Beau temps pour la vermine, 7

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 7Beau temps pour la vermine, 7

(Où les issues deviennent des impasses, et inversement.)

        – Merde alors, il a filé.

        – Impossible. Dis donc, ça schlingue ici.

        – Il a filé, c’est évident. Il a escaladé les poubelles.

        Un coup de sifflet fusa tout près. Puis un dialogue s’établit entre les deux flics et ceux qui étaient restés planqués à l’entrée de l’impasse. Un concert de hurlements plutôt, qui résonnaient désagréablement aux oreilles d’Abderrahman. Tout autre bruit avait cessé.

        – Qu’est-ce qui se passe ?

        – Il a filé.

        Celui qui criait ainsi était à moins de deux mètres.

        – Impossible !

        – Si on vous le dit.

        – On arrive.

        Cavalcade.

        – Vous voyez, il s’est fait un échafaudage, le salaud.

        – Merde ! on n’avait pas pensé à ça.

        – Dites, ça pue dans le secteur.

        – Ça doit venir des poubelles.

        Ce trait d’esprit fut salué par des rires.

        – Vous êtes sûrs qu’il est pas planqué dans le tas de merde ?

        – Eh ! doucement, les gars. Personne irait se fourrer là-dedans.

        Abderrahman attendait une suite, par exemple « même pas un bougnoul », mais elle ne vint pas. Il devait y en avoir dans la bande, des bougnouls. Ils sont partout.

        En revanche, un cri strident le glaça. Un cri de bébé à qui on tord le bras.

        – Un rat, les mecs ! Ça grouille de rats !

        Il y eut une brève fusillade.

        – Je l’ai eu, chef.

        – Non mais vous êtes dingues, ou quoi ? On n’est pas au tir forain.

        Silence consterné.

        – Bon, on n’en parle plus. La preuve est faite que Khaliqui n’est pas là-dessous. Qu’est-ce qu’il y a derrière ce mur ?

        – Une école, chef.

        – On a encore une chance de le cueillir. Vous deux, vous restez là ; vous trois, vous passez le mur ; faites-vous aider par ceux qui restent ; les autres avec moi, on fait le tour en voiture. Et on se grouille.

        Coincé qu’il était sous sa montagne de détritus, et très tôt rendu aveugle par l’obturation de sa lucarne, Abderrahman dut se contenter d’imaginer le spectacle que donnèrent alors les flics restés dans l’impasse, et de subir sans protester les tourments détestables qu’ils lui infligèrent à leur insu. Car, après avoir longtemps hésité, ils s’étaient accordés à estimer que les rats décamperaient sans demander leur reste, si ce n’était déjà fait. Ils s’étaient donc mis à l’ouvrage. Et ils saisissaient les sacs à pleins bras, se les lançaient et les relançaient, les empilaient, les escaladaient, haletants, trépignant d’enthousiasme, puis retombaient, se laissaient emporter par le torrent, s’y roulant, s’y vautrant délicieusement avant de repartir à l’assaut, infatigables. Ce n’étaient que rires, cris et jubilation, sauf pour Abderrahman, dont les côtes menaçaient de craquer sous la pression des alpinistes, par sacs interposés. Comme prévu, les rats s’étaient enfuis. Mais l’inconfort de sa situation augmentait de seconde en seconde. Il allait se rendre à ses bourreaux, quand le gong sonna :

        – Laissez tomber ; on n’y arrivera pas. Les sacs sont trop aplatis maintenant.

        Ils avaient enfin compris.

        Alors ils formèrent une pyramide humaine. Et en deux minutes, les trois flics désignés avaient franchi le mur. Comme quoi on obtient tout avec de la patience. Pas vrai, Abderrahman ?

        Lentement, les sacs se reformaient, son thorax aussi. Les détritus reprenaient leur tranquille décomposition, leurs mystérieux échanges. De nouveaux parfums, tout aussi affolants que les précédents, naissaient au cœur du chaos.

        – C’est dégueulasse, quand même, dit un des deux flics restés sur place. Je te foutrais le feu à tout ça, moi. Paraît que l’armée doit commencer à déblayer demain.

        – Eh ben ils ont du boulot, les troufions !

        Ils déambulaient gravement devant le tas d’ordures, donnant de temps en temps un coup de pied dans les sacs.

        – Qui c’est, ce mec ?

        – Qui ?

        – Le mec, là, Kakiki ; le bougnoul.

        – Un trafiquant de drogue.

        – Un gros ?

        – On dirait.

        – Ah ! les salauds.

        – Qui ?

        – Les trafiquants.

        – Ouais.

        – J’ai pas dit les bougnouls.

        – Non.

        – Regarde Nabil.

        – Belmokhtar ?

        – Ouais.

        – Il est sympa.

        – Supersympa. Remarque, il est Tunisien. Les Tunisiens sont déjà plus évolués.

        – Plus évolués, ouais, il paraît.

        – Ouais.

        Un silence. Ils méditaient.

        – Tu crois qu’ils l’auront ?

        – Qui ?

        – Les copains.

        – Qu’ils auront qui ?

        – Kakiki.

        – Khaliqui ?

        – Ouais.

        – Ouais. Je crois.

        – On parie ?

        – Quoi ?

        – Une caisse de champ’ !

        – Non, je veux dire : on parie quoi ?

        – Qu’on le chopera pas. C’est des diables.

        – Avec Vasseur, il a aucune chance.

        – Ah ouais ?

        – Tu verras ce que te dis. Et puis on sait qui c’est maintenant.

        – Qui ?

        – Khaliqui.

        – Et alors ?

        – On le retrouvera comme on veut.

        – Il va se planquer.

        – Où ?

        – Chez d’autres bougnouls. Ils se tiennent tous les coudes.

        Cette fois le silence dura si longtemps qu’Abderrahman crut qu’ils s’étaient endormis. Mais la conversation reprit.

        – Fait chaud.

        – Encore nous on est vernis. Y a de l’ombre.

        – N’empêche qu’on se taperait bien une mousse.

        Malgré la puanteur environnante, cette réplique secoua durement le prisonnier. Jamais il n’avait eu une telle envie de bière. Pour comble d’ironie, il était ceinturé de boîtes de Kanter vides, plus ou moins écrabouillées.

        – T’es con, je vais plus arrêter d’y penser.

        Nouveau silence. Abderrahman atteignait les limites de la résistance. Il ne respirait plus qu’une fois sur trois, il avait mal partout. Ses plaies à la tempe et à la base du nez s’étaient rouvertes, et ça le brûlait sans soulagement possible.

        Il fallait sortir de là. Mais comment ?

        Si encore ces deux couillons avaient eu assez de courage pour abandonner leur mission et aller boire leur bière ! Mais ils restaient plantés là à ne savoir quoi se dire, perdus dans un songe préhistorique.

        Abderrahman n’en pouvait plus. Une idée, vite !

        Peu à peu, avec d’infinies précautions, il écarta les sacs qui l’étouffaient. Puis il plongea le regard dans l’étroit tunnel.

        La porte était restée ouverte.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

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