Beau temps pour la vermine, 46

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 46Beau temps pour la vermine, 46

(Où les éboueurs reprennent le travail.)

        – Vasseur décide donc d’enlever votre fiancée. Elle lui servira d’otage. Seulement il est condamné à attendre que vous vous manifestiez, puisqu’il ignore où vous êtes. Et puis votre amie, si vous me permettez cette image, est un colis encombrant. Alors il préfère la livrer à la bande. Je comprends mieux aussi comment ils vous ont retrouvé. Belqadi a lu votre nom dans la presse. Il s’est comporté en bon citoyen, et a donné votre ami Ali Azerki, lequel a dû flairer le danger, car il a disparu. Le malheur a voulu que Belqadi ait affaire à un ripou. Il s’est laissé embobiner. Je ne sais pas comment ça s’est goupillé exactement, mais Vasseur a fini par savoir que vous vous planquiez chez les Yaziri. Il vous a envoyé Bou Hassana.

        C’est sûr, les Lahoucine ont parlé, pensa Abderrahman. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier que lui tendait le commissaire. 

        – Les amis de madame Rossignol savaient eux aussi, puisqu’ils m’ont contacté par téléphone chez Samir.

        – Vasseur les a mis au courant. Autant faire jouer la concurrence, tout en se tenant à l’écart.

        – Et l’autre tueur, celui qui a abattu Bou Hassana ?

        – Vous savez, un indic se fait nécessairement des ennemis. Je pencherais pour un homme de Samani, un proxénète que nous avons importuné autrefois. Mettons Fahmi. Tenez, j’ai là une photo de lui. Vous le reconnaissez ?

        Oui, Abderrahman reconnaissait sa gueule de gangster.

        – Et voilà, triompha Larguier, tout s’explique.

        – Tout s’explique, répéta Abderrahman.

        Il n’arrivait pas à se réjouir. Même la caresse du soleil sur son nez lui causait comme de l’agacement.

        – Vraiment pas d’autre café ? demanda le commissaire.

        – Non, merci.

        – Une cigarette ?

        – J’ai les miennes.

        Il lui restait une Winston.

        – Je vous raccompagne.

        – Quand est-ce que vous allez me libérer ?

        Larguier sourit comme à une bonne blague.

        – Tout de suite, voyons. Vous êtes libre.

        Dans son estomac, les crabes se réveillèrent.

        – Mais vous ne pouvez pas faire ça. Ils vont me descendre.

        – Je ne comprends plus. Vous voulez qu’on vous libère, oui ou non ?

        – Pas avant d’avoir arrêté les amis de madame Rossignol. Et aussi Vasseur.

        Larguier eut un rictus méprisant.

        – Vous plaisantez.

        – Mais vous venez de me dire...

        – Voyons, Khaliqui, je vous ai demandé d’être discret. Ce que je vous ai confié doit rester entre nous. Je n’ai aucune preuve contre Vasseur, aucune. Ni moi ni personne d’autre, d’ailleurs. Vous saisissez ?

        – Et le canapé rouge ?

        – Écoutez, je crois que vous ne vous rendez pas bien compte de la situation. Où est-il, votre canapé ?

        – Je peux retrouver la maison.

        – Et alors ? Qu’est-ce que ça prouve ?

        – Je croyais qu’avec de la méthode...

        – On obtient certains résultats. Je n’ai rien dit d’autre.

        Abderrahman sentait ses jambes se ramollir.

        – Mais contre les amis de madame Rossignol, vous pouvez quelque chose, puisque Albert a porté plainte. Ce n’est pas difficile de retrouver une Ferrari noire.

        – Les propriétaires des deux véhicules les ont déclarés volés. Pour qui prenez-vous ces gens-là, nom de Dieu ?

        – Ils vont me descendre. Vous devez me protéger.

        – Ça ne se fait pas comme ça.

        – Je vous en supplie.

        Larguier s’avança, menaçant.

        – Khaliqui, je vous accorde une faveur énorme en vous soustrayant à ce salopard. Ne m’obligez pas à changer d’avis.

        – Je veux être placé en garde à vue. Officiellement.

        – Non.

        – Vous n’avez pas le droit de me laisser tomber.

        – Vous préférez Vasseur ou la liberté ?

        – Je ne serai pas libre si vous me relâchez.

        – La clandestinité, ça vous connaît, non ?

        – Je suis en situation régulière.

        – Je peux voir vos papiers ?

        – Fouillez le tas d’ordures dans l’impasse.

        – D’accord. Je vous ferai établir des duplicata.

        Il tenta une dernière manœuvre.

        – Regardez ça, cria-t-il en brandissant la gélule de Paula, si vous me chassez je me suicide dans votre bureau.

        Le commissaire éclata de rire.

        – Il vous faudrait plus qu’un Tranxène. Allons, Khaliqui, tirez-vous avant que je ne vous fasse jeter dehors.

        Abderrahman eut beaucoup de mal à ne pas lui cracher à la figure.

        Quand il se retrouva dans la rue, il fut surpris par la fraîcheur de l’air. C’est vrai qu’il n’était que sept heures et quart. Le soleil tissait comme des toiles d’araignée autour de ses grands pieds un peu à l’étroit dans les baskets d’autrui.

        Il remonta vers la place. Là, il prendrait un café, si ça ne coûtait pas plus de quatre francs. Il lui resterait un franc pour téléphoner à Clotilde. Le café il n’en avait pas besoin mais c’était impensable qu’on le laisse téléphoner s’il ne consommait pas.

        Il marchait, trouvait peu à peu son rythme, tap, tap. Je ne veux pas penser, je veux juste atteindre ce café d’où je pourrai appeler Clotilde, mes yeux.

        Soudain, il s’arrêta. Qu’est-ce que c’était que ce bruit ? Il écouta un moment. Mais oui, il connaissait ça par cœur.

        Un sourire lui réchauffa les lèvres. Les poubelles, voyons ! La grève était finie !

        Il accéléra le pas. Juste comme il atteignait l’avenue, un camion surgit, puis un autre. Deux fringants camions roulant de front, et que suivait une nuée d’éboueurs, et plus loin, sur la place, encore deux camions avec leur cortège de sauterelles, et une arroseuse-balayeuse tout auréolée de gouttelettes blondes. Abderrahman en aurait crié de joie. Comme ils étaient beaux ces soldats de la propreté ! Maintenant il courait presque vers eux, c’était la fin du cauchemar, les héros moissonnaient la merde à pleines brasées, ça puait à s’en faire exploser la tête, les ordures volaient, multicolores. Un de ces oiseaux s’échappa de la formation, tournoya un moment en solo, et vint se coucher aux pieds d’Abderrahman, qui lut : Grande quinzaine du porc.

        Eh ! oui, encore plusieurs jours de prix dingues.

        Il releva la tête, planta sa dernière Winston entre ses lèvres, sans l’allumer, puisqu’il n’avait pas de feu, fit glisser la pièce de cinq francs dans sa paume, froissa en boule le paquet de cigarettes vide et le jeta dans un carton béant, sur le chemin des éboueurs.

        Le café approchait. Brusquement Abderrahman aperçut une silhouette familière derrière la vitre, et qui lui faisait de grands signes.

        Ali !

        Cette fois il courait pour de bon.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

Chapitre 18

Où se commettent des excès de vitesse.

Chapitre 19

Où se produisent d’émouvantes retrouvailles, et d’autres qui le sont moins.

Chapitre 20

Où Abderrahman regarde par un trou de serrure.

Chapitre 21

Où l’on va de surprise en surprise.

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