Jadis éternel, 26

Publié le par Louis Racine

Jadis éternel, 26

Voici que s’ouvre le dernier volet de mon livre, celui dont l’écriture présente le plus de difficultés. Le lecteur peut deviner pourquoi. Concentrons-nous plutôt sur ce qui doit constituer le sujet même de ces lignes.

Qui suis-je ? Que suis-je ? Et où ? En vertu de quel processus insolite et pernicieux me suis-je retrouvé en quel lieu précis de cette immensité que l’on nomme le monde ? En quel temps nettement délimité de l’éternité ? Il n’est guère douteux que mon enterrement doive prendre fin. Si ce terme se situe ici ou plus loin, peu importe. L’essentiel est que je sois en possession de cette certitude : mourir m’est permis. Que je sois né d’une femme et non d’un robot y contribue évidemment. Les gens comme nous ont cette disposition, c’est du moins ce qu’il est convenu de penser. Que de siècles pour vérifier cette simple intuition !

Nous pouvons êtres fiers de nos hommes de science et de nos techniciens. Ils ne se sont du reste point exclus du bonheur que c’est de se sentir éphémère. On peut depuis quelques lunes espérer voir se reproduire un jour leur espèce. Hier encore il est né chez eux quelques bébés – trois, me dit-on –, tous fruits d’une étreinte sexuelle ; en zone périphérique, certes ; toutefois ce nombre nous prouve qu’il est utile de conserver toute notre foi et de persévérer. Bientôt, sous deux mois peut-être, ce qui semble un mouvement continu risque de toucher des régions plus proches du centre, voire le centre lui-même. Nous serions récompensés de tous nos efforts. Cette seule pensée me procure une joie indicible.

Y céder ? Répéter ce que me suggère mon sixième sens – comme un pressentiment, un songe prémonitoire –, que nous sommes sur le point de réussir ? Mieux, que cette réussite est effective ? Cesser de temporiser ? Non, toute superstition exclue, je ne veux nullement précipiter le cours des choses. Peut-être désiré-je simplement prolonger cette vie, cette écriture, comme le héros (que ce terme semble impropre !) du dernier livre – un recueil de souvenirs – que je lus du temps où je fus directeur de bibliothèque ; impossible d’en retrouver le titre ; c’est si loin ! Cette infidélité mémorielle me sied : elle m’indique que je suis en bon chemin. Être venu en ce monde prend enfin tout son sens.

Que les débuts furent pénibles !

Où me vis-je obligé de chercher de quoi me nourrir ? Vers qui dus-je me tourner qui m’offrît pour rien – rien qu’un peu de tendresse, peut-être – ce minimum, le filet de sève où je pusse grimper comme l’insecte le long de son brin d’herbe – Qu’est-ce que c’est, l’herbe ? Encore un de ses sketches.

Je veux rester positif.

Et même, je veux être optimiste. Que le bonheur me soit définitivement refusé n’est plus pour moi une obsession. Je remercie mon père de ce trésor qu’il m’enjoignit d’inventer sous couvert de me punir. Merci pour ce déni, merci pour ce défi.

En ce qui me concerne, donc, je suis presque comblé.

Ceux que l’on désigne du nom de rebelles ont perdu leur guerre. Ils demeurent insoumis. Nous étions privés de femmes mortelles ; elles vieillissent. Mes fils et mes filles ont reçu leur sexe vers leur première puberté ; on est de nos jours en mesure de procréer des filles. C’est prodigieux ! Eux qui sont nés trop tôt pour que leur vie sexuelle ne reste point stérile, vous verrez que leurs fils féconderont leurs filles ! Non les frères leurs sœurs, évidemment, nous sommes tous conscients de l’irréductible nécessité d’éviter l’inceste, comme dit mon humoriste préféré, quelques problèmes que pose cet interdit ; primo, les cousins les cousines, et vogue le monde futur !

Je suis ému.

En même temps, je doute.

Ce qui me bouleverse excède le simple sentiment d’une victoire pour tout dire incomplète : c’est que, si peu que nous nous soyons élevés – ou que nous soyons descendus – vers notre but ultime, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes, et nous sommes contentés d’observer, d’induire et de déduire. J’en verse des pleurs, moi qui, ne l’oubliez point, réserve cette humeur pour les moments les plus intenses, les plus riches émotionnellement de mon existence. L’érection qui me vient comme j’écris ces mots les confirme. Je jouis, et vous vous récriez : toute cette semence perdue ! Je vous en prie, pitié pour le néophyte ! Pour l’initié qui n’ignore plus que l’essentiel ! Où est-il universellement donné de pouvoir contrôler ses fluides ?

Ce qui me demeure obscur, c’est – pour prendre un exemple – le nom générique de ces êtres que met en scène et que figure le livre du prince. Des bêtes ? De drôles de bêtes, qui très souvent n’ont ni plumes ni bec ni ne vivent non plus en milieu liquide, et surtout, qui ne pondent point d’œufs ! L’œuf, cette merveille, l’espoir de nos scientifiques, leur œuf de Golon, comme dit vous devinez qui (son discours regorge de références de ce genre, incompréhensibles pour quiconque). Que d’expériences ! Que de fébrilité ! Que d’insuccès, de rejets, de coquilles brisées, d’embryons morts-nés, que dis-je ? Morts-conçus, et encore ! Oh ! les femmes pondeuses furent un échec, une chimère (toujours lui, bien sûr ; je lui emprunte tout ; ou plutôt, je lui dois tout ; une telle dette envers lui me presse de lui dédier ce livre ; non, je crois plus légitime encore cet envoi : en mémoire de L. V., le premier de mes complices qui se soit éloigné pour de bon). Force fut donc de renoncer. Il y en eut, des soupirs ! Le monde ne fut plus que soupirs ! Puis il retint son souffle : il connut l’éblouissement ; envoûté, il découvrit le chemin des cimes. Que ne puis-je écrire en vers ce qui suit ! Quelle épopée se dérobe et me fuit ! Mort-conçue elle-même !

Lisez plutôt.

Un sculpteur de génie, et qui plus est pourvu d’un cœur d’homme – non un émule de Wilkiewicz ! – entreprit de doter les femmes d’un système nutritionnel externe qu’il eut l’idée de loger où leurs modèles ont le leur (même s’il ne fonctionne point toujours, si bien que je suis resté privé de cette ressource). Ce qui peut sembler s’imposer ne sut que lentement triompher des réticences. On vit même croître chez les plus incrédules l’incertitude puis l’inquiétude. Il y eut des violences...

... Enfin, hier midi (on vient de m’en informer ; le courrier sort d’ici)

– vous vous rendez compte ? Tout ce temps et toutes ces lignes pour que moi-même je puisse entrevoir sinon formuler le but du présent exercice, y compris de cette réduction progressive qui doit me permettre, si je me retiens encore un peu, de remporter une prime de dix points –,   

du sein d’une femme née fille est sortie une goutte de lait.

 

 

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dreamroot 12/01/2017 21:08

Bravo Louis Racine! Trois humeurs donc, en comptant ma petite larme ; )

Noemi 30/08/2016 14:39

Putin que c'est beu !