Beau temps pour la vermine, 4

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 4Beau temps pour la vermine, 4

(Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.)

        Il vit, dans le miroir, l’étroit entrebâillement de la porte, et, au-delà, le comptoir, où le jambonneau gesticulait sans bruit, comme pour lui seul. Cette scène muette l’inquiéta, avant même qu’il comprenne que l’obèse désignait les toilettes. Quelqu’un, qu’il ne voyait pas, demandait après lui. À en juger par le comportement du gros tas, ce ne devait pas être un ami.

        De la pointe de sa chaussure gauche, il écarta très légèrement le battant.

        Sans profit.

        Il allait élargir encore un peu son angle de vision, quand il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.

        L’obèse avait repris sa position première, couvant son tabouret, l’œil vissé sur les autocollants sportifs qui décoraient sa caisse.

        Il avait fait son travail.

        L’ennemi approchait.

        Abderrahman jeta des regards affolés autour de lui, cherchant une éventuelle issue, autre que cette foutue porte.

        Il lui sembla entendre, venant de la salle, le bruit d’un pistolet qu’on arme.

        Il mesura des yeux le lucarnon au-dessus du chiottard. Du genre accessible, à condition que tu coulisses sans accroc dans le renfoncement. Et pour ça, pas de problème, hein, Abderrahman ? Clotilde te l’a assez dit que tu étais un vrai maigre !

        Même pas cinq secondes il lui fallut pour pousser le verrou, ouvrir le lucarnon, se hisser dans le renfoncement, et, tête en avant, tant pis si je me plante, couler dans la cour pleine de sacs-poubelles gris bitume, tandis que la porte des toilettes cédait en craquant, mais tu t’en fous, Abderrahman, n’est-ce-pas ? Tu vas la trouver la sortie de cette putain de cour !

        Enfin il s’engouffra dans le bon couloir. Vit la porte de la rue fermée. Imagina on m’attend dehors. Vit la porte à droite. Escalier ? Oui. J’y vais. Premier étage pas la peine. Si je pouvais gagner les toits. Je déconne. Je me fais du souci pour rien. Troisième déjà. Quatrième. Quoi cette porte ? Elle est comme toutes les autres. Et ce bruit en bas il ne veut pas dire que tu es poursuivi ? Frappe. On ne sait jamais.

        Abderrahman frappa.

        Toute la cage d’escalier vibrait de l’ascension du poursuivant. Aucun cri. Seul s’entendait outre ce pas rapide un halètement, et le secouement de la rampe.

        Deuxième étage.

        Pétrifié, Abderrahman refrappa. Juste un coup, histoire de dire. Une pichenette. Discrétion oblige.

        Il allait repartir, quand la porte s’ouvrit.

        Troisième.

        À quel dieu, sinon au seul digne de ce nom, attribuer cette chance inespérée ? La jeune femme qui lui avait ouvert le dévisagea sommairement, le happa dans une minuscule entrée, et se rua dans l’escalier, dont elle commença de gravir les marches quatre à quatre.

        Collé contre le mur, dans l’ombre, Abderrahman vit passer son poursuivant. Un type dans son genre, à peine plus vieux, à peine plus épais. Puis il entendit des éclats de voix, et un dialogue inintelligible.

        Il fallait saisir l’occasion.

        Le plus silencieusement possible, il se faufila sur le palier, et redescendit.

        Plus haut, la discussion continuait. Puis elle s’interrompit. Mais Abderrahman était déjà au deuxième. Il accéléra. Toujours sur la pointe des Bata.

        Arrivé au rez-de-chaussée, il tendit l’oreille. Plus aucun bruit. Il passa la tête dans le couloir, observa les alentours. Rien d’anormal. Alors, en deux enjambées, il franchit l’espace carrelé qui le séparait de la porte de l’immeuble, s’assura d’un bref regard que la rue était déserte, bondit sur le trottoir, et courut.

 

 

3.

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

 

Il courait moins vite qu’avant, à cause de la bière, de la fatigue, et de toutes les questions qu’il se posait. Que lui voulait, par exemple, ce poursuivant qu’on aurait pu croire fait dans le même moule que lui, à peine plus âgé ? Majid le savait peut-être, mais où était-il en ce moment ? Pourquoi Vasseur s’intéressait-il à lui ? Que de problèmes ! La vie est dure pour les assassins, se disait Abderrahman, et c’est justice.

        Il avait tellement ralenti qu’il paraissait danser plutôt que courir, balançant avec une trompeuse nonchalance ces appendices auxquels il ignorait qu’on donne parfois, en français, le nom de nougats, même quand leur aspect, faute d’appétissantes enveloppes blanches vernies, n’évoque guère cette friandise.

        Et cette femme qui l’avait si providentiellement aidé ? Pourquoi l’avait-elle fait ? À quoi ressemblait-elle déjà ?

        Abderrahman jeta un regard derrière lui. Il ne courait plus, et la rue était déserte. Inanimée. Sans doute, sous les monceaux de sacs-poubelles, au long des caniveaux flatulents, grouillaient des rats gros comme le bras, comme la cuisse, des rats au regard sournois, toujours prêts à mordre. Mais, tout en considérant ce décor dont la puanteur paraissait superflue, tant il puait à le regarder seulement, Abderrahman tentait sans beaucoup de succès de se remémorer le visage de la femme. De temps à autre le passage d’une voiture dérangeait les détritus, qui à d’autres moments semblaient s’envoler tout seuls. Aucun souffle de vent en effet ; hormis celle d’Abderrahman, pas la moindre respiration dans cette gigantesque boule puante. Une fois la voiture passée, il sortait de sa cachette – une entrée d’immeuble où il s’était jeté, un véhicule en stationnement derrière lequel il s’était accroupi –, et retrouvait ses questions, intactes.

        À quoi ressemblait-elle, mon Dieu ? Une sacrée belle femme, non ? Mais oui, Abderrahman, tu n’as pas pu te tromper, tu étais tellement attentif ! Tous les sens tendus comme des cordes de ‘oud. Elle était belle, et elle t’avait donné un fameux coup de main. Pourquoi ?

        Je ne sais pas, dit-il tout haut. Et il se laissa tomber sur un banc.

        Il ne sentait plus ses jambes. Monsieur Rmili le lui avait bien dit : jamais d’alcool quand tu cours. Et il ajoutait : jamais d’alcool tout court. Mais c’était seulement pour le plaisir de faire un jeu de mots. Il ne le pensait pas. Monsieur Rmili était moderne. De toute façon, si tu n’es pas moderne, tu te fais moderniser.

        N’empêche, autrefois, à El Jadida, à Casa surtout, il avait davantage la forme. Il avait perdu. Et ça c’était inévitable. Monsieur Rmili le disait bien : la forme, ça se garde ou ça se perd. Ce n’est pas quelque chose que tu peux obtenir comme ça, quand ça t’arrange. Si tu es né sportif, si Dieu t’a fait ce cadeau, il faut le mériter. Alors tu vas aller à Casa, et tu vas essayer de mériter ta forme jusqu’au bout.

        Le banc était brûlant, il sentait le banc brûlant et la pisse de chien. Il ne faut pas que je reste là, se répétait Abderrahman sans réussir à se lever. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne suis pas moi-même aujourd’hui.

        Alors il pensa à Clotilde.

        Clotilde ! Il devait la contacter de toute urgence. Pour la rassurer. Il lui avait dit qu’il rentrerait déjeuner. Il regarda sa montre. Deux heures. Chercha des yeux une cabine, ou un bistrot. Dans le lointain, un bruit de moteur s’amplifia. Abderrahman quitta son banc, alla se tapir derrière une voiture, scrutant la rue à travers les vitres sales. Fausse alerte. Seulement deux blondinets dans une GTI toute neuve qui passa comme une flèche.

        Il se releva. Les jambes flageolantes. Se pencha au-dessus du caniveau, les bras tendus contre la carrosserie de la voiture et tenta de vomir encore, en vain. Pourtant les circonstances étaient on ne peut plus favorables. Le parfum ambiant, surtout.

        Il se mit en marche, lentement d’abord, puis de plus en plus vite, soulevant haut ses Bata meringuées. La forme revenait. Ou plutôt il ne l’avait pas perdue. Juste le mental qui avait flanché. Important, le mental. Si tu n’as pas un bon mental, tu ne fais rien de bon.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

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Fragon 03/08/2016 19:39

Il est amusant ce grand échalas ! Un humour très perceptible :)