Beau temps pour la vermine, 27

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 27Beau temps pour la vermine, 27

 

 

14.

Où Abderrahman se lève tôt.

 

Penché sur la cuvette des chiottes, Abderrahman vomissait. De temps en temps il actionnait la chasse d’eau, passait sur l’émail une poignée de feuilles de pécu froissées, puis c’était de nouveaux couchers de soleil, tirant toujours un peu plus sur le jaune-orangé. La douleur aussi s’accentuait, les soubresauts duraient plus longtemps, lui broyaient la cage thoracique, lui laminaient les couilles. Abderrahman n’aurait jamais pensé qu’on puisse être aussi malheureux. Pourtant, deux fois dans sa vie il avait éprouvé un très gros chagrin. Quand il avait su la vérité concernant son père, et quand monsieur Rmili lui avait clairement fait comprendre que la gloire, il ne fallait plus y compter. Il était assis dans un coin du gymnase, sur le cheval d’arçon, avec Saïd. Monsieur Rmili était arrivé, son carnet à la main. Il avait encore regardé ses chiffres, ses courbes, mais il frimait, comme le radiologue du dispensaire. Il savait depuis longtemps ce qu’il allait dire. Au moins depuis qu’Abderrahman lui-même s’y attendait. « Voilà, Abderrahman, je ne peux plus rien pour toi. Tu ne progresses plus. Je ne sais pas ce qui se passe. Je pense que tu seras toujours un bon coureur, in challah. Mais un champion, ce n’est plus possible. » Ce jour-là, il avait vraiment été malheureux. Presque autant qu’aujourd’hui.

        Les chiens ! Voilà donc ce qu’ils avaient imaginé pour faire pression sur lui. Obliger le grand amour de sa vie, sa bien-aimée, ses yeux, obliger Clotilde à se prostituer ! Les porcs ! Faire de Clotilde une pute ! Les fils de pute ! Combien leur avait-elle déjà rapporté ?

        Cette pensée lui arracha un hurlement. Les scorpions ! S’ils s’étaient figuré le démolir, ils ne s’étaient pas trompés. Démoli, ratatiné il était, plus mort que mort. Mort, avec en plus dans la bouche le goût de la mort, qui ressemblait un peu au goût du vomi mélangé à l’odeur d’Agrippine.

        Il se redressa brusquement, et son regard se fixa sur la première chose qu’il rencontra, le tuyau de la chasse d’eau. Bosselé par les ans, il en paraissait mou.

        Comment, Abderrahman, tu as si peu de cœur que tu gémis sur ton propre sort – ne proteste pas ! sur ton seul sort à toi – au lieu de compatir aux souffrances de Clotilde ? Qu’a-t-elle été forcée d’endurer, la malheureuse !

        Forcée ?

        Quoi ! tu en douterais ? Abderrahman, cette monstruosité qui vient de germer dans ton abjecte cervelle, tu vas l’en chasser immédiatement et à jamais, tu entends ?

        Il entendait. Il chassait de son imagination marécageuse cette idée fétide qu’il n’avait pas su empêcher d’y naître. L’idée que Clotilde ne pouvait pas ne pas avoir été un tout petit peu trop docile.

        Une idée de salaud.

        Je suis donc moi-même un salaud, se disait-il, calme à présent, presque digne. Calmement, presque dignement, il vomit un dernier petit crépuscule, tira la chaîne, et rabattit le couvercle.

        Couchée sur la mini-machine à laver pour le moment pleine de linge sale, Agrippine l’observait d’un œil stupide, comme tous les chats, dès qu’on leur prête un peu d’humanité. Il la caressa rapidement. Cette chatte malade lui semblait plus à plaindre que lui.

        D’accord, Abderrahman, mais n’en rajoute pas trop quand même. Et surtout, agis, agis enfin ! Il est grand temps. De l’audace, mon garçon ! Au fond tu as toujours su que c’était ça qui te manquait. D’ailleurs monsieur Rmili te l’a dit : pas assez combatif.

        Il se retourna vers la cuvette des chiottes. Mais il n’avait plus vraiment envie de vomir. Penser à son père lui donnait plutôt, pour la première fois depuis que la vérité avait été publiée par voie officielle, une sorte de courage.

        Tu vas leur en faire baver à ces pourceaux, hein, Abderrahman ?

        Mais d’abord il faudrait tirer Clotilde de leurs sales pattes.

        Et, honnêtement, il ne savait comment s’y prendre.

        Ils en avaient parlé, Paula et lui. Car il lui avait dit pour Clotilde, et d’ailleurs il n’aurait pas pu le lui cacher plus longtemps. Une fois de plus Paula s’était montrée très compréhensive. Ils avaient passé la fin de la journée à discuter. Quand il s’était aperçu qu’elle le faisait boire, il lui en avait été si reconnaissant qu’il l’avait embrassée comme il embrassait autrefois Naïma devant les copains, qui en faisaient autant – et tous, la jeune fille et ses soupirants, y compris El Hachimi, ce gros dindon, frémissaient délicieusement d’une telle licence – : il lui avait donné un petit baiser sur la joue.

        Il s’était bien rendu compte que si Paula le soûlait, c’était pour l’empêcher de rejoindre Clotilde tout de suite, de tomber dans le piège que ces fils de truie lui avaient tendu. Évidemment qu’ils l’auraient vu venir, malgré toutes ses précautions. Paula lui avait rendu un fier service.

        Quand il avait été bien rond, elle lui avait exposé son plan.

        Elle, les amis de madame Rossignol ne la connaissaient pas. Mais elle connaissait Paquita, Samia, Karine et bien d’autres, ainsi que leurs mecs, ne fût-ce que de vue. Elle savait quelles putes et quels proxénètes étaient liés au Canari ou à ce qu’il en restait maintenant que Zaki était mort. Elle essaierait de contacter Clotilde, discrètement, sans éveiller les soupçons.

        Abderrahman entra dans le salon, attrapa la bouteille de Glenlivet et s’assit au piano, le dos résolument tourné vers la fenêtre. Qu’il était douloureux de s’interdire le spectacle de la rue ! Mais que ce spectacle risquait d’être plus douloureux encore ! La pendule marquait onze heures. Un samedi soir. Sûr qu’il y avait foule.

        Il frappa des deux poings sur le clavier. Samedi soir, onze heures. Il se revoyait traînant avec la vague bande des copains dans les quartiers mal famés de Casa, où tu essaies désespérément de jouir de n’importe quoi, pourvu que ça te satisfasse dans l’immédiat, que ça t’enlève l’idée de faire autre chose, on ne voit pas bien quoi, c’est justement ça qui est accablant.

        Quand je pense, refrappa-t-il, que je me suis toujours interdit de suivre ces vauriens quand ils allaient voir les putes ! Ils se sont assez foutus de ma gueule ! La seule fois où il avait osé aborder une de ces créatures – il en était malade à l’avance –, il avait eu affaire, hélas ! au plus navrant des tendrons. Treize ans peut-être ; il en avait quinze. Elle manquait à ce point de métier qu’il avait fui au bout de trois minutes, non sans pourtant l’avoir brutalisée, involontairement.

        Que faisait Paula ? Elle n’arrangeait rien, celle-là. Comment pouvait-elle le supplier de se tenir éloigné de la fenêtre, et mettre tant de temps à rentrer ? De toute façon, il était blindé maintenant. À toute épreuve. Avec ou sans supplément de whisky, vous allez voir s’il n’est pas capable de jeter un œil dans la rue, histoire de se rendre compte si Clotilde a le succès qu’elle mérite.

        Il se leva, et, la bouteille vide à la main, mit le cap sur le cinéma.

        Il n’entendit pas la clé tourner dans la serrure. C’est seulement quand Paula se pencha sur lui qu’il comprit qu’elle était rentrée.

        – Mon pauvre Abderrahman, je suis désolée de t’avoir fait attendre si longtemps. Je te dis tout de suite, je n’ai pas réussi à contacter Clotilde. Mais je n’ai pas complètement perdu mon temps. J’ai une idée pour la tirer de là.

        Il se souleva sur un coude, très à l’aise.

        – Ah bon ?

        Et il retomba. Tant pis pour Ali et ses principes. Il avait beaucoup, beaucoup trop bu. Mais dès qu’il aurait dessoûlé, il agirait. Ça, c’était sûr et certain !

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

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Ermine V. 29/08/2016 12:33

Très bien, les titres des chapitres!

Louis Racine 29/08/2016 13:08

Merci ! C'est déjà ça...