Beau temps pour la vermine, 29

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 29Beau temps pour la vermine, 29

 

 

15.

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

 

Abderrahman reprit son souffle. Il suait à grosses gouttes. Ce n’était pas la peur, mais seulement la chaleur et les efforts. Heureusement, il n’avait pas mal à la cheville. Plus tard, peut-être. Mais jusqu’à présent il était content de son nouveau pied, tout léger, tout beau dans sa basket presque assez longue. Une chance que Gérard chausse du quarante-quatre. Ça ne faisait qu’une pointure d’écart.

        Trois heures vingt-cinq. Il était dans les temps.

        La montre, elle, appartenait à Paula, mais elle pouvait à la rigueur faire unisexe, et d’ailleurs il s’en foutait. Il n’allait pas à une présentation de mode, il allait arracher sa bien-aimée, sa vie, ses yeux, aux griffes de ces rats.

        Les tonnes d’immondices qui l’environnaient prouvaient que depuis bien deux semaines les locataires, pour ne pas encombrer des trottoirs sacrés, utilisaient la cour comme décharge publique, y balançant directement par les fenêtres le contenu de leurs poubelles. Lequel contenu reflétait avec une poignante exactitude leurs activités domestiques, elles-mêmes en étroite relation avec ce qui se passait sur le trottoir.

        Abderrahman leva les yeux. Paula avait raison. Pas difficile d’atteindre la fenêtre. Il suffisait de grimper sur le toit de l’appentis. Là, évidemment, il faudrait faire gaffe à bien poser les pieds sur la structure en métal, surtout pas sur les vitres. Mais au retour, cette verrière serait un vrai problème. Ils seraient trois dessus, et pressés par le temps.

        Il inspira et expira à fond. Dans cinq minutes, il verrait Clotilde. Il lui parlerait. Il la délivrerait. Avec Gérard, ils rejoindraient Paula, qui les conduirait en lieu sûr.

        Gérard était l’homme au blaireau. Abderrahman avait été étonné en le voyant, parce qu’il était très laid. Mais sa voix douce et ses grands yeux ornés de longs cils noirs l’avaient bientôt subjugué. Et puis son apparente langueur cachait une énergie et un courage extraordinaires. D’après Paula, il n’avait pas hésité une seconde à leur prêter son concours dans une entreprise dont il s’était contenté de connaître les risques, sans poser de questions sur Abderrahman, encore moins sur ses rapports avec sa maîtresse. Il l’aimait, et lui faisait confiance.

        Il y avait de quoi. Cette femme était prodigieuse. Abderrahman avait beau réfléchir, il ne trouvait aucun défaut à son plan. Il le lui avait dit. Elle avait eu un sourire inquiet.

        – Espérons que Clotilde sera en état de vous accompagner, avait-elle murmuré.

        Tout à l’heure encore, au moment de se séparer, elle lui avait répété cette phrase mot pour mot. Mais ça n’avait pas refroidi son enthousiasme. C’était normal que Paula envisage toutes les hypothèses, y compris les moins vraisemblables. Et puis de toute façon, lui, il était là pour agir. Pas le moment de se torturer la cervelle. Le plan de Paula était parfait, il réussirait.

        In cha’llah !

        Franchement, même sans rééducation, même s’il n’y avait pas deux heures que Paula lui avait découpé son plâtre au sécateur à volaille, il se sentait presque aussi agile qu’avant. Monter sur la verrière fut un jeu d’enfant. Gagner la fenêtre demandait juste un peu d’adresse. Elle n’était même pas fermée. De toute façon, elle aurait été facile à ouvrir, avec ses deux carreaux cassés. Il s’assura une dernière fois que personne ne le voyait, enjamba l’appui, et prit pied dans une petite pièce vide, plus ou moins en travaux. Le linoléum et le papier peint arrachés laissaient voir un plancher gris et comme gonflé d’humidité, des murs bruns suintants d’où jaillissaient des bouts de tuyaux en métal. C’était là une des trois chambres inutilisées dont Mériem avait parlé à Paula. Toutes trois longeaient le même côté du couloir et donnaient sur le toit de la verrière. Paula avait choisi la seule dont on pouvait manœuvrer le verrou de l’intérieur.

        Trois heures et demie pile. Au même instant Gérard devait se présenter à la porte de l’immeuble.

        Vite, il déverrouilla la porte, et attendit, l’oreille collée contre le battant. Les bruits de la rue lui parvenaient étouffés, bribes de conversations, chants de moteurs, rumeurs inidentifiables. Le bois vibrait énigmatique et tiède, bientôt Abderrahman ne perçut plus qu’une bouillie sonore. Il les imaginait qui approchaient, elle devant, gravissant l’escalier du pas souple et las à la fois de toutes les putes, quand je pense qu’ils ont fait d’elle une pute, je vais leur faire bouffer leurs couilles à tous ces chiens !

        Une semaine exactement qu’il n’avait pas vu Clotilde, ses yeux, sa vie, ça ferait un bel anniversaire. Mais qu’est-ce qu’ils foutaient, par les jnoun ?

        Des complications encore ? Alors qu’il était là, tout près d’elle, quelques mètres, déterminé, gonflé à bloc, un cœur gros comme ça, de quoi faire la une de L’Équipe pendant tout le reste de l’année ?

        Son gros cœur battit plus fort. Se détachant du murmure qui roulait dans son oreille brûlante, il venait de reconnaître la voix de Clotilde.

        Maintenant ce n’était plus son imagination, il les entendait monter l’escalier. Clotilde devant, Gérard derrière, probable. Personne heureusement n’avait pu se douter de quoi que ce soit, les types chargés de marquer Clotilde avaient dû se resservir un whisky aux frais de la mémoire de Lahcen, planqués derrière les vitraux du Canari. Seule Mériem était au courant, mais elle garderait le silence, trop heureuse de pouvoir enfin se venger de ces avortons de hyène. Même si Paula était restée discrète sur les raisons qu’elle avait de leur en vouloir, il savait que Mériem ne trahirait pas ceux qui lui donnaient enfin l’occasion d’éprouver du plaisir.

        Un frisson le parcourut. Mais c’était purement rétrospectif. Quand il s’était pointé au Canari, l’avant-veille, il avait joué avec le feu. Il n’avait su qu’après, par Paula, que Mériem faisait partie de la bande. Une sacrée veine qu’elle ne l’ait pas dénoncé. Il faut dire qu’elle ne s’attendait pas plus que ses protecteurs à voir débarquer un handicapé. Cette infirmité ignorée de l’adversaire l’avait servi.

        Il frémit de nouveau. Quand même, il avait risqué gros. Sans s’en rendre compte, obnubilé qu’il était par son problème de fric.

        Ça y est, ils sont sur le palier. Abderrahman entendait distinctement la voix de Gérard, mais plus celle de Clotilde.

        Il tira de quelques centimètres le battant. Il la vit, et derrière elle Gérard, tous deux à contre-jour. Ils allaient passer devant la porte. Alors il l’ouvrit en grand, et Gérard poussa Clotilde vers lui. Il la rattrapa. Elle lui parut lourde et molle.

        – Clotilde ! Je suis là, mon amour !

        Abderrahman s’aperçut immédiatement que Clotilde n’était pas du tout sur la même longueur d’ondes et le considérait avec le même genre d’intérêt que s’il avait été sculpté dans un radis géant.

        – Clotilde, ma chérie ! Je suis venu te délivrer. Avec Gérard.

        Elle posait sur lui d’immenses yeux vides. Ses lèvres s’entrouvrirent.

        – Gérard ?

        – Ton client, c’est un ami.

        Abderrahman se tourna vers lui, en quête d’un regard humain. Mais Gérard surveillait toujours le couloir, la main sur le verrou.

        – Un ami ? répéta Clotilde avec un sourire tellement imbécile qu’Abderrahman en eut les tripes nouées.

        Il n’était pas seulement certain qu’elle l’ait reconnu. La moustache n’y était pour rien. Lui-même la reconnaissait à peine. Leurs retrouvailles s’étaient transformées en cauchemar. Il prit dans les siennes les mains de Clotilde. Elles étaient tièdes mais sans vie. Des larmes lui montèrent aux yeux. Comment avait-il pu douter d’elle ? Il leva doucement la main pour lui caresser la joue. Elle se laissait faire sans rien dire, gardant sur les lèvres ce pitoyable sourire de victime inconsciente ou résignée.

        – Ils t’ont gavée de merde, hein ?

        Gérard lui fit signe d’approcher.

        – On ne peut pas l’emmener comme ça.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

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