Beau temps pour la vermine, 12

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 12Beau temps pour la vermine, 12

(Où Abderrahman est bien reçu.)

        Abderrahman tendit machinalement les doigts vers ce qui restait de son pigeon, mais fut incapable d’en prélever le moindre fragment.

        – Excuse-moi, je suis fatigué.

        – Oui, oui, je comprends. On ne dira rien à Khadija.

        – Mais si, dis-lui que je me suis régalé.

        – Trêve de salamalecs, plaisanta Ali en versant au patient une nouvelle dose de Vieux Papes. Tu ne vas pas me dire que tu n’as plus soif, j’espère ? Ce n’est pas le moment de perdre courage. Il est capital de croire au succès, un sportif comme toi le sait. La bonne étoile, Abderrahman, tu oserais affirmer que ça n’existe pas ? Tu es toujours en vie, me semble-t-il. Et, à part ce bobo à la cheville, plutôt bien portant.

        – Je me fais du souci, Ali.

        – Écoute-moi jusqu’au bout. Il y a autour de nous des gens qui veulent ta peau, et qui probablement voudraient aussi la mienne, s’ils savaient que je te prête mon modeste concours. Nous ignorons qui ils sont, mais nous avons sur eux un avantage énorme.

        – Lequel ?

        – Nous ne cherchons rien.

        – Que veux-tu dire ?

        – Ces gens ne dormiront pas tranquilles tant qu’ils n’auront pas récupéré l’argent de madame Rossignol.

        – Mais moi aussi, Ali, je souhaite qu’ils le récupèrent vite.

        – Cela finira bien par arriver. Et alors ils sauront que tu es innocent. Le plus à plaindre est le vrai coupable. Toi, cet argent, tu ne l’as pas, et tu t’en passes.

        – Je ne me passerai pas de Clotilde.

        – Tu t’inquiètes inutilement. Elle peut être allée chez des amis.

        – Mais quels amis, Ali ? Je ne connais pas ses fréquentations, à part les Plonquitte. Tu les as contactés, n’est-ce pas ?

        – Oui, j’ai trouvé sans difficulté leur numéro. Ils ne savent rien. Ils appelleront chez Samir s’il y a du nouveau. Ils laisseront un message.

        – Qu’a-t-il pu lui arriver, Ali ?

        – Il faut attendre, Abderrahman. Patiemment, et sans perdre espoir. Demain, j’en suis sûr, tout ira mieux. Tu passeras une radio, tu verras le docteur. Regarde les beaux vêtements que je t’ai apportés. C’est Leïla qui te les a choisis. Mbarek te les prête bien volontiers. Ceux-là au moins sont à ta taille.

        – Merci.

        C’est tout ce qu’il put répondre. Vaincu par tant de gentillesse et de vin, par tant de fatigue et de craintes, il n’aspirait qu’à dormir. Oui, demain tout irait mieux.

        Allongé sur la banquette, c’est à peine s’il eut conscience qu’Ali débarrassait prestement et sortait, éteignant le plafonnier. Quand il rouvrit les yeux, plus tard dans la nuit, il vit par la fenêtre toujours béante briller une étoile bleue qu’il reconnut sans pouvoir la nommer. Clotilde, peut-être, lui adressait ce clin d’œil magique. Du bout des doigts, il cueillit l’étoile bleue, et la posa sur son cœur. Puis il se rendormit.

 

 

7.

Où Abderrahman change de résidence.

 

Le lendemain, Ali conduisit Abderrahman au dispensaire. Il fallut trois clichés, mais c’était la sécu de Samir qui payait. Le radiologue les examina longuement, comme s’il hésitait. Pourtant Abderrahman aurait juré que c’était de la frime.

        – Double fêlure de la malléole externe. Vous êtes tombé ?

        – Oui. En sautant.

        – Pour un peu, vous nous rejouiez l’Astragale.

        – Oui, hasarda-t-il.

        – C’est marrant, ce genre de truc ça se voit plutôt l’hiver, avec le ski.

        – Oui.

        N’en avait strictement rien à foutre.

        – Mais en cette saison, le ski... Et puis ça ne doit pas être votre sport favori.

        – Disons que je n’ai pas besoin de ça pour être bronzé toute l’année. D’ailleurs, vous avez raison, je préfère la course à pied. Vous faites combien aux huit cents mètres ? Moi, une quarante-huit. Pas mal, hein, pour un bougnoul ?

        Le radiologue l’interrompit d’une voix douce :

        – Allez donc voir Legendre, au premier. Il vous plâtrera.

        – D’accord, patron.

        Il ne se reconnaissait plus. Était-ce parce qu’il avait changé de nom ? Jamais il ne s’était montré aussi insolent.

        Ali l’attendait dans le couloir.

        – Ils vont me plâtrer.

        Une heure plus tard, ils étaient chez Samir. Il habitait un grand deux-pièces avec vue sur le canal de l’Ourcq. Il était marié avec une Française, une jolie blonde un peu grasse. On les voyait tous deux enlacés, nus, sur un poster qui couvrait toute la porte de la chambre. Ali fit semblant de rien, mais il devait être gêné. Puis ce fut l’heure de l’apéritif. Ali se contenta de martini, comme Chantal, qui ajouta quand même du gin. Abderrahman but du whisky. Il faisait très chaud, et il n’écoutait la conversation que d’une oreille distraite. Il comprit que ce n’était pas la première fois que Samir rendait ce genre de service. Il travaillait à la Seita. Il vivait à Paris depuis dix ans et parlait comme un titi. Mais on voyait bien qu’il était originaire d’Afrique du Nord. Plus corpulent qu’Abderrahman, il lui ressemblait un peu de traits, ce qui avait simplifié les choses et masqué la différence d’âge. Quant à la moustache, Abderrahman se la laisserait pousser. Ce ne serait pas du goût de Clotilde, mais à la guerre comme à la guerre.

        Profitant de ce que personne ne lui adressait plus la parole, il observait le cadre dans lequel il allait vivre pendant quinze jours. Il évita le poster, pourtant envahissant à cause de la grandeur nature. Il tenait à rester poli. Le salon était meublé moderne, assez chic. Il y avait un canapé de cuir saumon à passepoils bleu lavande et un tapis où perdre son chat. Au-­dessus du canapé, accroché au mur, un fusil de fantasia, dont Samir avait prétendu qu’il fonctionnait, évoquait seul le Maghreb. Tout le reste était typiquement international.

        Son regard revint vers le téléphone. Il avait grande envie d’appeler Clotilde. Mais Ali, qui le surveillait du coin de l’œil, devina ses pensées et lui signifia d’un froncement de sourcils que ce n’était pas une bonne idée. Et Abderrahman se dit que peut-être les flics avaient mis sa ligne sur écoute. Ne le soupçonnaient-ils pas d’être un gros bonnet de la drogue ? Qu’est-ce qui avait pu leur faire croire ça ? Si l’on exceptait quelques cigarettes et un peu d’alcool de temps en temps, il s’était toujours tenu à l’écart des euphorisants de toute sorte. Un exploit. Le sport, c’est vrai, l’avait aidé. S’il n’avait pas couru, il aurait sans doute cédé à la tentation. Mais courait-il encore ? Il chassa cette question de son esprit. Il ne se droguait pas, point final. Restait à comprendre cette erreur des flics. À moins que l’autre imbécile n’ait dit n’importe quoi, pour briller devant son collègue. Pourtant, c’était bien son nom qu’il avait prononcé. Alors ? La seule explication c’était qu’ils l’aient pris pour un autre. Des Abderrahman Khaliqui, ça ne devait pas manquer à Paris. Rien qu’à El Jadida, il en connaissait un, qui n’était même pas de sa famille. Et à El Jadida justement, il connaissait aussi un Samir Yaziri, qui n’avait rien à voir avec son hôte !

        Sur le plan intellectuel, au moins, la forme revenait. Il se sentait prêt à affronter n’importe quel problème. Il s’attaqua sans plus attendre à celui qu’avait soulevé Ali au cours du petit déjeuner.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

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