Beau temps pour la vermine, 23

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 23Beau temps pour la vermine, 23

 

 

12.

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

 

– Le Canari ? Il est fermé.

        – La personne que je connais habite au-dessus.

        – Ah ! bon, dit le chauffeur en démarrant. Parce que ce coup-ci, va falloir les allonger. Dans les cent vingt balles, au moins.

        – Pas de problème.

        Pas de problème ! Makein Mouchkil ! Cette phrase apprise dès le plus jeune âge avait réellement un pouvoir magique. Il se pelotonna contre la portière, les fesses bien calées dans le creux de la banquette.

        Les flics stationnaient toujours à la sortie du périphérique, mais Théo n’était plus avec eux. Le taxi continua tout droit vers l’avenue de Clichy. Abderrahman tentait d’évaluer ses chances contre ses adversaires. Elles étaient aussi réduites qu’ils étaient sournois. Il revoyait le visage de son poursuivant. Un tueur. Rien pourtant n’en paraissait sur ses traits d’adolescent attardé qui avait connu la faim. L’autre Maghrébin, celui qui avait défenestré son cadavre encore chaud, ressemblait davantage à l’idée qu’il se faisait d’un gangster. Mais lui, il l’avait à peine vu, il n’était pas sûr de le reconnaître. Abderrahman, tu vas devoir te méfier de tout le monde.

        Pas facile non plus d’interpréter ce qui s’était passé chez Samir. Manifestement, il n’y avait pas que les amis de madame Rossignol qui cherchaient le fric, ou alors ils étaient divisés. Il était possible aussi qu’un des deux tueurs ait été de mèche avec les vrais voleurs et soit venu lui régler son compte. Mais le plus étonnant, et surtout le plus inquiétant, c’était la rapidité avec laquelle ses adversaires l’avaient déniché. Rien que d’y penser, il fut secoué d’un long tremblement.

        – Les enfoirés, dit le chauffeur.

        Il désignait ainsi les éboueurs en grève.

        – Un scandale, abonda le transporté.

        – Avec tout ce chômage.

        – Voilà.

        – Soi-disant que l’armée allait déblayer, je t’en fous.

        – Exactement.

        – Total, ça continue. Je vais vous dire, c’est malsain. Y a des quartiers, on respire plus. Je vois rue du Poteau, vous connaissez peut-être, avec le marché, c’est dingue. C’est dingue, répéta-t-il en hochant la tête. Les enfoirés !

        Abderrahman surveillait le compteur. Cent cinq francs et quelques. Heureusement qu’il avait décidé de rester détendu.

        Au moins, le Canari approchait. Il vit une première pute, une Noire. Elle avait l’air poivrée jusqu’à l’os.

        – On arrive, dit le chauffeur.

        Les putes se succédaient maintenant à intervalles réguliers. Il n’y en avait pas de jolies. De toute façon, Abderrahman, je te rappelle que tu n’es pas censé regarder les prostituées.

        – Amusant ce qui est arrivé au patron du Canari, reprit le chauffeur. Vous êtes au courant ?

        – Non.

        Et il entendit une histoire à peu près identique à celle du journal.

        – Et voilà. Cent vingt-six francs. Je vous l’avais dit que ça allait vous coûter chaud.

        – Pas de problème, dit Abderrahman tout en observant méthodiquement les alentours.

        Il avait mal aux tripes. Fermé, le Canari lui faisait encore plus peur. Et si on le guettait derrière les vitres multicolores ? Il venait peut-être de commettre une dernière, une irréparable erreur.

        Il leva les yeux. Deux des fenêtres du quatrième étaient éclairées. Ça le ragaillardit.

        – J’en ai pour une minute.

        Il entreprit de s’extraire tout seul du taxi, mais déjà le chauffeur s’était porté à son secours.

        – Hé là ! je vous accompagne.

        Abderrahman lui tendit ses béquilles.

        Quand je pense, pensait-il, à ce que je suis obligé de faire pour cent vingt-six francs. Tout ça parce que j’ai cru pouvoir en faucher facilement cinq mille. Ali avait raison. Je suis seulement capable de m’assurer une vie de merde.

        La porte de l’immeuble résista.

        – Comment il s’appelle, votre ami ? demanda le chauffeur en déchiffrant les noms affichés sur le boîtier de l’interphone.

        C’était pourtant prévisible que tu tomberais sur une de ces saletés. Mon pauvre Abderrahman, tu n’as donc pas de cervelle ?

        – C’est une femme.

        Il sourit niaisement. Il avait gagné cinq secondes.

        – Elle a bien un nom.

        Il en choisit un, pas plus engageant que la dizaine d’autres question sonorités. Mais plus joliment écrit.

        – Masurier.

        Le chauffeur pressa énergiquement le bouton.

        Au-dedans de lui-même, Abderrahman priait avec une ferveur exagérée.

        Rien.

        – Elle est là, ses fenêtres sont éclairées.

        En même temps, il se rendit compte que ce n’étaient pas les siennes. Elles étaient trop à droite.

        – Vous êtes sûr du nom ?

        Abderrahman confirma de la tête, anxieux. Le chauffeur appuya de nouveau sur le bouton, plus longuement cette fois mais toujours sans résultat.

        – Je crois que je me suis trompé de fenêtres. Elle doit dormir.

        – À minuit et demie, ça se pourrait. Ou alors elle est pas chez elle.

        Le taxi avait haussé le ton ; un rictus menaçant lui élargissait la bouche. À quelques mètres de là, deux putes les observaient avec intérêt. L’une d’elles, la plus jeune – elle n’avait sans doute pas vingt ans – était d’origine maghrébine. Elle ressemblait à Naïma, et il crut un instant que c’était elle. Mais non, bien sûr. Naïma incarnait la perfection. Monsieur Rmili lui-même n’en revenait pas. Eu égard au milieu, précisait-il toujours. Et Abderrahman avait longtemps pris ces mots pour une mise en garde contre la délinquance, sœur honteuse de la pauvreté : « Hue ! Et gare au milieu ! » Monsieur Rmili aimait à comparer les deux adolescents, l’un et l’autre exceptionnels, lui par ses qualités physiques, elle par ses vertus morales. Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’en plus Naïma avait un corps merveilleux – maman Khaliqui avait pu en juger au hammam –, et le plus joli visage qu’on ait jamais vu dans le pays. Ce qui ajoutait bien plus à son mérite que son origine socioprofessionnelle. Vraiment, elle était parfaite. Son seul tort était d’avoir épousé ce gros dindon satisfait de Bel Hachimi.

        La jeune pute lui sourit. Non, finalement, aucun rapport avec Naïma. Mais il oserait peut-être lui demander de le dépanner. Il lui lança des regards implorants.

        – Écoute, mon garçon, s’interposa la chauffeur – et ce tutoiement n’annonçait rien de bon –, j’ai été compréhensif, maintenant faut me payer. Le porte à porte, y a pas bon pour mézigue. Tu les allonges, ou tu bouffes tes béquilles. C’est cent vingt-six. Je rends la monnaie.

        Abderrahman lorgna par-dessus l’épaule de l’exaspéré. La jeune pute causait avec un passant, du genre client potentiel. L’autre pute regardait ailleurs.

        Si seulement il avait pu courir !

        – Bon ! eh bien ça sera les béquilles, se résigna-t-il tout haut.

        Le chauffeur parut s’éloigner. En réalité il projetait son épaule droite en arrière pour donner plus d’élan à son poing fermé.

        Parer le coup. Abderrahman l’esquiva de justesse. Mais les suivants ?

        – Pardon de vous déranger, messieurs, mais j’aimerais bien rentrer chez moi.

        Ils ne l’avaient pas entendue arriver. Ils tournèrent ensemble la tête vers la femme. Abderrahman faillit crier de joie. C’était elle.

        – Mais je vous reconnais, vous, dit-elle avec un léger sourire.

        – Merci.

        Pourquoi merci ? Voyons, Abderrahman, tu ne sais plus ce que tu racontes.

        Pour ajouter à son trouble, une voiture approchait, lançant des appels de phares. Elle vint se coller derrière le taxi, qui bloquait la rue. Radio à fond, hurlements de klaxon, rien ne fut épargné à la sensibilité déjà durement éprouvée d’Abderrahman.

        – Combien vous doit-il ? demanda la femme au chauffeur.

        Il répondit du tac au tac, moins déconcerté que son client.

        – Cent vingt-six francs, s’il vous plaît. Parce que j’ai bien voulu arrêter mon compteur.

        Elle le paya. Abderrahman la regardait faire, incrédule, les oreilles martelées par un rock sauvage. Penché à la portière, le mélomane s’était mis à causer avec les putes. Puis le taxi s’en alla, suivi de si près par l’autre voiture qu’elle semblait le propulser vers le boulevard, et Abderrahman resta un moment à fixer les feux rouges fuyant dans la nuit, incapable de poser les yeux sur la femme. Il respirait juste son parfum un peu sucré.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

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