Beau temps pour la vermine, 14

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 14Beau temps pour la vermine, 14

 

 

8.

Où la température monte de quelques degrés.

 

Chez les Yaziri, le temps passait avec une lenteur désespérante, s’écoulait goutte à goutte entre le canapé saumon et la table de travertin, au centre du triangle que formaient le petit réfrigérateur, le téléphone et la salle de bain. Abderrahman, au large dans les vêtements de Samir (il avait rendu les siens à Mbarek, par l’intermédiaire d’Ali), buvait des bières en regardant la télévision, pendant que Chantal faisait le ménage ou sa toilette ou les courses et que Samir était sorti ou se reposait dans la chambre. Parfois aussi Chantal se reposait. Parfois encore ils bavardaient tous les trois devant la télévision en buvant de la bière ou du whisky ou du martini avec ou sans gin. Le premier soir, ils dînèrent en regardant Canal Plus. Chantal avait fait des frites et des hamburgers à l’oignon, et une salade de fruits au rhum. Abderrahman dut beaucoup se forcer pour manger. Tout l’après-midi il avait tendu l’oreille au moment des informations, mais rien sur l’affaire, ni sur la mort de Lahcen d’ailleurs. Rien non plus dans le journal que Samir, à sa demande, avait acheté dans la soirée. Bien sûr, Samir et Chantai ignoraient toute l’histoire, ils rendaient seulement service à un ami d’Ali, par amitié pour Ali, qu’ils semblaient connaître depuis longtemps.

        Le plus pénible était de ne pas avoir de nouvelles de Clotilde. Ali avait donné à Abderrahman le numéro des Plonquitte. Il les appela plusieurs fois, en vain : ils ne savaient rien. Pourtant ils constituaient avec trois ou quatre autres familles d’Antillais un réseau incroyablement ramifié qui s’étendait à toute la région parisienne, et même se prolongeait dans plusieurs grandes villes de province. Mais personne n’avait vu Clotilde. Aimé Plonquitte et ses autres frères avaient d’autant plus de mal à rassurer Abderrahman qu’eux-mêmes étaient au comble de l’inquiétude, jusqu’à le laisser transparaître dans leur voix. L’espoir renaquit mercredi matin quand Aimé lui téléphona chez les Yaziri pour lui dire qu’on avait aperçu Clotilde au Havre. Même si sa présence là-bas restait inexpliquée, la nouvelle le suffoqua de joie. Mais un quart d’heure plus tard, Aimé rappelait. Une lamentable confusion. Les deux hommes restèrent un long moment à écouter, sans pouvoir raccrocher, le bruit de leurs respirations mêlées.

        De son côté, Ali avait mis sur les dents toute une population d’immigrés, surtout des Marocains, mais pas seulement, et pour pouvoir se consacrer plus directement aux recherches s’était fait délivrer un arrêt de travail de trois jours. Mais l’extrême prudence à laquelle la sécurité d’Abderrahman contraignait ces limiers-là leur ôtait beaucoup de leur efficacité. Au moins les apparences étaient-elles sauves, et les Plonquitte satisfaits de savoir que les amis de l’ami de Clotilde se donnaient du mal eux aussi, fût-ce en pure perte. Comment auraient-ils pu réussir quand eux-mêmes échouaient dans une entreprise les concernant au premier chef ? Et les Antillais en savaient assez sur la situation d’Abderrahman pour comprendre les précautions dont il s’entourait. Sans entrer dans les détails, Ali leur avait dit que son protégé devait se cacher de la police. Quant à ses autres adversaires, il ne les avait pas évoqués. Il en faisait son affaire.

        Chaque matin, Chantal montait des croissants auxquels Abderrahman touchait à peine, et le journal, qu’il dévorait. Ses hôtes heureusement ne s’étonnaient pas de son manque d’appétit, et voyaient dans sa passion pour l’information écrite un excellent remède à son inactivité. Sur chaque page l’invalide s’attendait à découvrir son portrait, mais non, toujours rien. Pour finir, il se plongeait dans la rubrique des sports, où il savait au fond de lui qu’il n’aurait jamais sa photo, et la lisait du premier au dernier mot. L’actualité sportive était dominée par le Tour de France ; il connut bientôt par cœur la composition de toutes les équipes.

        Puis il se douchait, s’habillait, repliait le canapé, et s’y installait pour le restant de la matinée. À midi, il retournait à la cuisine grignoter quelque chose, moins pour assouvir un besoin que pour plaire à ses hôtes, qui le trouvaient très agréable. En effet, il parlait volontiers, même si la plupart du temps c’était pour ne rien dire, et tenait assez bien l’alcool. Dès le deuxième soir, Samir le tutoyait, aussitôt imité par Chantal.

        L’après-midi, il reprenait ses déambulations entre le petit réfrigérateur et le canapé, ses stations derrière le store vénitien aux lames chauffées à blanc. Le paysage ne changeait guère. Les sacs-poubelles continuaient à s’entasser au pied des immeubles, l’armée n’intervenant toujours pas. Car au dernier moment des grévistes goguenards avaient fait connaître leur satisfaction de se voir décharger du travail qu’ils avaient laissé s’accumuler pendant deux semaines. Vexées, les autorités avaient ajourné sine die le déclenchement des opérations. D’après Chantal, c’était du latin, et ça ne voulait rien dire de bon.

        Malgré la gentillesse des Yaziri, l’appartement rétrécissait de jour en jour. Abderrahman était las de devoir chercher où poser ce pied que le plâtre lui faisait encore plus encombrant qu’à l’ordinaire. Il attendait avec impatience que ses hôtes s’en aillent. Ils avaient le projet de passer quelques jours en Normandie, profitant du congé que procurait à Samir la débrouillardise d’Ali. Mais ils ne partiraient que vendredi matin.

        Il se demandait en même temps comment il supporterait la solitude. Mal, sûrement. Surtout la nuit. Déjà qu’il se réveillait en sursaut au bout de cinq minutes ou faisait des cauchemars d’où il sortait épuisé. Alors, par force, il goûtait la fraîcheur relative et pestilentielle d’une nuit qui n’en finissait pas, fumant à la fenêtre les cigarettes rapportées par Samir de son travail, des blondes de luxe qui lui matelassaient le palais d’un manteau amer, et dont l’arôme raffiné camouflait mal les grappes d’effluves escaladant la façade. Tout en fumant, Abderrahman pensait à Clotilde, et les mêmes images, toujours, se succédaient dans son esprit à un rythme endiablé ou, au contraire, horriblement lent, mais qui de toute façon lui donnait le tournis. Alors il se recouchait, comme le galérien rejoint son banc.

        Mais les heures les plus pénibles étaient celles où il restait seul avec Chantal. Il craignait toujours qu’elle ne lui fasse perdre la tête, et menait contre la tentation un combat qui, lui semblait-il, le desséchait à vue d’œil. Il se sentait céder peu à peu devant la perversité de l’ennemi ; à force de se répéter ses vœux de fidélité, il les vidait de leur valeur. Il ne tenait plus que par les nerfs, et aurait giflé monsieur Rmili s’il s’était permis une réflexion désagréable. Heureusement, on ne voit pas ce que monsieur Rmili serait venu faire là.

        Il n’avait pas tort de se méfier. Jeudi dans l’après-midi, Samir sortit. Il fallait vérifier et compléter l’équipement de véliplanchiste que Chantal lui avait offert à Noël sur ses indications, faire vidanger la voiture etc. Chantal avait bien rangé toute la maison, et maintenant elle avait un peu mal à la tête. Elle s’était donc allongée. Abderrahman alluma la télévision. Il tomba sur une série américaine tellement nulle qu’il s’en aperçut. Il zappa dans tous les sens, suivit un moment une étape du Tour de France soporifique, avant de se résigner à éteindre le poste. Que de la merde.

        Il se leva, se rassit, fuma une Dunhill, alla se chercher une bière. Chipa au passage une dragée du baptême du neveu de Chantal.

        Chantal. Il ne cessait de penser à elle.

        Si on peut appeler ça penser.

        L’appartement était totalement silencieux. Abderrahman avait l’impression que la jeune femme pouvait l’entendre croquer sa dragée (dégueulasse, comment peut-on aimer ça, en plus il le savait, pour avoir déjà goûté). Mais peut-être dormait-elle ? Une chance.

        Il sourit, puis un léger bruit lui parvint de la chambre. Non, Chantal ne dormait pas.

        Et alors ?

        Il regarda l’heure au magnétoscope. Ça ne faisait pas vingt minutes que Samir était parti, et déjà il n’en pouvait plus. La bière lui donnait chaud, chaque froissement de drap derrière la cloison lui torréfiait les organes.

        Alors il eut une idée géniale. Il allait prendre une douche. Et il la ferait durer. Enfermé dans la salle de bain, il serait invulnérable. S’il le fallait, il attendrait jusqu’au retour de Samir.

        Génial, non ?

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

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