Beau temps pour la vermine, 20

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 20Beau temps pour la vermine, 20

(Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.)

        Abderrahman demanda et obtint la permission de téléphoner. Mais l’appareil se trouvait dans le magasin, près de la caisse, et, malgré tous leurs efforts pour paraître discrets, la présence des deux frères entravait la communication.

        – Toujours rien.

        – Ah ! bon, dit Abderrahman.

        Théo dut percevoir de la gêne dans sa voix.

        – Tu as des ennuis, là ?

        – Je te raconterai.

        – Tu veux que je te rappelle plus tard ?

        – Oui, c’est ça. Ou plutôt non, je le ferai moi.

        – Tu es sûr que ça va ?

        – Oui, oui.

        – O. K. À tout à l’heure.

        – D’accord, salut.

        Il rappellerait d’une cabine.

        – Bon, je vais rentrer, dit-il.

        Il comprit immédiatement qu’il avait gaffé.

        – Ah ? tu rentres, dit Latif en se tournant vers son frère.

        – Il n’a pas le téléphone, Yaziri ? demanda Mohammed.

        – Si, dit Abderrahman troublé.

        – Il doit être en dérangement, dit Latif.

        – C’était très pressé, expliqua Abderrahman. Bon, j’y vais.

        Il n’avait pas prévu que Mohammed, le plus costaud, lui proposerait de l’accompagner. Malheureusement, après s’être effondré tout à l’heure sur le trottoir devant Latif, il ne pouvait pas refuser. Il eut beau répéter qu’il se sentait beaucoup mieux maintenant, déjà Mohammed l’entraînait vers le canal.

        Pourvu qu’on n’ait pas découvert le corps ! Combien de fois crut-il entendre au loin grandir une sirène de police ? À un moment, il sortit une connerie, histoire de donner le change. Mais Mohammed se contenta d’une moue perplexe. Ou il n’avait pas compris, ou il en avait après lui.

        Enfin ils entrèrent dans l’immeuble, Abderrahman remercia vivement l’épicier. Il pouvait le laisser à présent, il y avait l’ascenseur.

        Mais Mohammed tint à monter avec lui.

        Que de temps perdu, se disait Abderrahman pendant le voyage. Il n’avait plus rien à faire là-haut. Il avait nettoyé les taches de sang près du téléphone et dans la cuisine, et même – tant il s’améliorait depuis sa récente promotion au rang de caïd de la drogue – essuyé ses propres empreintes digitales partout où il l’avait jugé nécessaire. Les cendriers étaient vides, les fenêtres fermées. Il avait coupé le gaz, et verrouillé la porte. Bref, il avait supprimé toute trace de son séjour chez les Yaziri.

        Outre ce nouveau contretemps, l’attitude des Lahoucine le tracassait. Jusqu’alors ils avaient paru tout ignorer de ses aventures, sauf la combine imaginée par Ali pour qu’il se fasse soigner à peu de frais. Même l’article le concernant dans le journal semblait leur avoir échappé, à moins qu’ils n’aient pas fait le rapprochement. Mais à présent ils se doutaient de quelque chose, c’était évident.

        Rester calme, détendu, se répétait Abderrahman. Ça ne sert à rien de se faire du souci. Il contemplait la nuque large et granuleuse de Mohammed. Comment peut-on être si près d’un crâne et si loin de ce qui s’y passe ?

        L’ascenseur s’arrêta. Mohammed fit le portier. À nouveau Abderrahman le remercia, puis il secoua ses clés dans sa poche. Va-t’en, mon frère, le suppliait-il intérieurement. Va-t’en vite.

        Mohammed défronça un instant les sourcils pour lui souhaiter une bonne nuit et s’en alla.

        Soulagement.

        L’ascenseur ou l’escalier ? Abderrahman choisit l’ascenseur. Tant pis pour la discrétion. Il était trop pressé, et trop fatigué.

        Il attendit cinq minutes, le temps que Mohammed regagne l’épicerie, puis il appela la cabine.

        Arrivé au rez-de-chaussée, il s’assura sur ses béquilles, poussa la porte du pied gauche. Le hall d’entrée trempait dans une nuit grisâtre. Il le traversa rapidement, propulsé par le souvenir du cadavre qui gisait disloqué dans la cour, à quelques mètres de son dos.

        À mi-parcours, il entendit un bruit de moteur. Une voiture venait de s’arrêter tout près de l’immeuble. Il se jeta derrière un pilier. La voiture redémarra en trombe. Trois secondes plus tard une autre passa à toute vitesse.

        Le moindre bruit le suspendait à ses béquilles. Vivement la liberté !

        Sa main se posait sur la poignée de la porte vitrée quand une silhouette colossale lui boucha la vue.

        Abderrahman sentit fondre ses genoux. Un millionième de seconde de plus et il enfonçait le bouton d’ouverture.

        Par où fuir ? Il se plaqua contre les boîtes aux lettres, cherchant des yeux une issue dans les ténèbres, tandis qu’une voix familière atteignait son oreille.

        – Abder ! Ouvre, bon sang, j’ai les flics au cul.

        Théo !

        En deux secondes, Abderrahman l’eut rejoint sur le trottoir.

        – Tirons-nous, souffla-t-il.

        – J’ai les flics au cul, je te dis.

        – Ici c’est pire. Tirons-nous.

        – À pied ?

        Il fut transporté avec ses béquilles de l’autre côte de la rue, derrière un vieux break 504 garé sur le quai.

        – C’est là que je me suis planqué quand ils sont passés, expliqua Théo.

        – Les flics ?

        – Ils nous filaient le train. Alors Aimé a accéléré. J’ai juste eu le temps de descendre.

        – Et lui ?

        – À la vitesse où il roule, et rusé comme il est, il va les emmener en Chine !

        Théo éclata de rire. Abderrahman sentait une douce chaleur l’envelopper. Rien à voir avec la touffeur asphyxiante des derniers jours. Il était en sécurité.

        – Seulement, reprit Théo, je n’ai plus de véhicule. Et toi, où en es-tu ?

        – Ils ont tué un homme chez Samir.

        L’Antillais haussa les sourcils, se passa la main dans les cheveux, jeta un coup d’œil circulaire, et dit :

        – Ça, ce n’est pas gentil. Bon, il faut trouver un taxi.

        – On ne prend pas le métro ?

        – Tu n’es pas d’attaque, et je n’ai pas mes papiers. Je suis parti comme ça, sans rien.

        – Moi, j’ai la carte d’identité de Samir.

        Ils se turent. Abderrahman reconnaissait que Théo avait raison. Il était hors d’état de prendre le métro. Mais comment aurait-il pu avoir la forme, alors qu’il n’avait rien mangé depuis la tartine du petit déjeuner ? Monsieur Rmili n’aurait pas été content, lui qui attachait une telle importance à l’alimentation du sportif et parlait si bien des sucres rapides et des sucres lents. Ce n’était pas sérieux. Au lieu de boire de la bière et de se bitumer les poumons toute la journée, il aurait dû soigner sa condition physique en prévision des efforts qu’il aurait à fournir. Tu m’écoutes, Abder ?

        – Excuse-moi, je suis crevé.

        – C’est bien ce que je disais, dit Théo. Bon, on va attendre ici. Pendant ce temps, je te donnerai les dernières nouvelles.

        Abderrahman tressaillit, se dressa sur ses béquilles.

        – Des nouvelles de Clotilde ?

        – Je te préviens, elles ne sont pas fameuses.

        – Raconte.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

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