Beau temps pour la vermine, 10

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 10Beau temps pour la vermine, 10

(Où Abderrahman se reçoit mal.)

        – Je ne me suis pas présenté, dit le pilote. Zitouni Belqadi (il prononçait belcadi, à la française).

        Prénom ridicule, pensa Abderrahman, qui se douta :

        – Vous êtes d’origine marocaine, probablement ?

        – Mon père était natif de Fès. Il s’est établi en France dans les années soixante. Il est décédé maintenant. Et vous ?

        – Moi, pas encore. Grâce à votre intervention.

        Extrêmement fier de cette spirituelle répartie, Abderrahman oublia sa douleur, tandis qu’un sourire poli découvrait la belle dentition de Zitouni Belqadi. Un père fassi. Toujours le haut de gamme. Seule la voiture n’était pas à la hauteur.

        – Je m’appelle Abderrahman Khaliqui, reprit l’espiègle moribond. Ma famille est d’un petit village près d’El Jadida.

        – Ah ? tiens.

        Ils s’exprimaient en français, heureux de disposer d’une langue commune. Belqadi la maniait impeccablement, beaucoup mieux qu’Abderrahman ; mais celui-ci ne se serait pas aventuré à parler arabe. Car dans ce cas, il pouvait craindre que Belqadi ne l’écrase par sa maîtrise de la fos‘ha, sans s’abaisser à employer le dialecte – quel dialecte d’abord ? celui de Fès, de Rabat, ou d’El Jadida ? –, ou bien qu’il ne se révèle avoir tout oublié, comme bien des beurs, ce dont Abderrahman aurait éprouvé autant de gêne que lui. L’écart était déjà considérable entre Belqadi, avec son Lacoste et ses sourires étincelants, et son protégé, furieux et honteux de sentir si fort la charogne dans la voiture d’un autre.

        Ils passèrent devant un commissariat et le blessé se rendit brusquement compte qu’il était en train de commettre une nouvelle erreur.

        Qu’est-ce qui me dit que les flics, qui savent où j’habite, ne m’attendent pas chez moi ? Il vaudrait mieux téléphoner d’abord.

        Ce qu’il fit dès que possible, ayant expliqué à Belqadi qu’il voulait s’assurer que sa femme était là.

        Une fois de plus, l’appel resta sans réponse.

        La seule solution, réfléchit le jeune homme en remontant en voiture : me faire conduire chez Ali. Avec le risque de ne pas l’y trouver ; mais il n’a pas le téléphone.

        – Il n’y a personne, dit-il, mais j’y songe : j’ai un ami médecin qui habite pas très loin d’ici. Peut-être accepterez-vous de me déposer chez lui ?

        Belqadi haussa les sourcils jusqu’au plafond de son distingué coupé. Mais se résigna.

        Un quart d’heure plus tard, Abderrahman débarquait devant un vieil immeuble du dix-neuvième arrondissement. Belqadi fit mine de le soutenir jusqu’à la porte, mais déjà Latif (quel prénom !) et Mohammed surgissaient de l’épicerie Lahoucine, le prenaient chacun par une épaule et l’entraînaient dans l’escalier, sous le regard presque triste de Belqadi qu’il eut à peine le temps de gratifier d’un petit signe d’adieu.

        Arrivés au cinquième, les Algériens calèrent doucement leur fardeau contre une porte et redescendirent. Ils n’avaient pas prononcé un mot. Abderrahman attendit quelques secondes, puis il frappa.

 

 

6.

Où Abderrahman est bien reçu.

 

AllongÉ sur une des trois banquettes du salon d’Ali, Abderrahman s’endormait doucement, propre comme un sou neuf, une boule bien chaude au creux de l’estomac, les yeux flottant dans le rectangle bleu de la fenêtre grande ouverte. Tout était calme et silencieux. Le salon sentait bon la naphtaline, la menthe et le tabac. Abderrahman ferma les yeux.

        Il n’était pas pressé de dormir, l’endormissement lui procurant une jouissance supérieure. Il n’éprouvait pas une très grande fatigue. La douche, puis le thé lui avaient rendu des forces. Et puis monsieur Rmili avait toujours dit que ce garçon était la résistance même. Il n’avait presque plus mal à la cheville. Bien sûr, s’il avait dû se lever... Mais pour l’instant c’était inutile, Ali s’occupait de tout.

        En partant, il l’avait confié à la surveillance du petit Mustapha. Le gamin lisait dans l’escalier. Au moindre appel, il volerait à son secours, éventuellement alerterait les Lahoucine. Il prononçait en lisant, et de temps en temps Abderrahman percevait son murmure. Il n’aurait pas pu dire si c’était du français ou de l’arabe.

        Il avait tout raconté à Ali. Tout. Ali l’avait écouté sans un mot, presque sans un regard, en apparence uniquement préoccupé par la confection du thé. À la fin il était resté un long moment silencieux. Puis il avait levé les yeux vers lui, et Abderrahman avait redouté une explosion de colère. Mais Ali lui avait juste tendu le troisième verre de thé, s’était servi lui-même, et, du ton neutre d’un présentateur de la R.T.M., avait dit en arabe :

        – Abderrahman, je ne crois pas que tu aies tué cette vieille. C’est plus difficile que tu ne l’imagines. Mais si tu l’as tuée, tu l’as fait pour te défendre. Tu as tué par crainte de passer pour un assassin. Cela peut paraître absurde. C’est pourtant ainsi, et je te comprends, même si je ne te donne pas raison. Surtout sur tes fréquentations. Ce Majid est notoirement un vaurien. Il ne fallait pas accepter de collaborer avec lui. À mon avis, il t’a caché une grande partie de la vérité concernant ce cambriolage. Je vais me renseigner. Tu sais que je connais beaucoup de monde. Pour ta blessure, on va employer la méthode habituelle.

        Il s’était tu quelques secondes avant de poursuivre :

        – Tu as eu raison de ne pas rentrer chez toi. Je ferai mon possible pour contacter Clotilde. Mais je dois être prudent.

        Le ton avait changé. Ali semblait soudain moins sûr de lui, et Abderrahman sentit un pincement au cœur. Devrait-il attendre longtemps avant de revoir Clotilde ?

        Mais maintenant qu’il reposait sur la large banquette recouverte de faux velours grenat, la tête douillettement calée par les coussins soyeux, il ne cédait plus au pessimisme. Ali avait toute sa confiance, en plus de sa gratitude. Avec l’aide d’un tel ami, il viendrait à bout des pires difficultés. Des pires... difficultés.

        Et il s’endormit.

        Quand il se réveilla, il faisait beaucoup plus sombre dans la pièce. Par la fenêtre toujours ouverte entrait une petite brise, fraîche au point de le faire frissonner. Aucun bruit ne montait de la rue. Quelle heure était-il ? Sa montre refusait de le lui dire.

        Il se leva brusquement, oubliant son entorse. Aussitôt, comme rappelé par un ressort, il retomba sur le canapé, tandis qu’une douleur aiguë lui coupait le souffle. Il considéra sa cheville enflée. Dans la pénombre, elle paraissait monstrueuse.

        Il se traîna jusqu’à l’extrémité de la banquette et actionna l’interrupteur. Il avait tout le pied tuméfié, d’un bleu tirant sur le gris. Il regarda sa montre, et vit qu’elle était cassée. Il chercha autour de lui, en vain. Au mur, des tableaux, essentiellement des versets du Coran, mais pas de pendule.

        Que faisait Ali ? Et le petit Mustapha ? Il l’appela. Pas de réponse.

        Ses craintes reprirent, et s’exaspérèrent. Il était au moins neuf heures, Ali avait dû échouer. Il avait eu tort de lui faire confiance. Et cette cheville qui n’en finissait pas d’enfler, déjà ronde comme un pamplemousse. Il en aurait pleuré. Pas une pendule pour indiquer l’heure dans ce simulacre de salon marocain aux murs tapissés de bondieuseries, personne pour l’aider à se mettre debout. Il allait donc crever là comme un chien, dans des vêtements trop grands pour lui ?

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

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