Beau temps pour la vermine, 17

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 17Beau temps pour la vermine, 17

(Où Abderrahman fait l’expérience du vide.)

        Ali vint s’asseoir près de lui sur le canapé.

        – J’ai des nouvelles, dit-il d’un ton plus habituel. Es-tu en mesure de les entendre ?

        – Oui, Ali. Excuse-moi encore.

        – Ne t’occupe pas de moi. Pense plutôt à Clotilde. Qui sait si elle n’a pas essayé de t’appeler elle aussi ?

        – Ce ne serait pas de chance, Ali. Mais je croyais que tu avais des nouvelles.

        – De Clotilde ? Hélas ! non. Je voulais te parler de ton ami Majid.

        – Ce n’est pas mon ami. Je le connais à peine.

        – Ce n’est pas ce qu’il dit.

        – Il t’a parlé ?

        – Pas à moi, naturellement. Aux flics. Ils l’ont arrêté.

        – Pourquoi ?

        – Pour trafic de drogue.

        – Tu vois, je n’étais pas au courant, ça prouve que je le connais mal.

        – Il affirme pourtant avoir suivi tes directives.

        Abderrahman n’en croyait pas ses oreilles. Petit à petit, dans son esprit encore pas mal embrumé par l’alcool, se dessinait l’image terrifiante et floue d’un monstrueux complot.

        – Il ment, s’écria-t-il d’une voix qu’il aurait voulue plus énergique.

        – Bien sûr.

        – Mais au fait, Ali, comment sais-tu ce que Majid a dit aux flics ?

        – C’est dans le journal, Abderrahman.

        Il le lui tendit.

        – Je me suis douté que Chantal n’aurait pas le temps de l’acheter ce matin. Page vingt-deux, en bas à droite.

        Le titre à lui seul valait le poids d’Hersant en crotte de chameau.

        TAJINE CONNECTION : DU CHOCOLAT SAUCE MAROCAINE

Il faudra peut-être bientôt parler d’une tajine connection, vu le nombre de trafiquants de drogue d’origine marocaine arrêtés en France au cours des derniers mois. L’un d’eux, un certain Majid Loumrhari, est soupçonné d’avoir écoulé à Paris et dans la région parisienne, en moins d’un an, deux tonnes de haschich en provenance du Maroc. On sait depuis longtemps que d’énormes quantités de cette substance sont acheminées du Nord marocain vers la France, et si des saisies sont régulièrement effectuées à bord des ferry-boats reliant Tanger à Sète ou à Marseille, le trafic continue à prospérer. Or Loumrhari pourrait bien être davantage qu’un simple dealer. La brigade des stupéfiants tient peut-être enfin le pivot de tout un dispositif assurant l’approvisionnement d’autres capitales européennes, où comme par hasard on retrouve des Marocains parmi les petits revendeurs de drogue.

        Mais Loumrhari, s’il reconnaît avoir écoulé pour plusieurs millions de francs de « chocolat », désigne un compatriote, Abderrahman Khaliqui, comme tête pensante du réseau. Et voilà qu’on apprend que ce Khaliqui, la police, qui le détenait pour un autre motif, vient de le laisser filer. Réprimandes en haut lieu et colère des stup’s. Car depuis, évidemment, Khaliqui est introuvable.

        C’est d’autant plus fâcheux que le jour de son arrestation, d’après certaines rumeurs, il aurait rendu visite à Lahcen Zaki, le patron de boîte de nuit que l’on devait retrouver quelques heures plus tard noyé dans le canal Saint-Martin (voir notre édition de lundi). Va-t-on, du coup, pratiquer l’autopsie réclamée par ses proches ?

        Une histoire de chocolat qui, on le voit, ne manque pas de piment.

        – Ils ne vont quand même pas me coller la mort de Lahcen sur le dos ? s’indigna le jeune homme en arabe dès qu’il eut fini sa lecture.

        – Bien, mon frère. Je constate avec plaisir que tu reprends tes esprits.

        – Mais je n’ai même pas vu Lahcen dimanche.

        – Ça, c’est à toi de le prouver.

        Abderrahman alluma une cigarette, après en avoir vainement proposé une à Ali, qui préférait les brunes et de toute façon n’avait pas envie de fumer.

        – Sinon, toujours rien sur madame Rossignol ?

        – Rien. Mais je ne pense pas que ni elle ni ses amis tiennent beaucoup à ce qu’on parle d’elle.

        Abderrahman aspira quelques bouffées, la tête remplie de questions. Il y en avait tellement qu’il avait l’impression d’être intelligent.

        – Quelle heure est-il ? demanda-t-il soudain.

        Il aurait suffi de regarder sur le magnétoscope, mais il avait besoin de communication, alors que de savoir l’heure lui était assez égal.

        – Huit heures moins vingt-cinq, lui répondit Ali en utilisant une expression typique de Marrakech : huit heures moins cinq fois cinq.

        Abderrahman sourit. Ça faisait du bien d’entendre cette langue-là.

        – Abderrahman, tu n’as pas ici de quoi faire du thé ?

        – Non. Ce n’est pas le genre de la maison.

        Ali se marra sans retenue. Il osa même regarder le poster, avant de déclarer, retirant ses lunettes :

        – C’était différent chez mon père.

        Ils rirent. Puis Ali se leva.

        – J’aurais bien dîné avec toi, dit-il en français, mais j’ai un empêchement. Un parent qui a débarqué à l’improviste. Tu as tout ce qu’il te faut ?

        – Tout, sauf le plus important.

        – Il faut continuer à espérer, Abderrahman. Et si possible sans te soûler.

        – J’essaierai, Ali.

        – Sage résolution. Au revoir.

        Abderrahman se retrouva seul avec le soir qui tombait. Plus qu’une heure de jour, deux à tout casser. Il prit subitement conscience qu’il n’avait jamais dormi seul nulle part, qu’il avait toujours partagé son toit ou même sa couche. Alors son angoisse redoubla. Qui le rassurerait de sa présence ? Peut-être n’y avait-il que lui dans tout l’immeuble ? Cette pensée le fit se cramponner au rail de la fenêtre comme au bordage d’un navire démâté, et il scrutait l’horizon, à la recherche d’une terre hospitalière.

        Un mouvement sous ses pieds attira son regard. Il reconnut la démarche d’Ali, puis son crâne légèrement dégarni, puis son ami tourna dans sa rue. Voilà au moins quelqu’un qui n’habitait pas loin. Cette vision fugitive l’apaisa pendant quelques minutes. De l’autre côté du canal, des fenêtres s’éclairaient. Ça aussi, c’était réconfortant.

        Mais l’angoisse revint à la charge.

        Abderrahman n’avait fait qu’entrevoir cette physionomie-là, mais elle était restée profondément gravée dans sa mémoire.

        Aucun doute, l’homme qui approchait d’un pas élastique, rasant la façade de l’immeuble, c’était l’homme de l’escalier, celui qui l’avait poursuivi après son départ précipité du Canari, et à qui l’intervention providentielle d’une femme de toute beauté lui avait permis d’échapper.

        Un type dans son genre, d’origine maghrébine certainement, un peu plus âgé peut-être, mince et agile, une sorte de grand frère, sauf les sentiments.

        Abderrahman se rejeta brutalement en arrière, mais il n’aurait pas juré qu’il n’était pas trop tard, que l’autre ne l’avait pas vu.

        De toute façon, qu’est-ce que ça changeait ? Il savait bien qu’il était là, incapable de fuir comme de se défendre.

        Il risqua un œil par la fenêtre. L’homme avait disparu.

        Il écouta.

        D’abord rien, ou presque. Une voiture passant dans la rue. Puis le cri bref de l’ascenseur se mettant en marche.

        Il montait ou il descendait ? Il descendait.

        Il atteignit le rez-de-chaussée. Quelques secondes de silence, et il remonta.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

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