Beau temps pour la vermine, 9

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 9Beau temps pour la vermine, 9

(Où Abderrahman se reçoit mal.)

        Les yeux du chauffeur perdirent leur fixité. Il se réveillait.

        – ’mande pardon ? bâilla-t-il en observant son rétroviseur.

        – Rue Saint-Maur. Au 52. S’il vous plaît, monsieur.

        Le taxi tendit la main vers ses lunettes de soleil. Mais il examinait toujours le rétroviseur.

        – J’ai de l’argent, ajouta Abderrahman, qui joignit même le geste à la parole, exhibant un billet de dix sacs.

        – Y a erreur, petit. Je suis taxi, pas éboueur.

        – Je vous en prie. Je suis blessé.

        – Chuis pas ambulancier non plus.

        – J’ai juste trop mal au pied pour marcher.

        – Peut-être, mais tu pues.

        – Je vous donnerai un bon pourboire.

        – Tu pues, je te dis.

        – Pourquoi vous me tutoyez ? Parce que je suis un immigré ?

        – Non, parce que tu pues.

        – Alors vous ne voulez pas ?

        Le chauffeur, qui jusqu’alors avait paru solidement collé sur son siège, se retourna d’un seul mouvement vers Abderrahman, lui pointant sous le nez un flingue éléphantesque.

        – Descends.

        – Non mais vous rigolez ?

        – Descends, avant que je te fasse une tache de trop sur ton beau costume.

        Et voilà comment Abderrahman se retrouva sur le trottoir, écœuré par la méchanceté humaine bien plus qu’il ne l’avait été par son séjour dans les ordures. Sa Bata droite à la main, les yeux pleins de larmes, il reprit sa pénible claudication vers le plus incertain des avenirs.

        Quand pourrait-il enfin joindre Clotilde ? Elle devait être folle d’inquiétude. Il voulait lui parler. Entendre sa musique. Il aurait moins mal.

        Mais les cabines téléphoniques d’une des plus prestigieuses cités de l’univers tardaient toujours à proposer un appareil en état de marche, voire un appareil tout court, au pauvre connard dépourvu de carte à puce.

        Même ses cigarettes lui refusèrent tout réconfort, écrabouillées qu’elles avaient été pendant son séjour sous les ordures. En vain tenta-t-il d’en fumer une, la moins abîmée. Entre ses phalanges fébriles le papier crevait par à-coups imprévisibles, il réussit seulement à se brûler doigts et lèvres. Il jeta tout le paquet dans le caniveau. Des Bastos longues.

        L’air était chaud et épais comme de la lave. Le sang affluait en durs battements à ses tempes ; au-dessus des immeubles couleur de plomb, le soleil paraissait grandir à ce rythme.

        Je meurs, balbutia soudain l’infortuné.

        Et de choir.

        Il chut de tout son long, sans lâcher sa Bata, rêvant de Clotilde et de bière. Rêvant, surtout, qu’on lui arrachait enfin cette cheville si douloureuse. Rêvant qu’il était à El Jadida, courant sur les remparts. Naïma le regardait courir, belle comme une sorcière. Plus vite, Abderrahman ! Et quand il avait disputé le championnat régional. Il était arrivé troisième. Troisième de la région ! Il était dans le journal. Sa mère n’avait pas pleuré (sa dignité le lui défendait devant monsieur Rmili) mais elle avait fait en l’honneur de l’invité surprise une pastilla vraiment gastronomique, même si le pigeon s’était fait remplacer par la poule de monsieur Ouzzif, celle dont c’était le tour, comme disait son propriétaire, un blédard dont les yeux semblaient fendus au couteau. Abderrahman revoyait monsieur Rmili sortant de derrière son dos le fameux journal. « Voici, madame, un modeste cadeau pour vous. J’ai pensé qu’il vous serait agréable d’avoir par cette voie des nouvelles de votre fils ici présent. » C’était de la comédie, parce que tout le monde savait déjà, mais quand même, quelle fête !

        L’œil contre le trottoir, Abderrahman vit passer des passants. Trois ou quatre, peu importe. Il ne les comptait pas plus qu’il ne comptait pour eux.

        Clotilde, je t’aime ! Comment je vais faire pour te le dire maintenant ? Je meurs.

        Il mourait au milieu de l’indifférence générale, comme dans les faits divers, quand une voix masculine descendit jusqu’à son oreille, où elle s’insinua. Et cette voix disait :

        – Eh !

        Alors il souleva une paupière et répondit :

        – Hein ?

        Le dialogue s’amorçait.

        – Ça va ? reprit la voix.

        Ce devait être Dieu lui-même, pour se préoccuper ainsi d’un tel déchet.

        Cependant, comme un serpent que charme le piaillement aigre du riata, sa colonne vertébrale ondulait, sa tête se redressait, il articula :

        – Aidez-moi.

        Aussitôt il fut saisi aux épaules, retourné sur le dos, palpé, pendant qu’on lui maintenait fermement le poignet. Ouvrant les yeux, il aperçut une masse de cheveux bruns frisés.

        – J’ai mal au pied. Une entorse.

        – Une entorse ?

        Ce ne devait pas être la première explication qui venait à l’esprit quand on considérait l’état de notre héros.

        – Et vous vous êtes fait ça comment ?

        – En sautant.

        – En sautant ?

        Abderrahman sourit intérieurement. La voix de son interlocuteur était relevée d’une pointe d’accent caractéristique.

        – Oui. J’étais poursuivi.

        Il s’assit, et vit, agenouillé près de lui, un Maghrébin de vingt-cinq ou trente ans, vêtu d’une chemisette à crocodile et autres effets haut de gamme.

        – Poursuivi par qui ?

        – Par la malchance.

        Dieu soupira.

        – Vous ne pouvez pas rester comme ça. Il vous faut des soins. Ma voiture est à deux pas. Je vais vous conduire à l’hôpital.

        Il était très serviable, mais l’hôpital, Abderrahman n’y tenait guère. À cause de la sécu qu’il n’avait pas. Enfin, pas encore.

        – J’aimerais mieux que vous me rameniez chez moi.

        – Écoutez, je suis étudiant en médecine. Même sans vous examiner davantage, je peux vous dire que vous avez besoin de soins immédiats. C’est pourquoi il serait plus sage d’aller d’abord à l’hôpital. Mais si vous souhaitez prévenir quelqu’un chez vous, rien de plus facile. Vous n’avez qu’à lui téléphoner.

        – Ma femme me soignera. Elle est infirmière. Il y a tout ce qu’il faut à la maison.

        Abderrahman se trouvait audacieux. Car Clotilde n’était pas vraiment sa femme, elle n’était pas du tout infirmière, et quant à la troisième affirmation, elle aurait prêté à sourire en d’autres circonstances.

        – Comme vous voudrez. Mais à mon avis, une radio s’impose.

        – J’irai demain matin ; oui, dès demain, de bonne heure.

        Un silence.

        – Comme vous voudrez. Où habitez-vous ?

        – 52, rue Saint-Maur.

        – Appuyez-vous sur mon bras. Ma voiture est juste au coin de la rue.

        – Merci.

        Abderrahman se laissa guider jusqu’à une épave de Fuego, s’y glissa en moins de cinq minutes, aidé de son sauveur, et le tout se mut vers la résidence principale du passager, avec assez de bruit pour informer l’improbable piéton que le nuage qu’il voyait foncer sur lui recelait un véhicule automobile.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

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