Jadis éternel, 5

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 5

Le désastre de Winnipeg ne s’est pas encore effacé de toutes les mémoires. Je parle de celles qui ont eu le moins à souffrir de la répression qu’il entraîna. Même parmi celles-là, il en est beaucoup – une majorité, selon Zak – dont les données concernant l’inondation ont été perdues sans remède. À l’inverse, je pourrais citer plus d’un rebelle ayant gardé intact le souvenir de la catastrophe. C’est même à notre groupe que fit appel Baradi quand il eut besoin de témoignages pour son enquête monumentale. Les modérés ou les gens du commun qui eussent été en mesure de l’aider s’en fussent abstenus, par peur des représailles. Aussi milité-je aujourd’hui pour le respect de l’intégrité mémorielle : nul n’a jamais rien à gagner à l’amnésie de quiconque.

Quand je fus enterré à Kanagawa, on ne parlait que de la tragédie. On manquait toutefois d’informations fiables, ce qui n’était pas pour calmer mon anxiété. Ayant échappé de peu au pire, je nourrissais de sérieux soupçons à l’égard de l’administration. Passe encore qu’elle m’eût sciemment exposé au danger ; mais alors il fallait qu’elle n’y fût pas étrangère. De là à penser que j’y eusse moi-même ma part de causalité, le pas était facile à franchir. Zak, à qui un jour, moyennant maintes précautions oratoires, je disais mon relatif contentement que la catastrophe se fût produite malgré mon absence, donc qu’elle n’eût pas causé tant de victimes pour atteindre une seule cible, émit l’hypothèse que l’on n’eût pas su ou voulu enrayer le processus une fois enclenché. Ces paroles firent de lui un auxiliaire de mes ennemis, tout en me montrant de quelles armes ils usaient pour me persécuter. Heureusement que je ne suis pas paranoïaque ! À moins, comme dit Zak, que ce ne soit ma paranoïa qui les excite contre moi. Petit plaisantin !

Assez sur ce sujet. Plus personne ne doute aujourd’hui que le désastre de Winnipeg ait été provoqué. Baradi l’a suffisamment établi, et je souhaite l’en remercier sans arrière-pensée. Là où je lui reprocherai d’être resté par trop pusillanime, c’est sur la question du brouillage. Loin de se produire spontanément, ce phénomène réputé autonome procède, j’en suis persuadé, d’un plan concerté. On dira que de cela aussi, obnubilé par ma propre expérience, je fais une affaire personnelle. Tant pis : je ne remplirais pas la mission que je me suis fixée si je taisais mes idées sur ce fléau qui nous concerne tous, des Marcel aux Inuits.

Retournons à Kanagawa, où je pris mes fonctions le plus sereinement qu’il me fut possible, sans tapage ni cérémonie, soucieux de mériter la confiance de mes supérieurs plus que de marquer des esprits foncièrement labiles. Je succédais à Sonia Toupie, qui eût mérité ce surnom s’il n’eût été son nom authentique, comme l’insinua la péronnelle qui me reçut, et comme je le déduisis moi-même des traces de son passage. Qu’elle n’eût pas jugé utile de m’attendre me fut un soulagement. Je ne sais quelle contenance j’eusse pu prendre en présence de la responsable d’un tel bordel.

Non que la bibliothèque rassemblât un nombre particulièrement important d’ouvrages. Pourquoi aurait-on été mieux loti à Kanagawa qu’ailleurs ? Non qu’elle connût non plus une fréquentation très intense. Mais certaines personnes sont incapables de rester sagement assises à attendre que ça se passe. Sans aller jusqu’à imiter ces Rouennais qui, à ma connaissance, n’ont pas bougé depuis le dernier établissement, signe d’une constance et d’une ténacité qui forceraient le respect si elles ne s’accompagnaient d’une intolérable nostalgie, un directeur de bibliothèque, a fortiori s’il aime les mouvements rotatifs, se doit de se tourner les pouces en déplaçant le moins possible d’un air le plus pur et le plus précieux qui soit, le plus léger aussi, car chargé des promesses non d’un retour en arrière mais d’un progrès ininterrompu vers le futur.

J’ai dit comme mon séjour à Hjerkinn m’avait profité, quelque définitif que puisse apparaître le chagrin que j’y ai conçu. C’est au point qu’aujourd’hui la moindre mesure de musique militaire, la moindre bribe de chanson paillarde suffit à me plonger dans un abattement profond dont Marcel a le plus grand mal à me sortir (que serait-ce sans les accessoires mis à la mode par les promoteurs du goût de vivre ?). Les quatorze lunes que dura mon séjour à Kanagawa furent elles aussi riches d’enseignements. Je parlerai surtout de deux rencontres. Aucune des deux n’en était tout à fait une. La première s’était déjà produite, la seconde n’était alors que virtuelle ; mais en quoi cela les distingue-t-il fondamentalement ?

La jeune personne à qui je dois un accueil plutôt chaleureux n’était pas seulement une experte en délation, capable de faire mettre sa patronne à la porte (ce dont je ne saurais me plaindre). Elle excellait à recueillir les confidences des grands de ce monde, sans jamais en tirer d’autre bénéfice qu’une plus grande capacité de nuire. Peu soucieuse d’une promotion qui lui eût compliqué la tâche, elle se maintenait avec délices à ce rang subalterne qu’elle adoptait encore naturellement dans nos ébats amoureux, ou ce qui en tenait lieu. Je m’y prêtais sans réel plaisir (je simulais toutefois assez bien), dans le seul but de partager ces secrets d’alcôve.

Si je ne l’ai pas encore nommée, c’est que je répugne à lui faire du tort. Elle m’a tant apporté que son manque total de moralité lui dessine à mes yeux la plus belle des couronnes, comparable à celles dont elle aimait à s’orner le postérieur pour me le rendre plus désirable. Las ! C’est une fois de plus en pensant aux blagues de Zak que je m’acquittais de mon rôle, surtout pas en suscitant l’image de Zoé, image sacrée, que je tenais au contraire soigneusement à l’écart de nos étreintes.

J’eusse pu employer exactement la même méthode pour remplir mes obligations professionnelles, les blagues de Zak n’étant d’ailleurs pas dénuées d’esprit, et témoignant d’une solide culture générale. Ce qui est certain, c’est que dès cette époque Zak avait lu plus de livres que n’abritait de feuillets la bibliothèque dont j’étais le directeur.

Parmi ses amants, ma subordonnée se glorifiait de compter le prince Capu. Ainsi le désignait-elle, recourant, par discrétion, au diminutif de son épouse, la princesse Capucine, qui non seulement assistait à leurs entrevues mais y participait activement. J’ai su plus tard comment s’appelait réellement ce prince, mais peu importe. J’étais extrêmement désireux de le rencontrer, pour une raison simple : il possédait, disait mon assistante, trahissant son secret, un trésor inestimable, un livre de haute sagesse, la plus haute qui se pût imaginer, tellement haute qu’il hésitait à faire honte à quiconque de le lui montrer sans qu’il la sût goûter, un joyau non-pareil, un miracle, bref, un bouquin qu’il me fallait pour ma bibliothèque, dussé-je l’enfermer dans le saint des saints, mon bureau, pour le dérober aux regards profanes. Par surcroît, il n’y manquait pas une seule page (disait-elle). En ces temps de discontinuité, sous ce règne du fragment et du rafistolage, disposer d’un ouvrage complet était chose si peu envisageable que je m’estimais le plus chanceux de mon espèce. Je me figurais déjà le tenant entre mes mains, campé au centre de l’immense salle de lecture, auréolé d’un halo éblouissant, tandis que paraissait au loin la silhouette de mon père se hâtant vainement pour me dépouiller du seul bien qui me fût jamais échu. Trop tard ! Arrachez-le-moi, réduisez ma mémoire à néant, il ne sera jamais que je n’aie pas serré contre mon cœur cette pure incarnation de l’esprit, il ne sera jamais que je n’aie pas été ! Rendez-moi à la nuit éternelle, abolissez mon esprit, l’esprit demeurera. L’esprit demeure.

Je n’eus de cesse de rencontrer le prince Capu.

 

(À suivre.)

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