Beau temps pour la vermine, 6

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 6Beau temps pour la vermine, 6

 

 

4.

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

 

Ce n’était pas tellement cette vieille qu’il avait tuée, mais avec toutes ces bavures, une vraie recrudescence, Abderrahman s’attendait à tout instant à recevoir une balle malencontreuse. Voilà pourquoi il étirait tant qu’il pouvait ses longues jambes musclées, cadeau du Très-Miséricordieux, qui pourtant, s’il ne s’en fichait pas complètement, donnait l’impression d’accabler plus qu’il n’était décent son esclave.

        Mais non : providentielle, une faille s’ouvrit dans la falaise des immeubles. Abderrahman s’y jeta sans hésiter.

        Tout de suite, il se sentit mieux. Il huma la fraîcheur, savoura la caresse du courant d’air sur ses chevilles calcinées. Ça fait du bien, hein, Abderrahman ? Mais ce n’est pas une raison pour dormir. Tu as les flics aux fesses. Cours, et pense en courant, si tu ne veux pas contribuer à la recrudescence.

        Mais le miracle se faisait attendre. Pas la moindre porte dans ces longs murs orbes de briques brunes, qui défendaient d’afficher au nom d’une loi plus que centenaire. Interdiction inutile : on imaginait mal l’intérêt de contrevenir, vu l’étroitesse de la rue, et sa fréquentation probablement nulle en temps ordinaire, puisque c’était une impasse.

        Une impasse, une voie sans issue, ou, plus exactement, à une seule issue. Malheureusement, le panneau représentant, sur fond bleu, un marteau rouge à manche blanc, Abderrahman venait juste d’en comprendre la signification. Et une fois engagé dans la souricière, impossible de faire demi-tour.

Tandis que les flics le talonnaient.

        Tiens ? non.

        Le fond de l’impasse grandissait. Abderrahman courait toujours, rasant le mur de droite. À une centaine de mètres derrière lui, l’entrée de la rue paraissait libre. Pas l’ombre d’un poursuivant. Qu’est-ce qu’ils fichaient ?

        C’était pourtant clair : ils savaient, eux. Ils attendaient tranquillement qu’il ressorte par le même chemin. Que je suis con, se disait-il, je gaspille mes forces.

        Et en effet il n’était plus qu’à dix mètres du mur de fond. Infranchissable. Même en grimpant sur la tonne de sacs-poubelles entassés au pied.

        Des sacs-poubelles ?

        Une étincelle se ranima dans les cendres de son espérance.

        Des sacs-poubelles à cet endroit, ça voulait dire une porte.

        Et il la vit. Tout à fait au bout du mur de droite, dans l’angle, une porte métallique peinte en vert, tellement étroite qu’on avait peine à croire qu’elle ait pu livrer passage à une telle abondance d’ordures. Pour une grève, c’était une belle grève. Ça sentait le bio-dégradable à tuer un égoutier.

        Deux autres caractéristiques essentielles de cette porte : elle était fermée, à clé sans doute, et dépourvue de poignée.

        Abderrahman se retourna. Toujours personne en vue. Quand même, ça lui faisait drôle. Et s’il s’inquiétait pour rien ? S’ils avaient renoncé à le rattraper ?

        Avec toute la rapidité dont il restait capable, il empila des sacs-poubelles contre le mur, et tenta l’escalade. Peine perdue. La colonne se tassa d’un coup, puis se brisa. Il recommença, recommença encore, améliorant chaque fois la solidité de ses constructions, mais jamais assez pour atteindre le faîte du mur. Les sacs roulaient, s’affaissaient ; tôt ou tard ils crevaient, répandant leur contenu abominable, leur odeur spéciale. Les plus ventrus n’étaient pas forcément les plus nauséabonds.

        Abderrahman regarda vers l’entrée de l’impasse. Toujours personne.

        Trempé de sueur, les avant-bras tétanisés, un oursin dans l’estomac, il rebâtissait une fois de plus l’impossible escalier, quand les brumes de son découragement s’écartèrent, découvrant une lueur d’espoir. Une idée lui était venue. Une bonne.

        N’empêche que pour aller s’ensevelir sous un tas de sacs-poubelles plus ou moins bien clos, plus ou moins étanches, il faut y être obligé.

        Son idée lui plaisait tellement qu’il souriait comme un gosse, tout en rampant sur le trottoir gras, creusant dans la colline noire et bleue un tunnel qui se refermait derrière lui.

        Il se fit un petit nid pas très douillet, pas très aéré, mais au moins, ils n’iraient pas le chercher là. Ils penseraient qu’il avait réussi à franchir le mur. Il n’y avait plus qu’à attendre. C’était bien son tour, non ? Finalement je ne suis pas si bête, se disait-il. Je suis très malin parfois.

        Et il attendit.

        Ailleurs que dans cette impasse où le soleil n’entrait jamais, il n’aurait pas tenu deux minutes sous sa pyramide d’immondices. Déjà comme ça, il bouillait, à cause du plastique. Et puis c’est curieux comme les ordures dégagent de la chaleur. Il fermentait là des mélanges explosifs, toute une alchimie.

        Ça ne lui disait pas ce que faisaient les flics pendant ce temps-là.

        Il commençait à étouffer. Il écarta l’os de poulet pointé vers son œil droit, et serpenta du bras dans la masse qui l’oppressait, se ménageant une cheminée d’aération qui pouvait également servir de lucarne.

        Au moindre mouvement, il déclenchait un orage. Un orage mou, confidentiel. Le vacarme du plastique se plissant lui déchirait les tympans, alors que, peut-être, on n’entendait rien de l’extérieur.

        Mais ce n’était pas sûr.

        Il s’imposa donc la plus stricte immobilité.

        Soudain, il retint son souffle. Il lui semblait avoir perçu un léger bruit.

        Provenant non de la rue, mais du tas d’ordures.

        Un sac qui changeait de position. Ou qui, après avoir été écrabouillé, se reformait.

        Abderrahman sourit. C’est fou ce qu’on panique facilement dans certaines circonstances.

        Quelques secondes passèrent, puis le bruit reprit.

        C’était vraiment trompeur. On aurait dit une présence toute proche. Abderrahman continuait à sourire, plus attentif à ce qui se passait dans la rue qu’aux propriétés mécaniques des sacs-poubelles.

        La troisième fois, il blêmit.

        Le bruit se prolongeait, mais aussi son origine paraissait se déplacer, remonter du sol vers sa main gauche à demi coincée entre deux sacs particulièrement rebondis.

        Il la retira d’un geste brusque. Il avait compris.

        Un rat !

        Même – ou surtout ? – pour qui a grandi dans un bidonville, le rat est le pire ennemi. La méchanceté faite animal. Le chien est con et servile. Il n’intimide que s’il a peur. Le rat est intelligent, et d’une audace illimitée. Un seigneur. La morsure du chien blesse, celle du rat traumatise.

        Le bruit cessait, puis reprenait, chaque fois plus proche. Abderrahman osait à peine respirer. Encore dix secondes comme celles-là, et il s’évanouissait.

        Un nouveau froissement lui parvint. À droite cette fois.

        C’était trop. Il faillit bondir hors de sa cachette, et se retint de justesse.

        Il fit bien. Car, dans l’axe de la lucarne, il vit la porte pivoter tout doucement sur ses gonds. Elle resta un instant entrebâillée, puis d’un seul coup s’ouvrit en grand, et deux flics apparurent, l’arme au poing. Ils s’avancèrent vers le tas d’ordures, et bientôt Abderrahman ne les vit plus.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

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