Jadis éternel, 18

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 18

Au moment d’évoquer mes années d’exil, les plus belles de ma jeunesse, j’éprouve quelque scrupule. Ne va-t-on pas me prendre pour un menteur ? Un affabulateur ? Me taxer de légèreté, tant pour m’être accommodé un peu trop béatement de mon malheur que pour m’en vanter dans ces pages ?

Que l’on me permette de réclamer le secours d’un auteur hors de tout soupçon, le regretté Buzug. Durant son séjour à Urracas, le Chantre composa un long poème, catalogué par le syndicat sous le nom de Sens dessus et plus tard couplé avec les Odes à Robert pour former Éleveurs de crépuscules. J’emprunte à cette œuvre majeure quoique méconnue quelques strophes dont la manière ne surprendra que les enterrés les plus récents. Le traducteur que je ne prétends pas être demande pardon par avance aux lettrés, et d’abord à son vénéré professeur, Nguyen Van Duc, pour ses éventuelles erreurs, eu égard à celles, probablement plus nombreuses, dont regorgent, sur luxpol, tant le texte que son pâle reflet. Scandaleux !

Au début de son poème, Buzug brosse du décor un tableau en creux, marqué par un profond désenchantement :

 

(...)

je rêve d’une lande        entrelacée de nervures        ajourée

d’un pays d’aubades et de gambades

et de pêcheurs moroses quand émerge la lune

j’arpente mon rêve à pas d’homme

 

je rêve d’un clocher déserté comme un crâne

venteux comme un anneau

je mords dans des nuages de métal et m’y casse les poumons

ô mes autres comme je vous sens absents

 

je rêve d’une forêt sans arbres

d’un pré sans pâquerettes d’une mer à sec

tout me sera plus plein plus peuplé

que ces bords où bave le néant  

(...)

 

Pourtant le poète recouvre peu à peu la force d’espérer :

 

(...)

chaque saut dans tes yeux        chaque élan vers le gouffre

ô mort me sauve d’un après déçu

saturé d’abandon je pense et ma pensée

roule fracassante entre mes paumes

(...)

 

Sans oser me comparer à Buzug, mon style pâteux à ses fusées, je fus à Urracas un hôte modérément malheureux, parce que je sus repeupler le décor des fantômes du passé et des promesses du futur, talent refusé à mes compagnons d’exil, que pour commencer je dus écarter mentalement de mon champ de perception, tant la solitude m’eût paru préférable. De bonheur à proprement parler, non : je n’eus pas l’audace d’espérer échapper à la sentence paternelle. Cependant ces longues errances sur la grève, ces heures lentement érodées à m’écorcher coudes et genoux sur les galets – car comment me déplacer autrement qu’en rampant, avec mes entraves ? – ont conservé comme une saveur et une odeur plus fortes que les heures partagées avec Zoé, laquelle ne fut pas étrangère à ces parages. Elle y fut convoquée en même temps que l’homme dont elle hanta toujours et hante encore les pensées, et j’éprouve plus de volupté, je l’avoue, à me rappeler ces moments où sa présence seulement rêvée soulagea mes souffrances que nos échanges d’humeurs en présence de Marcel.

Marcel ! Mon âme damnée passa tout ce temps à mâcher et à décolorer une substance au parfum nauséabond en s’essayant à des calembours et à des charades goûtées apparemment de ses pourvoyeurs ; m’encourageant en somme à mesurer donc à surmonter la part cachée du châtiment, cette mort de la mort, ce recul constant de la Porte Dorée, comme Buzug la surnomma dans une de ses fulgurances.

Tout ce temps encore, les rebelles, sans que je le soupçonnasse, m’eurent pour chef, un chef plus que talentueux, un stratège comme on en a peu connu. C’est beaucoup plus tard que je fus capable de le comprendre, comme ce surnom de Télémaque dont on m’affubla. On me parla de Larache, des revers de Hua, du déclenchement de la Guerre, de nos succès, on me raconta tout cela comme ma propre saga, me permettant peu à peu de combler mes lacunes. Je me résolus sans débat à être ce héros, l’Albatros de Farallon, autre surnom agréable, dont Zak se gaussa abondamment, surtout quand je fus devenu bourreau. On verra à la faveur de quels événements, probablement les plus obscurs de l’après-guerre.

Bref, tout le temps de mon séjour à Urracas, je ne fus qu’un nom – un très grand nom. Mes forces se recréèrent malgré l’horreur du décor – ou grâce à elle ? À mon retour dans le monde, on me trouva changé. De sorte que le passage à lère C marqua mon entrée dans l’âge adulte.

 

(À suivre.)

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