Beau temps pour la vermine, 19

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 19Beau temps pour la vermine, 19

 

 

10.

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

 

Toi qui déplorais de ne pouvoir sortir, Abderrahman, te voilà proprement enfermé dehors.

        Certes la position est inconfortable, l’odeur de graillon presque plus nauséabonde que celle des poubelles dans la rue, et la compagnie d’un cadavre peu rassérénante, surtout qu’il a un trou de trop dans la tête. Mais, Abderrahman, mesure ta chance.

        Ce tuyau auquel tu t’accroches comme le naufragé à son morceau de bastingage, il va te permettre de descendre à ton rythme. Et puis, une fois en bas, tu sauras bien vaincre ta répugnance pour fouiller les poches du mort. Tu y trouveras le passe qui a failli causer ta perte. Alors tu remonteras. L’appartement sera désert. Tu iras droit au bloc-notes, où sera imprimé en creux le message noté par ce pauvre homme. À force de patience et de persévérance, deux qualités dont tu n’es pas dépourvu, tu réussiras à déchiffrer l’adresse du refuge de Clotilde.

        C’est juste qu’il faudrait faire vite. Car cette adresse, le meurtrier, lui, la possède déjà.

        Et ce corps en bas, que va-t-il devenir ? Pour le moment personne à part moi ne s’y intéresse. Mais la fenêtre éclairée ? Si quelqu’un regarde dehors, le voit, me voit ? Et si on entre dans la cour ?

        Abderrahman était trop pessimiste. Tout se passa bien, à quelques détails près.

        Il sauta le quatrième étage. Son pied droit, équipé d’un plâtre de marche mais non d’escalade, se déroba brusquement sous lui. Il dut freiner sa chute par une forte pression des avant-bras et des cuisses contre le tube de fibrociment. Efficace, mais douloureux.

        Il trouva le trousseau de clés, remonta au sixième, par l’escalier, et le plus silencieusement qu’il put. Parce que le tueur le guettait peut-être, embusqué là-haut.

        Sans béquilles, l’ascension fut longue et pénible. Enfin il aperçut la porte des Yaziri. Elle était fermée.

        Il ne sut plus quoi faire. Comment s’assurer que l’autre était parti ?

        Il attendit bien une demi-heure, baigné par l’obscurité qui s’épaississait aussi vite que ses yeux s’y accoutumaient, par sa sueur qui refroidissait, et par l’odeur de saucisses rissolées, sans percevoir le moindre bruit. Il commençait à se dire que le meilleur moyen était de redescendre téléphoner, quand justement la sonnerie retentit de nouveau, et s’éternisa, faisant vibrer tout l’immeuble. Cette fois, personne ne décrochait.

        Le silence revenu, Abderrahman dut se décider. Il opta pour l’hypothèse la plus favorable : l’ennemi avait quitté la place.

        Il essaya plusieurs clés avant que la porte s’ouvre.

        La nuit s’était emparée de l’appartement. À tout hasard, il écouta. Rien.

        Il actionna le commutateur de l’entrée, attendit. Toujours rien. Gagna le salon, alluma. Tout paraissait normal, à part la tache de sang sur le parquet, près du téléphone. Heureusement que les Yaziri ne voyaient pas ça.

        La feuille supérieure du bloc-notes proposait bien une gravure en creux. Mais, au lieu d’une adresse, Abderrahman lut seulement des chiffres et une lettre : 1492 C.

        Il détacha le bout de papier, le plia en quatre et le mit dans sa poche.

        Et brusquement, il se raidit.

        Ses sens l’avaient-ils trompé, ou avait-il entendu un frôlement venant de la chambre ?

        Le frôlement reprit. Il fallait une ouïe des plus fines pour le capter. Le bruit d’une aile de libellule caressant une toile d’araignée.

        Quel trouillard je fais, se dit-il enfin. La fenêtre de la chambre est restée entrouverte, et j’entends le souffle du vent dans les rideaux.

        Il se sentait tout à coup très faible. Il n’était pourtant pas au bout de ses peines. Pour commencer, il devait trouver un autre asile. Dès que le cadavre serait découvert, les flics rappliqueraient et enquêteraient dans l’immeuble. Il fallait décamper, et tout de suite. Se replier chez Ali.

        Ce bon Ali. Qu’est-ce que je serais devenu sans lui ? se répétait-il en se rendant chez son ami, les yeux humides à cause de la fraîcheur du soir, se retournant tous les deux pas. Mais personne ne le suivait.

        Enfin l’épicerie Lahoucine fut en vue. Latif se tenait sur le seuil, l’air placide et vigilant à la fois. Abderrahman n’en pouvait plus. Il se laissa carrément tomber sur le trottoir. Latif se précipita et appela son frère. Ils l’avaient reconnu et, avant même qu’il leur demande de l’aider à monter chez Ali, ils lui dirent qu’il était absent. Ils l’avaient vu sortir vers quatre heures.

        – On pensait qu’il allait chez Yaziri, dit Latif.

        – Il m’a rendu visite dans la soirée. Mais ensuite il est rentré. Et puis il y a sûrement du monde chez lui. Un parent qui est venu le voir.

        Les deux frères se consultèrent du regard, puis répondirent d’une seule voix qu’ils n’avaient pas vu Ali rentrer, qu’il y avait peu de chances qu’il l’ait fait sans qu’ils le voient, que peut-être ce parent Ali devait aller le chercher à la gare, qu’ils demanderaient à Mustapha, et que dans l’immédiat Latif n’avait qu’à monter se rendre compte. Il mit du temps à revenir parce qu’il avait justement rencontré Mustapha dans l’escalier, et fut catégorique : il n’y avait personne chez Ali.

        Catastrophe.

        Assis dans la boutique sur un carton de bouteilles de mélange de vins de différents pays de la communauté européenne, Abderrahman pensait à ses cuisses, à la droite surtout, encore toute brûlante de la glissade. Il était écorché, certainement.

        – Tu te laisses pousser la moustache ? dit Latif. Ça te vieillit.

        – Tu es plus beau comme ça, dit Mohammed. Au fait, quelqu’un a laissé un message pour toi.

        Il fouilla sous le comptoir et exhiba un rectangle de carton blanc. Abderrahman vit qu’il avait envie de rigoler mais qu’il attendait d’être seul avec son frère, à cause de la politesse.

        C’était une carte de visite en relief, au nom de Zitouni Belqadi.

        – Il voulait avoir de tes nouvelles, expliqua Mohammed, mais Ali était déjà parti. Alors il m’a donné ça, en s’excusant de ne pas avoir pensé à te laisser ses coordonnées l’autre jour.

        – Il est très gentil, dit Latif en se retenant de rire.

        – Et il a une belle voiture, renchérit son frère.

        – Quand est-ce qu’il est passé ? demanda Abderrahman.

        – À cinq heures, comme ça. Mais dis donc, toi, tu n’as pas l’air en forme.

        – C’est mon pied.

        – Tu devrais te reposer, dit Latif.

        Il alla servir un client. Mohammed était toujours derrière le comptoir.

        – Il va bientôt rentrer, in cha’llah, dit-il en parlant d’Ali.

        – In cha’llah, dit Abderrahman.

        Mais s’il ne lui plaisait pas, à Dieu ?

        Abderrahman n’avait pas l’intention de moisir longtemps encore dans les replis de l’épicerie Lahoucine, assis sur son carton de pinard. Chaque seconde qui passait augmentait la probabilité qu’on ait découvert le corps et appelé les flics, auquel cas ils ne tarderaient pas à venir questionner les épiciers. Car, si rien ne permettait d’identifier le cadavre, ils verraient bien que c’était celui d’un Maghrébin.

        Il était donc urgent de se réfugier chez les Plonquitte.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

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