Beau temps pour la vermine, 16

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 16Beau temps pour la vermine, 16

 

 

9.

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

 

Samir et Chantal partirent de bonne heure. Il ne pleuvait plus. Le ciel était bleu ciel, sans nuages. Il faisait frais. Abderrahman avait réussi à manger une tartine au petit déjeuner. Chantal n’avait pas eu le temps de descendre chercher des croissants. Pas de journal, donc. Il lui restait la télé, la radio, et un tout petit fond d’espoir. Ce beau temps doux n’y était pas étranger.

        Penché à la fenêtre, il fit au revoir. Samir garda le bras levé, immobile, Chantal agita le sien. La GTV 6 2.5 jaune poussin prenait de la vitesse le long du quai. Abderrahman suivit des yeux la traînée fluorescente de la planche à voile arrimée sur le toit. Elle disparut bientôt, masquée par une façade d’immeuble. Mais on entendit encore longtemps le bourdonnement du six cylindres. Un échange standard. Samir avait quand même mené le deuxième à soixante mille kilomètres. Mais la carrosserie était pourrie, et il allait changer de bagnole, sûr. Il attendait le Salon.

        Abderrahman resta un moment penché au dehors, à regarder s’éveiller un Paris tout surpris de ne pas puer la merde dès huit heures du matin. La pluie avait lavé les trottoirs, séparé les sacs-poubelles tentés par le conglomérat, l’eau du canal semblait tout émoustillée encore au souvenir de cette nuit de débauche. Une sacrée belle journée commençait. Et les Yaziri étaient partis. Il allait enfin avoir la paix.

        À dix heures moins le quart, il fut contrôlé. Tout se passa bien. Le type de la sécu lui apprit même à mieux utiliser ses béquilles, et les lui régla. En le quittant, il le complimenta pour le poster, ajoutant avec un sourire :

        – Alors comme ça, vous travaillez à la Seita. Vous êtes des coqs en pâte, là-bas.

        – Oui, dit Abderrahman gêné, en baissant les yeux vers son pied en croûte.

        Cette visite avait mis un peu d’animation dans sa matinée. Et maintenant ? Il commençait à trouver le temps encore plus long que quand les Yaziri étaient là. Au moins, la lutte incessante contre son désir pour Chantal le distrayait d’un ennui beaucoup plus redoutable. Mais c’était fini. Déjà le désespoir pointait le groin à l’horizon.

        Le contrôleur lui avait conseillé de profiter des sorties auxquelles il avait droit. Sans forcer, hein ? Mais ça lui ferait du bien. Maintenant que la chaleur était redevenue supportable.

        – Vous pourriez faire de petites courses, aller au café.

        Abderrahman retournait ces mots dans sa tête. Le café ! Là, il verrait du monde, il lirait le journal sur un coin de table, au milieu des bousculades et des cris, en sirotant une pression bien fraîche, tout environné de fumée, de musique peut-être. Il ferait un flipper.

        Mais pas question de sortir. Trop dangereux. Et puis si on l’appelait pendant ce temps-là ? Si Clotilde cherchait à le joindre ? Il vaudrait mieux ne pas être au bistrot à boire des demis.

        D’ailleurs, pour la bière, il en était abondamment pourvu. Samir et Chantal avaient veillé à ce qu’il ne manque ni de nourriture, ni de boisson, ni de cigarettes. Chantal lui avait expliqué le maniement du four à micro-ondes, Samir celui du magnétoscope, en lui recommandant tout particulièrement une demi-douzaine de cassettes pour leurs vertus antidépressives.

        Pour l’instant, Abderrahman préférait le spectacle des quais déserts. Heureux de pouvoir s’accouder au rail de la fenêtre coulissante sans se griller les avant-bras, il passa là tout l’après-midi, s’habitua peu à peu à l’odeur acidulée des ordures. Le vent l’y aidait, le vent qui s’était enfin levé, ridant l’eau du canal et des caniveaux, faisant chanter les rambardes vert nénuphar, et poussant devant sa houlette un troupeau ininterrompu de remugles.

        En revanche, les passants étaient rares, et cela lui permettait de s’intéresser à chacun d’eux, pas seulement aux moins éloignés. À deux cents mètres, une démarche, une attitude racontent encore toute leur histoire à l’observateur exigeant. Même les visages, à cette distance, gardent une expression originale. Même les yeux livrent encore le fond des âmes. Et si, vus de loin, les gens sont parfois différents, ils ne sont pas moins proches de leur vérité. Est-ce parce que quelqu’un est tout près de moi, me parle et me regarde, que je sais mieux qui il est ? se demandait Abderrahman. Est-ce que le cadre ne révèle pas le sujet ? Au point que le sujet peut l’occuper tout entier de son absence ? Dans ce cadre vide de Clotilde, Clotilde était omniprésente, et son sourire s’accrochait au moindre reflet du soleil sur le canal, comme un papillon d’argent.

        À sept heures, Abderrahman était sérieusement pété. Les deux litres de bière qu’il s’était envoyés en plein soleil devaient y être pour quelque chose. Il décida d’arrêter les frais, et balança la sixième boîte vide dans le canal, histoire de se prouver qu’il était encore capable de viser juste. Puis il posa les mains à plat sur le rail métallique et son menton sur le chevauchement de ses phalanges. Ça l’obligeait à projeter loin le derrière, alors il s’agenouilla. Voilà. Il avait trouvé la position idéale. Il sourit d’aise.

        Il ne lui manquait plus qu’une cigarette. Il tendit le bras derrière lui pour prendre le paquet sur la table basse.

        Sa main rencontra un obstacle inattendu. Comme un poteau enveloppé de tissu.

        Une jambe.

        Au même moment il fut empoigné aux cheveux, et se retrouva assis sur le canapé.

        – Alors Abderrahman, c’est comme ça que tu pourvois à ta propre sécurité ?

        Ali n’avait pas l’air content du tout.

        – Comment tu es entré ?

        – Tu te figures peut-être que la porte était fermée ?

        – Elle ne l’était pas ?

        – Elle ne l’était pas ? reprit Ali en écho, contrefaisant sa voix pâteuse et suraiguë. Toi, tu n’es pas dans ton état normal, ça c’est sûr et certain. Dis-moi, il se passe de drôles de choses dans le quartier. J’ai vu voler une boîte de bière vide. J’espère que ça ne venait pas d’ici. Tu ne dis rien ? Alors il faut que je donne ma langue au chat ? poursuivit-il en éparpillant du pied les cadavres gisant parmi les longs poils du tapis.

        – Excuse-moi, dit Abderrahman.

        Ali s’arrêta net.

        – Que je t’excuse ? Mais je m’en fous, moi. Je m’en fous complètement.

        Il parlait maintenant d’un ton tellement paisible qu’Abderrahman rentrait un peu plus la tête à chaque mot, terrorisé.

        – Je m’en fous, répéta Ali en se dirigeant vers le téléphone. Ça fait une heure que j’essaie de t’appeler, mais je n’avais qu’à me souvenir que tu n’es pas capable de raccrocher correctement un combiné (il le remit en place). J’arrive, je trouve la porte ouverte. Pourquoi m’inquiéter ? Je reconnais bien là mon Abderrahman. Et je ne parle pas du reste, souffla-t-il en écrasant d’un coup de talon une boîte de 1664 et en jetant un œil courroucé sur la cassette de Sexy College, qui était restée sur la table et qu’Abderrahman n’avait même pas visionnée.

        – Pour la porte, vraiment, je ne comprends pas. Je ne suis pas sorti.

        – Ne me dis pas que tu le regrettes.

        – Non, non, s’empressa le jeune homme, je sais bien que je dois rester à la maison.

        – À condition que la porte soit bien fermée. Tu veux que je te montre comment on fait ?

        – Non, dit Abderrahman.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

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