l’amorce d’une modification dans ma vision. Marcel s’était mis à grandir et la bouche de Zoé à articuler des mots sans suite ni signification ; toutefois, nageant à la surface de cette bouillie, comme une écume plus claire, je percevais une séquence répétitive de syllabes – espacées de bruits parasites divers, cris, grincements, toux, ronflements, sifflements, et même quelques détonations : brouil... la...ge ; Marcel grandissait toujours, et je vis enfin ce qui avait alerté Zoé : sa peau s’était marbrée de veinules orange vif ; on eût dit qu’il venait de se payer du bon temps chez Piveteau [1].

Il continuait de s’allonger, de s’étirer en se ployant comme un arc, la parole de Zoé devenait franchement inintelligible, j’avais peu de temps pour me préparer à encaisser le choc. Vite, je me concentrai sur quelques données (je savais qu’une seule n’eût pas suffi ; rappelez-vous que j’avais été plutôt bien préparé) : le code de Hjerkinn, la généalogie d’Osman, le jaune 580 de la robe de son envoyé, une blague de Zak. J’évitai absolument de penser à Marcel ou à Zoé, les deux êtres pourtant auxquels mon destin était le plus étroitement lié ; que l’on juge de la difficulté de l’entreprise !

Les plus grandes douleurs sont celles dont on ne se remet pas. Je sentis que je ne me remettrais jamais de celle-là, et qu’elle n’était que la première d’une série infinie. Mais je ne devais penser à rien d’autre qu’à mes quatre pauvres données. Au fond de moi, augmentant encore ma souffrance, s’agitait l’idée qu’Osman était parvenu à ses fins tout en accédant au vœu de mon père. J’avais beau la combattre de toutes mes forces, elle bondissait inlassablement contre les parois du puits où je l’avais enfermée, les labourant de ses griffes. J’eusse voulu sur tout cela poser un couvercle inamovible, me boucher les oreilles, mais allez faire taire la sibylle dont vous êtes le sanctuaire, surtout quand elle chante à voix de sirène : on n’échappe pas à l’éternité.

Et je me vis. Et ce que je vis était horrible, et inoubliable. Dites-moi comment me débarrasser d’un souvenir, quel qu’il soit. Comment ne pas le garder au fond de moi. Dans ce que je voyais, il était déjà.

La vie reprit son cours, nous, notre mime. Les yeux exorbités, Marcel nous regardait comme si nous allions le dévorer. Cela nous mit en joie, nous redonnant l’impulsion sans laquelle nous ne fussions restés qu’une seule loque. Nous n’avions pas cessé de souffrir, mais le rire nous garantissait contre le désespoir. Et notre capacité de rire s’était accrue. Nous pouvions désormais nous amuser de l’adage : ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, nous qui ne pouvions mourir, et ne pouvions le désirer.

Marcel, lui, n’avait pas ce problème. Comme il fallait s’y attendre, il succomba, les yeux toujours exorbités, les cheveux hérissés, battant l’air de ses mains comme un joueur de xylophone. Deux gardiens vinrent le chercher. Eux n’avaient rien eu à craindre du brouillage. Je me demande d’ailleurs s’ils avaient pu le ressentir. Il faudra que je pose la question à Zak. Ils me rendirent mon compagnon dans la soirée. Il ne présentait aucune séquelle, aucune trace du phénomène. Entre-temps Zoé et moi avions fait plus ample connaissance. Ce n’est pas tant que la présence de Marcel nous gênât ; de toute façon, nous étions espionnés en permanence par l’Administration. Son absence en revanche nous rendait plus vulnérables à l’ennui, et nos galipettes restaient le meilleur moyen de le vaincre, avant de nous révéler qu’elles n’avaient fait que le creuser.

Que l’on n’aille pas cependant se méprendre sur l’efficacité de nos étreintes. Ceux qui prétendent que le sexe ne les intéresse pas n’ont pas goûté le plaisir que m’offrit généreusement Zoé Jabrij tout le temps de ma détention – de la nôtre serait plus juste –, en échange des caresses que je pense lui avoir prodiguées avec la même bienveillance, simultanément ou non. Ou alors ils ont découvert l’extase dans le même contexte. Mais ils ne devraient plus être très nombreux, les rescapés – je n’ose dire les survivants – de l’ère B ! Est-ce à dire que j’ai moi-même été empêché de savourer pleinement nos petits jeux ? Ce qui est sûr, c’est que jamais démonstration plus claire ne pourra être apportée de l’écart entre le plaisir et le bonheur. Plus intense était celui-là, plus celui-ci s’éloignait. Le bain où s’achevaient nos ébats contenait moins de sueur et d’autres opportunes humeurs que de larmes amères. Nous nous aimions pour notre perte : notre amour faisait partie de la punition. Nous nous aimerions jusqu’à la mort impossible, par-delà la mort indésirable. La présence de Zoé ne me consolerait jamais de son absence – ni de la mienne.

Je précise, pour les jeunes générations (ou pour les anciennes ? Une lectrice me demandait naguère : Es-tu sûr de ne pouvoir être lu par des lecteurs du passé ? J’aime cet humour), que l’acte sexuel ainsi pratiqué ne saurait être créateur de vie. C’est une masturbation à deux. Quand, à cent-sept ans, j’ai lu (tout le monde lit, aujourd’hui) que « les progrès de la science » avaient permis que l’accouplement du mâle et de la femelle ne demeurât point lettre morte, j’ai failli rejoindre les Garde-barrière.

Moi, mes enfants, je les ai eus par la seule méthode que l’on pût envisager à l’époque, et que tout naturellement on a qualifiée de naturelle. Ainsi m’avaient conçu mes parents, et j’avoue avoir plus d’une fois argué de cette différence pour justifier mon sentiment d’appartenir à une sorte d’aristocratie. Marcel cependant – et cela nourrissait chez moi une minable gloire – avait cette imperfection qui me l’avait fait tout de suite apprécier. Snobisme ! Tant pis pour moi ! La bizarrerie de mon compagnon l’avait rendu suspect aux magasiniers et m’avait par conséquent valu quelques horions. Je croyais qu’elle résultait d’une mauvaise configuration. Je ne voyais pas qu’elle était un leurre – donc le signe que mon compagnon servait malgré lui mes persécuteurs, Osman peut-être (mais quel besoin avait-il de s’assurer de moi ?), Hua plus probablement (il était en pleine ascension).

Je restai onze lunes à Hjerkinn. C’est peu. Mais ce fut là sans doute une période décisive. J’y complétai ma formation de jeune homme mal dégrossi. J’y rencontrai en Zoé un modèle de simulacre. Je regrette de ne pouvoir dire comment elle vécut cette époque. Elle avait une âme, c’est incontestable. Elle riait de bon ur dès que je faisais mine d’évoquer le maga dont la sottise nous avait définitivement rapprochés – pour notre malheur : Arrêtez ! Arrêtez !

 

(À suivre.)

 


[1] L’équivalent de Riggel aujourd’hui.

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