Beau temps pour la vermine, 11

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 11Beau temps pour la vermine, 11

(Où Abderrahman est bien reçu.)

        Des cris lui parvinrent de l’escalier. Un nouveau danger ? Mais, tendant l’oreille, Abderrahman reconnut la voix d’Ali. Et un instant après, son hôte faisait irruption, les sourcils froncés, les bras chargés, suivi de Mustapha larmoyant et porteur lui aussi de nombreux paquets. Devant l’air tendu d’Abderrahman, Ali déplissa le front et sourit chaleureusement.

        – On ne peut rien demander à ces gamins, se plaignit-il non sans cligner de l’œil. Monsieur Mustapha avait quitté son poste, sous prétexte que tu dormais. Il n’est pas près de me rejouer ce tour. Allez, pose ça et fiche le camp, garnement. Je t’ai assez vu.

        – J’ai de bonnes nouvelles, dit-il quand le gosse fut parti. Et aussi de moins bonnes. Mais d’abord, on va manger. Il y a une surprise.

        Abderrahman s’aperçut alors qu’il avait faim. Très faim, même. Et quand Ali déballa au milieu du plateau de fer blanc nickelé deux pigeons cuits au four, farcis d’un hachis d’amandes parfumé à la cannelle, il crut qu’il allait mourir d’appétit. Surtout qu’un des sacs précipitamment déposés par Mustapha à même le linoléum-carrelage contenait, violette à travers le plastique bleu ciel, une bouteille de vin rouge. Ce cher Ali !

        – C’est merveilleux, dit simplement l’invité.

        – Je te l’accorde. D’habitude Mohammed laisse brûler tout ce que je lui donne à rôtir. Je parle de Mohammed Bazber, le boulanger. Il faudra qu’un jour je lui montre comment on se sert d’un four. Je reconnais qu’il fait un pain comestible, mais pour le reste, on ne dirait pas que son père était fournier à la khobbaza de...

        Abderrahman n’écoutait plus, fasciné par les chairs rosées, juteuses, des volailles posées en équilibre sur le bréchet dans un lac de sauce odorante. Ali le vit-il tendre inconsciemment, ou presque, trois doigts de la main droite vers l’écrin de papier blanc ?

        – Mais je parle, alors que tu as grand besoin de te restaurer. Ces volatiles, miraculeusement réchappés de l’incendie, ont été préparés par Khadija, tu sais, l’amie de Mohammed premier. Il y a donc là, je suppose, de quoi flatter un palais comme le tien.

        Abderrahman adorait les façons de parler de son ami. Dans sa bouche, l’arabe le plus pur redevenait une langue vivante. Il aurait aimé le lui dire, mais il avait peur de ne pas employer les bons termes.

        – Commence, mon frère, mahabibik ! Je reviens.

        Abderrahman entama son pigeon par le bout d’une aile, avec des frémissements de plaisir. Il savait déjà qu’il finirait par le milieu du dos, là où la chair est à la fois dense et moelleuse. Il saisit délicatement une olive qu’il fit rouler sur sa langue avant d’en faire éclater la pulpe d’un coup de dents. Il était bien. Ça le fit penser à Clotilde, mais Ali reparut. Il avait revêtu une jellaba brodée et s’était lavé les mains. Et ses lunettes luisaient comme des pierres précieuses.

        Il s’assit loin d’Abderrahman, qui avait étendu sa jambe, et s’empara d’une kesra.

        – Bismillah !

        Il la rompit en quartiers, en donna un à son hôte et se servit, tout en commentant :

        – Du pain de chez Mohammed.

        Puis il arracha une aile de l’autre pigeon et commença à manger. Mais, comme Abderrahman lorgnait depuis de longues minutes sur le sac bleu ciel :

        – Oh ! j’oubliais le jus de raisin. Veux-tu tendre la main vers ce sac, mon frère ?

        Déçu, il s’exécuta tristement, mais retrouva sa gaieté en découvrant une bouteille de Vieux Papes. Sacré Ali !

        – J’ai même fait l’acquisition de cet ustensile, dont tu sauras mieux te servir que moi, j’en suis sûr.

        Et Ali exhiba un tire-bouchon. Le prix était écrit au stylobille sur le manche de bois.

        – Pourquoi, Ali ? Toi qui ne bois presque jamais.

        – Tu fais bien de dire presque. Allons, enchaîna-t-il en français, trinquons à ta bonne santé.

        Il but une copieuse rasade, puis, reposant son verre, mais toujours en français :

        – Je t’emmène demain au dispensaire avec les papiers de Samir, qui a la sécurité sociale. Il n’est pas fâché de prendre des vacances. Évidemment, ça veut dire que tu vas loger chez lui pendant la durée de son congé, au cas où il y aurait un contrôle. Mais il habite tout près d’ici. On préviendra Clotilde, pour qu’elle puisse te rendre visite. Le problème, c’est que personne ne sait où elle est en ce moment. Enfin, quand je dis personne, c’est presque un souhait. Je ne voudrais pas qu’elle ait eu affaire à tes ennemis.

        – Les flics ?

        – Non, je ne pensais pas à ces ennemis-là.

        – À qui, alors ?

        – J’ai appris des tas de choses cet après-midi.

        Ali était parfois énervant.

        – Quoi ? demanda Abderrahman après avoir bu un coup.

        – Des choses que même moi, qui suis là depuis bien longtemps, j’ignorais.

        Ali était odieux, à certains moments.

        – Lesquelles ?

        – Cette femme.

        – Qui ? La vieille ?

        – Oui. Tu ne sais rien d’elle ? Même pas son nom ?

        Il essaya de se rappeler.

        – Majid ne me l’a pas dit.

        – Et tu ne l’as pas vu sur les boîtes aux lettres, en distribuant tes prospectus ?

        – Peut-être, mais ça ne m’a pas frappé.

        – Elle s’appelle Rossignol.

        Abderrahman réfléchit. Quand avait-il entendu prononcer ce nom ?

        – Rossignol, comme l’oiseau. Ça ne te dit rien ?

        Il se souvint alors. Le coup de téléphone chez Lahcen.

        – Un drôle de nom, dit-il.

        – Tu sembles ignorer la nature des activités de cette dame, tout comme moi, jusqu’à ma conversation avec Bazber.

        – Qu’est-ce qu’il t’a appris sur elle ?

        – Elle est riche. Riche à millions.

        – Hein ?

        Abderrahman revoyait ses chaussons amincis, arrondis par l’usage, ses vieux bas.

        – On peut être riche sans le montrer.

        – Elle était un peu folle, quoi, la vieille.

        – Détrompe-toi. Elle a toute sa tête. Je dirais même qu’elle est très rusée. Et cesse de parler d’elle au passé, je te répète que tu ne l’as pas tuée.

        – Tu n’en sais rien.

        – De toute manière ça ne change pas grand-chose. Tu m’as bien dit qu’un inconnu t’avait parlé d’argent au téléphone ?

        – Oui. Et c’est vrai, ça me revient maintenant, il a dit qu’il était un ami d’une certaine madame Rossignol.

        – Alors tout est parfaitement clair, hélas ! De l’argent a été volé chez elle, et ils te soupçonnent.

        – Qui ?

        – Ses lieutenants. Cette femme est protégée par toute une bande, et malheur à qui ose l’attaquer ! Aujourd’hui elle s’est trouvée seule un moment, et quelqu’un en a profité. Ce devait être Majid et toi, mais vous avez été devancés.

        – Il m’avait seulement parlé d’un cambriolage facile chez une vieille. Il ne m’avait pas dit qu’elle était si riche.

        – Elle a fait fortune en vendant des permis de séjour, des passeports, bref, des faux papiers. De la drogue aussi, il paraît. Elle a été condamnée autrefois pour proxénétisme. Et puis elle prête. À un taux scandaleux. Tu vois, si jamais tu l’avais tuée, ça ressemblerait à une bonne action.

        – Quand même, dit Abderrahman. Mais qui a pris l’argent ?

        À la limite, il s’en fichait. Il avait peur. Il ne mangeait plus.

        – Quelqu’un qui a eu la même idée que Majid. Et qui connaissait assez la vieille pour être au courant comme lui des allées et venues de ses gardes du corps. Mais reprends-en, mon frère. Ma thachimch.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

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