Beau temps pour la vermine, 24

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 24Beau temps pour la vermine, 24

(Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.)

        – C’est maintenant qu’il faudrait me remercier, dit-elle.

        – Merci. Et excusez-moi pour le dérangement.

        – De rien, voyons. À charge de revanche. Au revoir, et bonne nuit.

        Elle le frôla en souriant, et d’un index rapide, à l’ongle verni, composa le code d’entrée de l’immeuble.

        1492 C.

        Il y eut un léger déclic, et la femme poussa la porte, qui plongea dans l’ombre. Un vent frais se rua sur le trottoir.

        – C’est-à-dire...

        Elle s’arrêta.

        Abderrahman soutint son regard, mais ne put ajouter le moindre mot.

        Le visage de la femme s’était durci. Elle scrutait à présent le sien avec insistance. Abderrahman demeurait rigoureusement immobile. Il avait mal aux mains à force de serrer les poignées de ses béquilles.

        – Vous monterez bien boire quelque chose, dit-elle enfin.

        – Avec plaisir, madame, merci.

        Dans l’entrée, elle dut le faire taire gentiment, tant il mettait de zèle à manifester sa gratitude.

        Il reconnut l’escalier, mais le trouva transformé. La lumière n’était pas la même. Ni l’atmosphère en général. Il reconnut la porte où il avait frappé à tout hasard, cinq jours plus tôt. Il reconnut même l’entrée de l’appartement, où il n’avait passé que quelques secondes.

        Une odeur étrange, plutôt désagréable, le frappa, qu’il se rappela avoir déjà perçue la première fois ; mais, ne pouvant en déterminer la nature ni l’origine, il s’efforça de l’oublier à nouveau.

        La femme le fit asseoir parmi un nombre inimaginable de coussins soyeux répandus sur un canapé bleu nuit. Puis elle disparut.

        Il étendit les jambes, parallèlement à ses béquilles. Mort de fatigue. Et toutes ces émotions.

        Il regarda autour de lui. Il était dans une espèce de salon-salle à manger-bureau. Tout y était parfaitement dérangé. Un court instant, il ne se sentit pas seul. Mais ce devaient être tous ces livres, toutes ces affiches. Tout ce bordel. Un monde de tissu et de papier, essentiellement. Avec quand même assez de bois pour supporter des tonnes de bouquins. Dans une des cloisons s’ouvrait une large baie donnant sur une autre pièce. Le rideau de séparation à moitié tiré laissait voir, malgré l’obscurité, d’autres livres, d’autres affiches. Il vit aussi quantité de bibelots avant de le voir enfin, vautré sur le tapis, le chat. C’était l’odeur de ses déjections qu’il avait sentie en entrant dans l’appartement. Un chat ! Quelle idée d’avoir ça chez soit ! À El Jadida, à Casa, dans tout le Maroc, il n’avait jamais connu que des chats de rue, des clochards, les champions du tapage nocturne. Pour rien au monde il n’aurait hébergé un de ces parasites, plus méprisables encore que les chiens, puisque pas même capables de garder la maison. Tout juste bons à recevoir des pierres.

        – Comment peut-on vous appeler, monsieur le malchanceux ? demanda la femme en revenant. Moi, c’est Paula. Et elle, Agrippine.

        Une chatte ! Encore pire. Et quel nom ridicule, surtout la fin.

        – Paula Masurier ? hasarda-t-il.

        Elle s’immobilisa.

        – Félicitations.

        – Moi, c’est Abderrahman. Mais les Français disent Abder.

        – Je préfère Abderrahman, dit-elle en posant devant lui, sur une table basse, un plateau hérissé de bouteilles.

        – Vous ne buvez peut-être pas d’alcool ? J’ai aussi apporté des jus de fruits.

        – Si, si, de l’alcool, s’il vous plaît. Du whisky.

        Elle lui en versa une bonne dose, lui recommandant de ne pas ajouter de glace, à cause de la finesse. Il fut surpris par le goût, mais enfin ce n’était pas mauvais. Puis il reposa son verre, parce que son hôtesse n’avait pas fini de se servir. Comme il se rasseyait, un long gargouillis s’échappa de son ventre. D’autres suivirent, de plus en plus sonores. Abderrahman se tenait bien droit, et fit l’éloge du Glenlivet, mais quand même il était gêné. Pour finir Agrippine s’étira, bâilla, et quitta la pièce, l’air écœuré, tandis que sa maîtresse s’informait avec un joli sourire, qui lui plissait les ailes du nez :

        – On dirait que vous avez faim.

        – Je n’ai rien mangé depuis ce matin.

        – Depuis hier matin, vous voulez dire ! Mais c’est horrible ! Je vais vous faire une omelette.

        Elle lui en fit deux, la première ayant disparu en un clin d’œil. Comme dessert, il avala une tablette de chocolat au riz et trois grappes de raisin. Le tout arrosé d’un Sancerre rouge pas tout à fait assez frais, selon Paula, qui en but elle-même quelques verres, mais impeccablement rond en bouche, et d’un fruité inattendu.

        – Dites-moi, Abderrahman, fit-elle en lui volant un carré de chocolat, vous ne portiez pas la moustache lors de notre dernière rencontre. Et surtout vous étiez plus alerte. Que vous est-il arrivé ?

        Il s’arrêta de manger, mais ne répondit pas. Puis il comprit que son hésitation valait déjà la moitié d’un aveu. Et puis cette femme lui plaisait, malgré ses bizarreries, moins affectées qu’il ne l’avait d’abord supposé. Elle l’agaçait encore un peu, avec sa voix haut perchée, ses façons de parler, de le regarder en souriant tout le temps, mais il la sentait sincèrement généreuse, elle lui inspirait confiance. Ce sentiment la lui fit trouver belle, aussi belle que l’autre jour, alors qu’en la revoyant il avait été déçu. Ce qui était sûr, c’est que l’expression de son visage variait très souvent et très rapidement, comme son sourire.

        Quel âge avait-elle ? Trente-deux ans, peut-être. Elle avait la peau très blanche et les yeux dorés, discrètement cernés de bistre, un petit nez droit qui remontait quand elle souriait, de beaux cheveux châtains-roux tirés en arrière, et qui frisottaient sur le haut de son front. Avec ça, habillée n’importe comment.

        Il décida de tout lui dire, et s’y employa pendant la fin du repas. Mais il n’arrivait pas à parler de Clotilde. Plusieurs fois, il se promit de revenir en arrière, pour finalement renoncer. Il s’en voulait, mais c’était plus fort que lui. Paula l’écoutait sans rien dire, un grave sourire aux lèvres, les yeux brillants.

        – Alors, quand je vous ai vue composer le code, ça m’a fait un choc. Puis je me suis dit que les amis de madame Rossignol avaient dû me donner rendez-vous au Canari. En tout cas, conclut-il, j’ai eu de la chance avec vous. Vous comprenez vite.

        – Mais non. Il était évident que vous n’aviez pas de quoi payer votre taxi. Vous auriez vu la tête du chauffeur ! Et surtout la vôtre, ajouta-t-elle en riant.

        – Et la première fois ?

        – Quand j’ai joué les doublures ? Je ne sais pas, j’ai agi sans réfléchir.

        – Vous avez pris des risques.

        – Comme vous y allez ! C’était du tout cuit. J’ai dit à votre poursuivant, un type dans votre genre d’ailleurs, que je courais après un drôle d’individu qui avait essayé de s’introduire chez moi. Il m’a raconté que vous étiez un client indélicat, que vous aviez quitté son bouge sans payer. Nous sommes montés ensemble jusqu’au dernier étage. Coup de bol, une lucarne était ouverte, si bien qu’il a cru que vous aviez fui par les toits. Tant pis, a-t-il dit, je ne vais pas me tuer pour cinquante balles. Et il est redescendu.

        – Ça vous arrive souvent de protéger les voleurs ?

        – C’est mon affaire. Vous êtes un voleur, vous ?

        – Je pourrais. Pourquoi m’avez-vous aidé ?

        Elle alluma une cigarette.

        – Parce que vous avez une bonne tête, voilà tout.

        – Ça ne veut rien dire. N’oubliez pas cette vieille que j’ai tuée.

        – Je vous croyais moins prétentieux. Voyons, Abderrahman, si vraiment vous tenez à me faire peur, enlevez votre plâtre, et cessez de froncer les sourcils, on a envie de vous consoler.

        Dépité, il croqua son dernier grain de raisin, et répartit le reste de vin dans les deux verres.

        – À votre bonne fortune, s’écria Paula en levant le sien.

        Ils burent sans se quitter des yeux.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

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