Beau temps pour la vermine, 15

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 15Beau temps pour la vermine, 15

(Où la température monte de quelques degrés.)

        Il happa ses béquilles, se dressa de toute sa hauteur, finit quand même sa bière, et écouta. Toujours des froissements à côté, comme des invitations, mais non, puisqu’il avait décidé de résister. Il s’approcha de la porte, et dit dans l’entrebâillement :

        – Chantal ?

        Les froissements cessèrent.

        – Oui ?

        – Ça va ?

        – Un tout petit peu mieux, oui, merci.

        – Je voulais juste te dire : je vais me doucher.

        – Oh ! une douche. Super-idée. Je sens que c’est ça qu’il me faut.

        Abderrahman se traita intérieurement.

        – Je t’en prie, vas-y la première.

        La porte s’écarta, et Chantal parut, vêtue de la même robe-sac hypercourte que le premier jour. Abderrahman fit un bond en arrière, ce qui, vu son état, tenait de l’exploit.

        – Et pourquoi ne pas y aller ensemble ? dit-elle.

        – Non, non, je préfère comme ça.

        Chantal le regarda un instant avec des yeux aussi énigmatiques que sa proposition, mais le jeune homme tenait bon.

        – Que tu es bête, gloussa-t-elle en lui caressant la joue d’un index furtif. Mignon, mais bête.

        Puis elle se dirigea vers la salle de bain, et Abderrahman vers le canapé.

        Finalement, se dit-il, si elle se douche elle aussi, nous voilà séparés pour le double de temps. Il alluma une Craven « A », qu’il savoura comme le plus exquis des plaisirs, jusqu’au moment où son regard rencontra ce qu’il n’aurait pas fallu.

        Cette étourdie de Chantal avait laissé entrouverte la porte de la salle de bain, et négligé de tirer le rideau de la douche. Ce qui n’aurait gêné personne si Abderrahman ne s’était pas justement trouvé dans l’axe. Le spectacle commença, agrémenté du charmant gazouillis de l’eau ruisselant sur le beau corps bronzé. Tout en se savonnant, Chantal ondulait sous la pluie fine et chaude, le dos tourné vers la porte.

        Abderrahman ne respirait plus. Le clapotis de l’eau l’assommait comme le grondement d’un torrent, la blancheur des paquets de mousse glissant au creux du dos jusqu’aux fesses qu’ils contournaient respectueusement l’éblouissait. Il ne sursauta même pas quand sa cigarette lui brûla les doigts. Il écrasa longuement le mégot dans le cendrier géant en onyx véritable, rapporté du Mexique par le couple. C’est beau, l’onyx.

        Mais Abderrahman ne parvenait pas à oublier les fesses de Chantal. Enfin, il avait réussi à les quitter des yeux, c’était déjà ça. Il s’en félicita même, Qu’est-ce qu’elle s’imaginait ? Qu’il n’avait jamais rien vu ? Et puis ç’aurait été dommage de flancher maintenant, à quelques heures de leur départ.

        Non, il ne succomberait pas à ces charmes certains. Il n’y avait donc aucune raison de ne pas profiter du spectacle. Après tout, il ne faisait rien de mal. Pourquoi refuser à son hôtesse un petit service qui lui coûtait si peu ? Si elle avait besoin qu’il la regarde, il voulait bien, lui. Pas mauvais bougre.

        Il se ralluma une Dunhill, autant faire ça confortablement.

        Puis leva les yeux.

        Nous en étions au rinçage minutieux. Entre les mains de Chantal, la pomme de la douche s’animait, devenait complice de tendres émois.

        C’était trop.

        Trempé de sueur et la gorge sèche, Abderrahman se leva, marcha vers la salle de bain. Pour fermer la porte. Tant pis si ça déplaisait. Fermer la porte, Abderrahman ? Tu es sûr ? On dirait que tu regrettes déjà. Mais oui, je vais fermer cette porte, doucement, sans rien dire. Alors pourquoi as-tu écrasé ta cigarette à peine commencée? À cause de tes béquilles ? Tu pouvais la poser sur le bord du cendrier, où elle t’aurait attendu bien sagement. Quel gaspillage !

        Il avança la main vers le battant. Chantal semblait l’avoir entendu venir. Elle s’était immobilisée, lui tournant toujours le dos, les bras ramenés sur la poitrine.

        Abderrahman avança encore un peu la main vers la poignée, exactement dans la direction de ce cul magnifique.

        La porte de l’appartement s’ouvrit, et Samir entra.

        – Alors Abder ? Ça baigne ? Putain, ce qu’il fait chaud dans cet appart’. Remarque, dehors c’est pire. Pas un pète d’air. Où est ma régulière ? Toujours entre la vie et la mort ? Vise un peu cette merveille.

        Et il exhiba un maillot de bain à faire s’évaporer instantanément l’Arctique, l’Antarctique et tout ce qu’il y avait de plus glacé dans l’univers.

        – J’avais tellement hâte qu’elle l’essaye que je suis rentré tout de suite. Qu’est-ce que tu en penses ?

        Incapable de répondre, Abderrahman vit se décomposer le visage de Samir, au fur et à mesure que ce mari attentionné prenait conscience de certains détails, comme par exemple le bruit provenant de la salle de bain.

        – Elle est sous la douche ? demanda-t-il d’une voix de somnambule.

        Abderrahman hocha la tête, malheureux et inquiet. Samir avait vu la porte entrouverte. Il était blême.

        – Dis donc, Chantal, cria-t-il, posant sur Abderrahman un regard dénué de toute expression, tu pourrais t’enfermer quand tu prends ta douche !

        – J’allais justement fermer la porte, articula notre héros.

        Il faut croire que ce sont les arguments les plus stupides qui convainquent le mieux, à condition d’être avancés avec un air suffisamment imbécile. Samir ne résista pas plus longtemps au douloureux froncement de sourcils d’Abderrahman. Il se dérida d’un coup, et, lui posant sur l’épaule une main fraternelle, murmura :

        – Elle a un beau cul, hein ?

        Puis, entrant dans la salle de bain :

        – Regarde ce que je t’ai trouvé, mon petit chat.

        Abderrahman n’assista pas à l’essayage. Mais les exclamations qui jaillissaient de la salle de bain maintenant fermée laissaient supposer que le maillot allait très bien à Chantal.

        Personne ne reparla de l’incident, jusqu’au soir après dîner. Les deux hommes étaient seuls au salon, Chantal garnissant le lave-vaisselle. Samir offrit une Pall-Mall à Abderrahman, puis, se rapprochant de lui sur le canapé, lui glissa :

        – Tu sais, je ne t’en veux pas pour tout à l’heure. Et même, je te comprends. D’abord il y a cette photo. Elle est chouette, non ? C’est un copain qui l’a prise. Un pro. Il travaille avec les Allemands, et tout. Chantal t’excite, c’est normal. Elle est superbe. Un jour qu’on aura le temps, je te raconterai comment je l’ai connue. Une fille comme elle, y en a pas deux, tu vois. C’est pour ça que je t’en veux pas. Je vais te dire aussi pourquoi. C’est que je sais que jamais, tu m’entends ? jamais elle ne me trompera. Je suis tranquille, tu piges ? Moi, je suis un vrai père tranquille.

        Et il rigola, donnant une bonne bourrade à Abderrahman, qui la lui rendit, tout en considérant avec perplexité ce vrai père tranquille qui n’avait pas d’enfants.

        La fin de la soirée fut marquée par un orage hallucinant. Pendant deux heures, tout Paris fut coiffé d’une résille d’éclairs. Les coups de tonnerre étaient si violents qu’on aurait dit un spectacle organisé par la Mairie pour le bicentenaire de Chirac. Pelotonné sur le canapé, le trio attendit le retour de l’électricité en grignotant un reste de crackers bleuis par l’orage. Abderrahman pensait à Clotilde. Il l’imaginait dehors sous toute cette eau, ne sachant où se réfugier. Mais peut-être était-elle à l’abri. Peut-être même sous d’autres cieux, à des centaines, des milliers de kilomètres du canal de l’Ourcq. Peut-être pensait-elle à lui en ce moment.

        Une larme roula sur sa joue.

        C’était l’orage le plus triste qu’il ait connu.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

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