Beau temps pour la vermine, 34

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 34Beau temps pour la vermine, 34

(Où l’on fait la connaissance du grand Albert.)

        Plus le temps de fuir. D’une seconde à l’autre, l’homme se rendrait compte que la porte était ouverte, et entrerait. Qu’est-ce qu’il venait faire dans cette chambre, ce con-là ?

        Abderrahman songea bien à refermer le verrou et à le bloquer avec la main, mais il n’était pas sûr de tenir longtemps comme ça, surtout si l’autre était armé. Il y avait peut-être encore une chance de libérer Clotilde. Mieux valait ne pas la compromettre en attirant l’attention sur lui. Il décida donc de voir venir.

        La porte s’ouvrit dans un craquement. Le battant pivota lentement sur ses gonds. À mi-course, il s’immobilisa. L’homme devait se tenir juste derrière. Abderrahman retint son souffle. Manifestement, le type n’était pas très fort. Un professionnel aurait tout de suite ouvert la porte en grand, comme dans les films. Ou alors il n’était pas armé, et il comptait sur le battant pour le protéger.

        Un grincement de parquet. L’homme s’était avancé d’un pas, mais la porte le masquait toujours. Dépêche-toi, connard ! Paula et Albert vont arriver.

        Mais il n’était pas pressé. Un briquet cliqueta, et des volutes de fumée bleue roulèrent vers la fenêtre.

        Soudain, le type recula et cria dans la cage d’escalier :

        – Youssef !

        Abderrahman faillit s’évanouir de saisissement. Tandis qu’il se remettait de sa frayeur, un pas ébranla le plancher au-dessus de sa tête, et un second type descendit l’escalier. Il s’arrêta sur le palier, et les deux hommes discutèrent en arabe. Ils parlaient à voix basse, mais Abderrahman, qui était tout près, les entendait parfaitement.

        – Tu as vu ça ? dit le premier. Il faut surveiller cette fenêtre. N’importe qui peut entrer par là sans faire de bruit, et le verrou s’ouvre de l’intérieur.

        – Khaliqui ne tentera jamais l’aventure. C’est un minable.

        – Un minable qui a tué Lahcen.

        – Lahcen était un minable.

        – Et Bou Hassana ?

        – Minable au point de travailler pour Vasseur.

        Ouvre grand tes oreilles, Abderrahman, et tâche de retenir ce que tu entends, parce que c’est de la plus haute importance. Tant pis si tu ne comprends pas tout maintenant, tu y réfléchiras plus tard, à tête reposée. Si tu vis jusque-là.

        Le nouvel arrivant alluma une cigarette à son tour. Les deux hommes étaient sur le palier. Abderrahman aurait sans doute pu les observer par l’intervalle entre la porte et le montant, mais il aurait fallu s’en rapprocher, et le moindre mouvement risquait de le trahir.

        – Tiens, la petite salope a des clients, dit Youssef. Vise la blonde. C’est une cochonne, et je m’y connais.

        – Y a que les cochonnes pour se laisser traîner par leur mec chez les putes.

        Un lézard velu parcourut les épaules d’Abderrahman. Il avait failli oublier Paula et Albert.

        Il les entendit monter, mais pour l’image, c’était raté. Ils atteignirent le palier. Abderrahman sentit – ou imagina – qu’ils étaient surpris de trouver ces deux types devant la porte ouverte. Heureusement, ils pouvaient montrer de l’étonnement sans que ça paraisse bizarre. Mais il n’aurait pas fallu qu’ils perdent leur sang-froid.

        Les deux hommes s’étaient tus. Le trio passa devant eux, puis continua de gravir les marches. Abderrahman respira à fond. Rien n’était perdu.

        Sur le palier, la conversation reprit, toujours en arabe.

        – Elle travaille bien, cette petite Chloé ? demandait Youssef.

        Ça, Abderrahman, ce n’est pas la peine de l’écouter. Tu te mines le moral.

        – Quatre mille, répondit l’autre.

        Tu es fixé, maintenant ? Quatre mille quoi ? En combien de temps ?

        Un seul centime par siècle, ce serait déjà trop. Pauvre Abderrahman ! Le rouge lui montait aux joues, des crabes visitaient ses entrailles. Ce surnom dont ils avaient affublé Clotilde, c’était comme s’ils l’avaient violée, et la violaient encore chaque fois qu’elle le prononçait pour honorer le client.

        Il lui fallut toute son énergie pour ne pas leur sauter dessus, dans l’espoir insensé de leur arracher les yeux avant qu’ils le descendent. Mais non, ils le prendraient vivant, pour lui faire dire où se trouvait le fric, ce fric qu’il n’avait jamais eu. Et dont il ignorait complètement ce qu’il avait pu devenir.

        Complètement ?

        Ça, ce n’était plus tout à fait vrai.

        Un mouvement soudain le fit sursauter. La porte se refermait. Puis la clé tourna dans la serrure, et des pas descendirent vers le rez-de-chaussée.

 

 

 

 

18.

Où se commettent des excès de vitesse.

 

Abderrahman regarda sa montre. Trois heures dix. Même pas dix minutes que Clotilde, Paula et Albert étaient montés. Et qu’il se demandait comment vérifier si les types étaient partis. Des fois qu’un des deux serait resté en faction sur le palier. Mais ce n’était même pas nécessaire pour surveiller la porte, on la voyait de partout. Alors garder l’oreille collée au battant n’avait aucun intérêt que de faire sursauter le jeune homme au moindre craquement. Une fois de plus, Abderrahman, ta situation est détestable.

        Sauf que maintenant, il avait compris certaines choses. Même si ça ne l’avançait guère dans l’immédiat, ça lui procurait du plaisir. Un plaisir intellectuel, comme Gérard parfois devait en éprouver. Et de savoir qu’il restait encore des zones d’ombre dans toute cette histoire l’excitait. De nouvelles jouissances l’attendaient. De nouvelles désillusions aussi. Tant pis. Il paierait son tribut à la vérité.

        Quand enfin l’escalier grinça sous un double pas, il regarda sa montre. Trois heures et quart. Colla l’oreille à la porte. Tout doucement, tourna le bouton du verrou, la poignée, tira le battant. Glissa un œil dans la fente.

        Son rythme cardiaque s’accéléra, phénomène remarquable chez ce garçon. Sous la perruque blonde, c’était Clotilde. Invisibles derrière les lunettes noires, c’étaient les yeux de Clotilde, et il se fichait pas mal s’ils avaient toujours cette fixité imbécile, parce que dans une minute elle serait libre. Libre ! La seule chose qui l’empêcha de sourire, ce fut le sort de Paula. Elle était toujours là-haut, vulnérable. Brave Paula !

        – Bonjour, dit une voix derrière la porte.

        – Bonjour, répondit Albert.

        Un des types était donc resté sur le palier.

        – Bonjour, Chloé, dit le type.

        Reconnue. C’était foutu.

        Ah ! s’ils avaient eu des armes ! Il n’avait pas assez insisté.

        Il en aurait crié.

        Et pourquoi pas ?

        Il cria très fort.

        Il y avait peu de chances que ça marche. Si l’autre type revenait, la diversion n’aurait servi à rien.

        Surtout qu’Abderrahman n’avait pas pensé à refermer la porte. Et maintenant c’était trop tard.

        – Vous deux, bougez pas, dit le type, d’un ton qui prouvait qu’il était armé.

        Rien à faire, il allait entrer.

        Abderrahman courut à la fenêtre et cria de nouveau, juste avant de se laisser glisser sur la verrière. Il entendit la porte claquer contre la cloison. Un bref silence, puis des pas qui se rapprochaient.

        Le voilà.

        Blotti sous la fenêtre, calant malaisément ses grands pieds sur la pente vitrée, Abderrahman n’eut pas beaucoup de temps pour se concentrer. Déjà le canon du flingue apparaissait.

        Alors, vif comme l’éclair, il le happa, saisit le bras qui suivait, et tira de toutes ses forces, en criant, mais cette fois c’était pour mieux mobiliser son énergie. Un coup de feu retentit, mouvement réflexe du type, qui, déséquilibré, plongea la tête la première à travers la verrière.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

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