Beau temps pour la vermine, 3

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 3Beau temps pour la vermine, 3

 

 

2.

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 

Il courut pendant une demi-heure. De temps en temps il se retournait. Mais personne ne le suivait. Il courait seul avec son crime à jamais transformé en remords. Le trottoir semblait se gondoler sous ses semelles souples. Abderrahman courait, fier de ses chaussures. Des Bata, comme au Maroc. Il se rappelait sa première paire. Elle lui avait valu le surnom d’Aouita. Le grand champion ! Abderrahman se retourna. Mais non, personne. De toute façon, il courait plus vite que n’importe qui. Son surnom, il ne le devait pas qu’à ses premières chaussures de sport, bleues et blanches, énormes. Ses grands pieds terminaient de longues jambes d’athlète, peu musclées à première vue, du moins pour le profane. Des jambes qui, à huit ans, couraient le quarante mètres en moins de sept secondes. Et le cœur. Exceptionnel. Monsieur Rmili disait toujours : cet enfant est exceptionnel. Pour le rythme cardiaque, c’était démontré par les instruments. Il se rappelait le premier deux cents mètres. Il était arrivé premier. Il se rappelait la montre de monsieur Rmili. Tous les coureurs surveillaient la trotteuse. Dix-sept multipliés par quatre font soixante-huit. Les autres cœurs battaient tous à cent vingt au moins. Sauf peut-être celui de monsieur Rmili, et encore. Cet enfant était une exception.

        Il s’arrêta net de courir, de se souvenir. J’ai tué, se dit-il. Il regarda encore derrière lui, et se laissa tomber sur un banc. J’ai tué cette pauvre vieille. Il se prit la tête dans les mains, et pleura.

        Il pleura longtemps, longtemps, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il ne pleurait pas vraiment. Il en avait bien envie, pourtant, ça l’aurait soulagé. Mais non, Abderrahman, plus rien ne doit t’être le moins du monde agréable. Te voilà maudit.

        Cette pensée le glaça d’angoisse, mais il ne pleurait toujours pas.

        Il essaya encore, et c’est l’image des chaussons de la victime qui réussit là où la morale avait échoué. Une grosse larme roula sur sa joue.

        Pauvre de moi! gémit-il. Je ne mérite plus que le même sort maintenant. Pire, le mépris.

        Il se releva, et courut comme un fou jusqu’à Pigalle.

        – Lahcen ? Il est sorti. Qu’est-ce que vous lui voulez ?

        Par-delà l’obèse, qu’il n’avait encore jamais vu, Abderrahman se détaillait dans la glace : mine sombre, tenue d’été à la mode l’année passée. Visage intéressant (comme disait Clotilde). Et ça, qu’est-ce que c’était ?

        Machinalement, il porta la main à sa tempe.

        – Vous vous êtes blessé ?

        – C’est rien, dit-il en regardant les stries brunes sur ses doigts.

        Qui c’est ce gros cochon ? se demandait-il. En plus, il me vouvoie. Une blague de Lahcen, ou quoi ?

        – Excusez-moi.

        Abderrahman se rendit compte que le téléphone sonnait. L’obèse décrocha, souffla une phrase courte, écouta, plissa les paupières.

        C’était peut-être Majid.

        – Non, il est sorti. Il y a là d’ailleurs un type qui le cherche.

        Il parlait à voix basse, presque sans remuer ses grosses lèvres molles.

        Son interlocuteur dut poser une question.

        – Un Maghrébin.

        – ...

        – Oui, un jeune.

        Là, il baissa encore la voix, mais Abderrahman comprit qu’il faisait allusion à sa blessure.

        – Je vous le passe, dit enfin le porcin. Tenez, c’est pour vous.

        Abderrahman cueillit le combiné qui pendait de sa main grasse.

        C’est sûrement Majid, se rassura-t-il.

        – Allô ?

        – Ai-je bien l’honneur de parler à Monsieur Abderrahman Khaliqui ?

        La voix et la prononciation étaient celles d’un roumi.

        – Lui-même. Qui est à l’appareil ?

        – Un ami de madame Rossignol.

        – Connais pas.

        – Vraiment ? Ça m’étonne. En tout cas, moi, je vous connais.

        – Ah ?

        Un silence. La voix reprit, sur un ton ennuyé :

        – Je voulais vous dire : il fait plutôt irrespirable à Paris en ce moment. Vous devriez aller vous aérer quelque temps à la campagne.

        – Je ne comprends pas.

        Nouveau silence.

        – La campagne, Abderrahman. La verdure, les petits oiseaux. Les petits rossignols.

        – Mais...

        – Vous préférez rester ici ? Ce n’est pas très hygiénique. Qui sait combien de temps va durer cette grève des éboueurs ? Les rats s’en donnent déjà à cœur joie. À votre place, je craindrais les morsures. Surtout dans votre quartier.

        – Qu’est-ce qu’il a mon quartier ? Il n’est pas plus sale qu’un autre.

        – Je ne voulais pas vous froisser. Maintenant un dernier conseil. Naturellement vous agirez à votre guise. Ne dites à personne – à personne, vous entendez ? – combien il y avait dans la cachette. Ça pourrait faire des jaloux.

        – Combien de quoi ?

        – Voilà, vous avez compris. Au revoir, Abderrahman, et bonne chance.

        Tassé derrière sa caisse, l’obèse paraissait dormir.

        – Il n’a pas dit quand il rentrerait, Lahcen ?

        – Non.

        Incroyable. Il avait entendu la question. Mieux, il y avait répondu. Sans modifier en rien son apparence de jambonneau géant.

        – Vous me mettrez une pression ?

        Le quintal se laissa glisser de son perchoir et pantela vers les chromes.

        – Supérieure ou ordinaire ?

        – Supérieure.

        Abderrahman trempa la lèvre correspondante dans la mousse, but une longue gorgée. La bière coula au fond de son estomac, froide, aigre. Il sentit l’amertume après. Elle se corrigeait par moments d’un petit goût sucré assez écœurant.

        Il descendit de son tabouret et, d’un pas qu’il voulait assuré, ou à la rigueur anodin, atteignit les toilettes. Il n’eut pas le temps de fermer la porte au verrou. Déjà il vomissait, penché sur la cuvette. Ses larmes aussi, enfin libérées, s’échappaient de lui par saccades. La jambe rejetée en arrière, il coinçait la porte avec son pied. Il s’agrippa des deux mains aux bords de la cuvette et les vomissements reprirent, douloureux, frénétiques. Il ne pensait à rien d’autre qu’à cet émail blanc souillé, le sang martelait ses tempes, ses yeux drapés de larmes voulaient jaillir de sa tête.

        Il se redressa, contempla son image dans la glace au-dessus du lavabo. Presque surpris de se trouver l’air si peu en forme. Et ce quelque chose dans le regard qui disait qu’il était un assassin.

        Pourquoi tu as tué cette vieille, Abderrahman ? Elle t’avait rien fait.

        Il approcha son visage de la glace, fixant toujours ses yeux, jusqu’à les fondre en un seul. Ça lui faisait mal à la tête.

        Je l’ai tuée parce que j’étais obligé. Elle criait trop fort, elle me prenait pour son agresseur.

        Quel agresseur, Abderrahman ?

        Il réfléchit. Qui avait attaqué la vieille ? Majid ?

        Mais non, pas lui. Puisqu’il était avec ce flic.

        Il recula un peu, et vit une chose étrange.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

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Fragon 02/08/2016 09:47

Intéressant, cet homme qui pleure.