Beau temps pour la vermine, 21

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 21Beau temps pour la vermine, 21

(Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.)

        Abderrahman s’impatientait, évidemment, mais aussi il se rendait compte que Théo avait du mal à parler, et ça lui fit craindre le pire.

        – J’ai préféré venir, commença-t-il enfin, surtout qu’au téléphone tu paraissais avoir des ennuis. J’ai demandé à Aimé de m’accompagner, au cas où. Dès le départ, on a été filés par les flics. Il y a toujours une voiture en faction devant chez nous. Banalisée, tu vois le genre. On la repère à des kilomètres. Ils sont là en permanence. Ils veulent nous intimider. C’est comme les autres.

        Il s’arrêta. Une voiture approchait. Mais ce n’étaient pas les flics. Ni, hélas ! un taxi.

        – Quels autres ? demanda Abderrahman.

        – Ceux dont ton ami Ali n’a pas cru bon de nous parler, avant d’y être obligé.

        – Mais qui ?

        – On se doutait bien que tu n’avais pas que les flics sur le dos, mais c’était ton problème, et les histoires entre Marocains, nous, on s’en fout. Seulement, si ce sont des Marocains qui ont enlevé Clotilde, ça change tout.

        – Enlevé ?    

        Il le savait bien que Clotilde avait été enlevée par les amis de madame Rossignol. Cinq jours que cette pensée lui tournait dans la tète comme une mouche dans un bocal. Mais il avait continué à envisager des explications moins sinistres.

        – Tu ne savais pas ?

        – Si.

        – On savait tous. Mais que ce soient des Marocains, tu devais le savoir mieux que nous.

        – Non.

        – Et Ali ?

        – Non plus.

        Brusquement Théo lui faisait peur, avec ses biceps comme dans les films et son air sévère.

        – Tu me crois, dis ?

        – Mais oui Abder, je te crois.

        Il détourna le regard, et continua :

        – Quelqu’un a téléphoné tout à l’heure. Tu devines ce qu’il a dit ?

        – La fille contre l’argent ?

        – Je ne comprends pas, Abderrahman. Tu sais, et tu es étonné d’apprendre que des Marocains sont dans le coup.

        – Ç’aurait pu être des roumis. Moi, j’ai été contacté par un roumi, dimanche. Il m’a conseillé d’aller prendre l’air à la campagne et m’a demandé de ne pas dire combien j’avais trouvé chez madame Rossignol.

        – Madame Rossignol ?

        – Une vieille très riche, qui fait du business. Elle est protégée par toute une bande. Ils croient que je l’ai volée.

        – Mais tu ne l’as pas fait, bien sûr.

        – Je ne suis pas fou.

        Il baissa la tête, et réussit à se retenir de pleurer devant Théo.

 

 

 

 

11.

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

 

Il y a plus animé que les berges du canal de l’Ourcq à onze heures du soir. Pour tuer le temps, Abderrahman et Théo fumèrent en devisant et devisèrent en fumant, assis chacun contre une roue du break 504 sous le ciel orange piqueté d’étoiles blafardes. Ils avaient cessé depuis un moment de fumer et de deviser quand Théo entendit le premier le ronronnement d’un moteur diesel. Il se souleva un peu pour regarder à travers les vitres. À son tour Abderrahman entendit et regarda. Cette fois, c’était bien un taxi, et libre.

        Théo avait eu une bonne idée. Abderrahman ne serait pas en lieu sûr chez les Plonquitte, vu la surveillance dont ils étaient l’objet. Mais le cousin Barnabé, le percussionniste, habitait une petite maison à Asnières. Un coin tranquille. Il l’hébergerait volontiers tout le temps nécessaire. Barnabé était la générosité même. Ils risquaient de ne pas le trouver chez lui, mais il y aurait au moins Jennifer, une vieille Australienne qui ne parlait pas un mot de français.

        Le taxi démarra. Au passage, Abderrahman jeta un œil dans la rue d’Ali. L’épicerie était fermée, les fenêtres de son ami obscures. Il n’avait pas dû rentrer. Dès que possible, il lui expliquerait son départ, mais sûrement qu’Ali comprendrait tout seul, avec le cadavre dans la cour. Le taxi accéléra, ça lui chatouillait le ventre, lui donnait presque envie de rire. C’était nerveux. Mais quand même, il s’en était bien sorti. Il tourna la tête vers Théo, qui, les mâchoires serrées, regardait devant lui. Le taxi fonçait vers le périphérique, dans un silence que trouaient des messages radio tronqués, incompréhensibles. L’habitacle sentait le neuf. Une odeur un peu écœurante à la longue. Il baissa d’un chouia sa vitre, huma le vent de la liberté. Cinq jours il était resté prisonnier chez Samir. Cinq jours aussi que Clotilde était aux mains de ces fils de pute. Mais il la délivrerait. Pour commencer, il se procurerait un flingue. Il connaissait un endroit. Simplement, il fallait de l’argent. Si Ali refusait de lui en prêter, il demanderait aux Plonquitte. Et même, tout bien réfléchi, il ne demanderait pas à Ali.

        Théo le regarda, comme s’il avait deviné ses pensées. Abderrahman lut dans ses yeux une détermination qui le remplit d’énergie. Avec des alliés comme celui-là, il ne craignait rien, il était le plus fort. Et, le visage caressé par les plumes phosphorescentes de la nuit, il imaginait des scénarios, ou plutôt des séquences de films. De films d’action, les seuls qui vous en donnaient pour votre argent.

        Le problème, et ça aussi il pouvait le lire dans le regard de Théo, c’était qu’on ne savait pas où Clotilde avait été emmenée. À moins qu’Ali n’ait du nouveau. Possible. Il connaissait beaucoup de Marocains à Paris et en banlieue. Il faudrait lui parler de l’inscription sur le bloc-notes. 1492 C. Ça ne lui disait rien. À Théo non plus, à part que 1492 c’était l’année de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, dont le prénom et le nom commençaient justement par un C. Comme Clotilde ! Et alors ? Mystère. Ali aurait peut-être une idée. Mais comment le contacter maintenant ? Par Théo ? En tout cas, l’intermédiaire devrait agir avec prudence. Car le quartier serait bientôt envahi par les flics.

        Le taxi roulait maintenant sur le périphérique. Peu de voitures. Abderrahman avalait de grandes goulées d’air nocturne, lentement, pour faire passer le mal de cœur. Tout ça parce qu’il n’avait rien mangé depuis le matin. Un vendredi, le jour du couscous. Monsieur Rmili ne le lui aurait pas pardonné. Le couscous du vendredi, c’est la performance du dimanche, grâce aux sucres lents. Ses copains du fond en remangeaient même le vendredi soir, alors que c’est réputé mortel. Des conneries, bien sûr. Enfin, lui, de toute façon, le fond, ce n’était pas sa spécialité. Le demi-fond, oui. Mais sur plus de trois mille mètres, il ne valait pas grand-chose.

        Cinq jours que Clotilde était enfermée quelque part. Qu’est-ce qu’ils lui avaient fait, ces fils de chienne ? Il s’agrippait des deux mains à son siège, étourdi par la colère et par le vent. Tu vois, Abderrahman, tu n’es pas calme, tu ne devrais pas penser à ça.

        Les communes de la banlieue nord défilaient, comme des épaves géantes. Il faisait gris, mort et triste. Théo braquait toujours les yeux devant lui, mais il ne regardait plus rien. Porte de Saint-Ouen. Abderrahman se tassa sur la banquette. Il revoyait son arrivée, le trottoir qu’il avait usé devant la porte d’un immeuble cossu à cause de ce cousin qui avait déménagé, la mosquée où il avait prié entouré de Noirs, au quatrième étage d’un autre immeuble beaucoup moins cossu et qui serait bientôt démoli mais pas avant l’accouchement d’Aïssatou, in cha’llah, Aïssatou c’était une jeune Sénégalaise aux yeux étincelants, et si on avait appelé le Samu plus tôt la mère aurait peut-être été sauvée. Il revoyait avec une incroyable netteté le visage de chacun de ceux qui l’avaient aidé ou au contraire lui avaient mis des bâtons dans les roues quand il cherchait du travail ou un logement. Tous ces visages défilaient derrière la vitre, grands comme les immeubles. Mais celui de Clotilde couvrait le ciel entier. Dans quel état la retrouverait-il ?

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

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