Beau temps pour la vermine, 45

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 45Beau temps pour la vermine, 45

(Où les éboueurs reprennent le travail.)

        Il alluma une cigarette et planta son regard dans le sien.

        – Buvez pendant que c’est chaud.

        – Ça va.

        – Il est bon ? Ce n’est pas moi qui l’ai acheté celui-là.

        – Très bon.

        Larguier reprit ses déambulations.

        – C’est horripilant. Ou bien les policiers sont considérés comme des incapables, ou bien on leur attribue des pouvoirs surnaturels. Alors qu’il n’y a pas de mystère. C’est juste une question de méthode. Regardez votre malléole. Bon. Le corps d’un homme est découvert dans une cour. On prend des renseignements sur les occupants de l’immeuble. Parmi eux, un certain Samir Yaziri. On apprend par l’employeur qu’il est en arrêt maladie. Il devrait donc être là. On s’informe auprès de la sécu, qui nous dit qu’il y a eu contrôle vendredi. Or ce matin-là des voisins ont vu les Yaziri partir faire de la planche à voile. Enfin on connaît les pratiques des petits malins dans votre genre. Il ne restait plus qu’à comprendre que l’hôte des Yaziri c’était vous. Mais ça non plus ça ne posait pas de problème, à partir du moment où le cadavre avait été identifié.

        – Je croyais...

        – On ne dit pas tout à la presse, cher monsieur, voilà encore une recette toute simple qui a aidé à résoudre bien des affaires. Bou Hassana servait d’informateur à l’inspecteur Vasseur, vous connaissez ? Il est gentil, hein, l’inspecteur Vasseur ?

        Abderrahman garda le silence. Larguier s’emporta.

        – Mais non, il n’est pas gentil du tout. Seulement il fait partie de la maison. Asseyez-vous donc.

        Le commissaire se contenta de dégager un coin de son bureau et d’y poser une fesse.

        – Khaliqui, vous êtes un type intelligent et je peux compter sur votre discrétion. Je me trompe ?

        – Discret, je peux l’être, mais je ne suis pas plus intelligent qu’un autre.

        – Sportif en toutes circonstances, c’est ça ? J’ai pas mal couru moi-même. Le cinq mille mètres. Entre copains, vous voyez ? Je descendais quand même en dessous du quart d’heure. Je vous parle il y a vingt ans. Votre spécialité, le fond, il paraît.

        – Le demi-fond, oui. Sur cinq mille mètres j’ai jamais fait un bon temps.

        – Vous manquez d’endurance. Moi c’était mon truc.

        Il toussa, regarda sa Gitane comme si elle venait de lui jaillir des poumons.

        – Maintenant, c’est plutôt la cigarette, dit-il. Mauvais de fumer. Un autre café ? Volontiers ?

        – Qu’est-ce que vous aviez à me dire ?

        – La vérité.

        Il ôta ses lunettes.

        – La vérité, Khaliqui, la vérité toute nue. Toute chaude, ajouterais-je, car je viens juste de comprendre. Et la première personne à qui j’avais envie de livrer le produit de mes réflexions, c’était vous. Par chance, vous étiez là. On ne vous a pas réveillé, au moins ? J’avais demandé qu’on vous traite avec égards. Pas de menottes. C’est plus qu’un détail. Je sais que vous en avez bavé ces derniers temps.

        – Comme ça, dit Abderrahman.

        – Maintenant je vais vous raconter une histoire. Vous êtes prêt ?

        – Bien sûr.

        Larguier renversa un peu la tête en arrière, et, comme s’il lisait sur le plafond :

        – Lahcen Zaki était en affaires avec une certaine Bertille Van De Kayseele, plus connue sous le nom de madame Rossignol. Je vous rassure, aux dernières nouvelles, elle va très bien.

        – J’aime mieux ça.

        – C’est votre problème. Zaki lui devait de l’argent, une jolie somme. Disons plusieurs centaines de milliers de francs. Il n’avait pas l’intention de payer, mais comment faire autrement ? Sa créancière bénéficiait d’appuis redoutables. Alors il imagine un plan foireux. Le genre de combine qui ne marche jamais. Il s’acquittera de sa dette, puis il récupérera le fric, par l’intermédiaire d’un complice. Vous me suivez ?

        – À peu près, dit Abderrahman, qui comprenait parfaitement.

        – Ce complice, c’est Majid Loumrhari, un ami à vous.

        – Non, il n’a jamais été mon ami.

        – Peu importe. Loumrhari travaille pour madame Rossignol, il connaît les allées et venues de ses gardes du corps, il est à même de tuyauter utilement Zaki. Qu’est-ce qui le motive ? L’appât du gain, bien sûr. On peut en outre supposer d’anciennes obligations envers Zaki, je ne sais pas. Toujours est-il que Zaki fait confiance à Loumrhari, qui lui parle de vous. Vous ferez un assistant de premier choix. Vous avez besoin d’argent, vous courez vite, et vous êtes naïf. Du feu ?

        Abderrahman alluma une Winston.

        – Jusque-là, continua Larguier en reposant son briquet, rien ne prouve que Loumrhari ait cherché à rouler Zaki. C’est pourtant ce qui s’est produit. Il a voulu garder le fric pour lui tout seul. Ou plutôt changer de complice. Un peu avant le jour J, il tombe entre nos mains. Depuis le temps qu’on essayait de le coincer ! Malheureusement il a affaire au plus véreux de nos inspecteurs, qui lui propose carrément une association. À tous les deux, ils montent un coup du tonnerre. Vasseur charge Bou Hassana, un indic sûr et qui en plus vous ressemble, de piquer le pognon chez la mère Rossignol après le passage de Zaki. De son côté Loumrhari ne modifie en rien les consignes qu’il vous a données, sauf sur un point : vous devez vous retrouver au Canari. Ça, c’est pour mieux vous compromettre encore. Quand vous arrivez chez la vieille, Bou Hassana vous a précédé, et Zaki a été assassiné. On lui a fait bouffer du cannabis, histoire de rigoler, mais surtout d’accréditer la thèse du règlement de comptes entre trafiquants. Loumrhari est hors de cause, puisqu’aux mains des flics. Et Vasseur ne se fait pas faute de le filer ostensiblement. C’est sur votre dos qu’on mettra le meurtre de Zaki, mais c’est aussi à vous que les amis de madame Rossignol attribueront le cambriolage.

        – Surtout que quelqu’un m’a vu sortir de l’immeuble.

        – En plus. Vous devenez donc la cible numéro un. Ils vous recherchent dans tout Paris. Ils pensent que c’est vous qui avez agressé la vieille et emporté le pognon. Quant à Vasseur, il fait coffrer Loumrhari, ce qui est une manière de le protéger, et votre ami, pardon, votre associé vous accable. Ça ne lui coûte rien, et c’est tout bénéfice. Vous avez bientôt les stup’s à vos trousses. Mais vous restez introuvable. Et votre fiancée a disparu elle aussi. Une charge de plus contre vous. En réalité, elle a été enlevée par la bande Rossignol.

        – Non.

        Larguier sembla sortir d’un rêve.

        – Pourquoi non ?

        – C’est Vasseur qui l’a enlevée. Il l’a gardée quelques jours, puis il l’a livrée aux autres.

        Et il lui parla du traquenard de Saint-Mandé. Le commissaire l’écoutait sans le regarder, projetant loin dans la pièce la fumée de sa Gitane, que traversaient les premiers rayons du soleil. Abderrahman tâchait de s’exprimer avec précision, de ne pas revenir trop souvent en arrière. Il insista sur la générosité de Belqadi.

        – Mais Vasseur, ou un de ses amis, est arrivé à temps pour nous prendre en filature jusqu’au restaurant.

        Il se tut, et attendit. Larguier finit sa cigarette, l’écrasa soigneusement, se leva.

        – C’est encore plus clair maintenant, dit-il. Je me demandais comment il comptait vous éliminer. Parce qu’il en avait l’intention, forcément. Je pensais qu’il avait tout de suite lancé Bou Hassana sur votre piste.

        – Tout de suite. J’ai failli me faire descendre au Canari.

        – C’est donc d’abord dans ce but que Loumrhari vous avait donné rendez-vous là-bas.

        – J’ai reçu un coup de fil, aussi.

        – Au Canari ?

        – Oui. Un inconnu m’a téléphoné. Il m’a parlé d’une cachette, et il m’a conseillé de quitter Paris.

        – Sans doute un ami de la vieille. Pour la cachette, il n’est pas exclu que Bou Hassana ait raflé plus que prévu. Peut-être même qu’il a piqué de la drogue, je n’en sais rien. Bref, vous lui échappez. La performance mérite d’être saluée. Mais vous avez fait encore mieux depuis.

        – C’est la vie.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

Chapitre 18

Où se commettent des excès de vitesse.

Chapitre 19

Où se produisent d’émouvantes retrouvailles, et d’autres qui le sont moins.

Chapitre 20

Où Abderrahman regarde par un trou de serrure.

Chapitre 21

Où l’on va de surprise en surprise.

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