Beau temps pour la vermine, 5

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 5Beau temps pour la vermine, 5

(Où les sauveurs deviennent persécuteurs.)

        C’est en glissant un franc dans la fente du téléphone qu’il comprit ce qui le gênait tant. À force de persévérance, il avait fini par trouver une cabine contenant encore un appareil en état d’usage et qui acceptait les pièces de monnaie. Il venait d’y introduire la sienne, chaude et glissante depuis le temps qu’il la serrait dans sa paume, quand il se souvint.

        Les empreintes sur le téléviseur. Il avait oublié de les essuyer.

        Il se laissa tomber en arrière contre la paroi vitrée. Toute la cabine vibra. Puis il se passa la main sur le visage. Décidément je ne fais que des conneries aujourd’hui ! Si les flics relèvent les empreintes, ce qu’ils feront évidemment, je suis perdu. À moins de ne jamais tomber dans leurs pattes, mais c’est ça qui va être difficile. Mouchkil !

        La tonalité discontinue le tira de sa rêverie. Il n’avait toujours pas composé le numéro. Il dut le refaire plusieurs fois, d’un index tremblant et qui, lubrifié par la sueur, dérapait sur le clavier.

        Il laissa sonner longtemps, sans réponse. Malgré la porte ouverte, il étouffait. La cabine était une fournaise. Le soleil se reflétant sur la façade métallisée du téléphone, sur les montants et les vitres, sur le sol clinquant semé de mégots et de bouts de papier, lui grillait les yeux. Il écarta de son oreille le fer à repasser qui remplaçait le combiné. Toujours pas de réponse.

        Clotilde était peut-être chez les Plonquitte. Impossible de se rappeler précisément leur numéro. Il en fit un qu’il trouva ressemblant, et dérangea un petit vieux furieux.

        Alors il appela les renseignements. Une voix de femme lui conseilla l’annuaire informatique, mais sa demande serait quand même satisfaite. Puis on lui passa huit fois le même morceau de musique, et beaucoup plus souvent encore le même message d’encouragement. Il se lassa, et raccrocha.

        Il n’avait plus qu’à rentrer en vitesse.

        Comme il se glissait hors de la cabine, il fut pris d’une sorte de vertige. La différence de température, peut-être. Ça, et le reste. Il resta un moment immobile, adossé à la paroi brûlante d’un minibus, puis reprit sa course lente, une idée fixe en tête : rejoindre Clotilde. Après, tout irait mieux.

        Il ne pensait plus qu’à ça, et n’entendit même pas la voiture approcher. Quand il leva les yeux, il était trop tard. La GTI venait de stopper net, et les deux blondinets en avaient jailli. Ils fonçaient vers Abderrahman pétrifié. Il y avait un grand costaud, débardeur fluo, santiags effilées comme des cornes. L’autre était plus petit. Beaucoup plus. L’air d’un enfant. Des gants bizarres, sans doigts.

        Lui aussi tenait un rasoir ouvert.

        – Tu vois, dit le grand, j’avais raison.

        – Tu avais raison, dit le petit.

        Ils s’étaient campés devant lui, et souriaient. Abderrahman sourit aussi. À contrecœur, mais il faut savoir se forcer dans la vie, surtout quand on veut la conserver.

        – Il est beau, hein ? dit le grand. Il te plaît ?

        – Il est beau, dit le petit. Il me plaît.

        Quelque chose de froid et de plat vint se coller sous le nez d’Abderrahman.

        – T’entends ? Il dit que tu lui plais. Ça mérite un sourire, non ?

        Les salauds ! Qu’est-ce qu’ils vont me faire ?

        Sur le trottoir opposé, un couple passa, libre, insoucieux. Tout proche, et pourtant si lointain ! Abderrahman avala sa salive, puis risqua, du bout des lèvres :

        – Mais je souris.

        Le petit s’avança, faisant jouer le soleil sur la lame de son rasoir.

        – Et en plus, il parle, ricana-t-il.

        Un instant, Abderrahman ferma les yeux, et ce qu’il vit n’était pas agréable.

        – Tu as la langue bien pendue, hein ? dit le petit.

        Abderrahman sursauta. Sa moustache en fer venait de lui entailler la base du nez. Le sang coula, contournant sa bouche jusqu’au menton, un filet de sang qui paraissait presque froid sur sa peau rôtie.

        – Aïe ! dit le grand, je crois que je te l’ai abîmé.

        – T’en fais pas, dit le petit, il l’était déjà.

        Et il lui plaqua la lame de son rasoir sur la tempe, à l’endroit exact où il s’était blessé chez la vieille. La plaie était encore toute fraîche.

        – On dirait que tu t’es cogné, mon mignon ? Et maintenant tu t’es coupé. Ça serait pas des fois en te rasant ?

        – C’est dangereux les rasoirs, dit le grand.

        Il souriait de toutes ses dents. Bien blanches, parfaitement alignées.

        Alors Abderrahman eut une idée.

        – J’ai une proposition à vous faire, dit-il.

        Le sang lui dégoulinait du menton, tachant ses Bata.

        – Une proposition ? dit le grand.

        – Parfaitement, dit Abderrahman. Moitié-moitié. D’accord ?

        La moustache s’écarta de quelques centimètres. Interdits, les deux barbiers le contemplaient en silence.

        Ils ne purent le retenir. Déjà il avait bondi, et courait, courait comme un fou, zigzaguant parmi les sacs-poubelles. Quand enfin il osa se retourner, il ne vit plus les blondinets. En revanche il aperçut une voiture de police, et comprit l’origine du bruit de sirène qu’on entendait grandir depuis quelques secondes. Et tandis que la GTI passait en trombe, les flics coincèrent Abderrahman, qui dut poser les mains sur le capot de leur voiture, le temps qu’ils examinent ses papiers.

        Il était en situation régulière, et en tirait une espèce de fierté. Cependant un fourgon fut commandé, qui arriva bientôt. Et Abderrahman se retrouva au commissariat de l’arrondissement, pour vérification, et aussi pour porter plainte. Ce qu’il fit patiemment.

        L’inspecteur lui parut plutôt gentil.

        – Vous avez eu de la chance. Des passants ont arrêté une de nos voitures pour nous signaler que des voyous importunaient un joggeur.

        – C’est sûr, ça aurait pu mal finir, dit Abderrahman sans trop chercher à se figurer les choses.

        – Ne vous inquiétez pas, vous êtes en règle. Vous allez pouvoir rentrer chez vous.

        Chez lui ! Clotilde devait se faire un sang d’encre. Il demanda à téléphoner. L’inspecteur lui tendit l’appareil. Toujours pas de réponse. Il n’osa pas demander à consulter l’annuaire pour trouver le numéro des Plonquitte.

        – Vous devriez vous offrir un répondeur, dit le flic. Enfin, vous pourrez bientôt retrouver vos proches. Mais auparavant...

        Il ouvrit la chemise qu’il avait juste devant lui sur son bureau.

        – ... j’aimerais que vous regardiez ces photos.

        Il y en avait quatre, toutes des portraits de Nord-Africains. Sur l’une, il reconnut Majid.

        Il était tellement absorbé par la pensée de Clotilde qu’il ne réagit pas. Heureusement, parce que le flic le surveillait.

        – Vous ne connaissez aucun de ces hommes ?

        – Vous savez, moi, les Arabes...

        Ça fit rigoler le flic. Abderrahman profita de son avantage.

        – Qu’est-ce que vous allez faire contre mes agresseurs ? demanda-t-il.

        – Nous avons relevé le numéro de leur voiture. Croyez-moi, ils ne s’en tireront pas à si bon compte. Ils verront ce qu’il en coûte de s’en prendre aux hôtes de la France. Au revoir, monsieur.

        Même si celui-là se foutait manifestement de sa gueule, jamais encore un flic ne l’avait appelé monsieur. Ce n’était vraiment pas un jour comme les autres.

        – Nous vous contacterons si nous avons besoin de vous.

        Une fois sur le trottoir, il s’arrêta un instant, histoire de se réaccoutumer à la chaleur. Puis il se mit en marche.

        C’est alors qu’il le vit.

        Il arrivait à sa rencontre, les mains dans les poches de sa veste en toile, encore plus rougeaud que tout à l’heure.

        Aucun doute possible, c’était Vasseur !

        Pivotant sur ses talons, il prit la direction opposée, repassa devant le commissariat, et accéléra le pas.

        Quand il se retourna, il comprit que le flic l’avait reconnu. Car ils étaient trois, lui et deux plantons, à le regarder avec une insistance des plus policières.

        Pauvre de moi !

        Il évalua son avance : une vingtaine de mètres.

        C’était peu.

        Il accéléra encore.

        Un coup de sifflet retentit, puis un autre, puis des pas claquèrent sur le trottoir.

        Abderrahman frissonna.

        In cha’llah !

        Un dernier coup d’œil sur ses Bata, et il courut.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

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Fragon 05/08/2016 09:18

"Il en fit un qu’il trouva ressemblant, et dérangea un petit vieux furieux." C'est un truc que j'aurais aimé écrire.
ça fait tout de même drôle de lire un truc d'une autre (?) époque... les francs, la cabine, le type d'agresseurs...

Louis Racine 06/08/2016 16:19

Merci ! C'est bien agréable, pour l'artisan, tous ces commentaires !