Beau temps pour la vermine, 37

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 37Beau temps pour la vermine, 37

 

 

19.

Où se produisent d’émouvantes retrouvailles, et d’autres qui le sont moins.

 

Effectivement, Albert pourrait être à l’heure à son travail. Il avait porté plainte contre X pour les dommages causés à sa voiture, et les flics ne l’avaient retenu que le temps de contrôler son identité et de prendre note de ses coordonnées. Pour Abderrahman, il n’y avait pas eu de problème non plus, puisque Samir Yaziri était inconnu des services de police et ses papiers parfaitement en règle. C’est à peine s’ils remarquèrent la différence de physionomie.

        – Vous avez maigri, depuis la photo ?

        – Je fais beaucoup de sport.

        Ils étaient donc prêts à le relâcher, mais il tenait à attendre ses amis.

        – Vous risquez d’attendre longtemps.

        – C’est pas grave.

        Alors on l’avait fait asseoir sur une chaise dans le couloir. Là, les mains croisées entre les genoux, il essayait de faire le point, d’espérer surtout.

        Gérard avait été arrêté pour excès de vitesse. Il risquait une grosse amende, et peut-être la prison. Il avait eu du mal à convaincre les flics qu’il essayait d’échapper à ses poursuivants, vu qu’il était en deuxième position, derrière la Ferrari.

        – Mais enfin, on nous tirait dessus ! Vous avez bien vu les impacts. Mon ami a même porté plainte. Et puis il y aura forcément des témoins.

        – Admettons. Et pourquoi ce rodéo ?

        – Si je le savais, commissaire ! Ce sont des fous, des fous dangereux.

        Seulement, ça, ils ne l’avaient pas cru. Ils se doutaient que Clotilde était une sorte d’enjeu. Quand ils l’avaient contrôlée, Abderrahman avait craint le pire, mais elle aussi avait de faux papiers. Le plus étonnant, c’est que les flics avaient l’air de le savoir mais de s’en moquer.

        – Et qu’est-ce qu’elle fait dans la vie, mademoiselle Chloé ?

        Tous retenaient leur souffle. Clotilde avait entrouvert les lèvres et prononcé d’une voix un peu enrouée :

        – Hôtesse au Barracuda.

        C’était une boîte dans le genre du Canari, un peu plus haut dans la même rue. Les amis de madame Rossignol pensaient à tout.

        Les flics avaient eu un sourire désabusé.

        – Bon. On garde le chauffeur et l’hôtesse.

        Ils avaient déjà annoncé qu’ils garderaient aussi Paula, et Abderrahman avait cru comprendre qu’autrefois elle avait eu affaire à la police pour usage de stupéfiants.

        Il redressa la tête. La porte du bureau s’ouvrait. Elle resta un moment entrebâillée. Le flic qui allait sortir continuait à discuter avec le commissaire, la main sur la poignée. Abderrahman n’entendait que des bribes de la conversation mais elles suffirent à le décourager. Car le nom de Loumrhari fut prononcé plusieurs fois.

        Le flic sortit dans le couloir, vit Abderrahman et se retourna vers l’intérieur du bureau.

        – Il est toujours là.

        – Appelle-le-moi.

        – Vous venez ? dit le flic.

        Abderrahman se leva. Cette fois, c’était la fin. Gérard avait dû parler, il avait voulu se faire bien voir, à cause de ses deux mille disquettes piratées. Ou alors Clotilde. Schlass comme elle était, elle n’avait pas dû pouvoir leur résister. N’empêche, ç’avait été rapide, se disait il, posant ses grands pieds l’un devant l’autre sur le parquet qui grinçait. C’était fini. Ou plutôt des ennuis d’un nouveau genre commençaient. Les informations recueillies de la bouche même des types du Canari lui avaient ôté ses dernières vagues illusions. Il ne comptait plus du tout sur les flics pour le protéger contre ses autres ennemis.

        Dès qu’il franchit la porte, il fut surpris par la fraîcheur ambiante. La fenêtre était grande ouverte, et Clotilde se penchait au dehors, soutenue par Gérard et Paula.

        – Elle s’est trouvée mal, dit Gérard.

        – Pourquoi ?

        – Non, ils ne lui ont rien fait. Simplement, elle a eu un malaise.

        – Monsieur Yaziri, dit le commissaire. Merci d’être resté. Asseyez-vous donc. Ce sera plus confortable que les chaises du couloir.

        Abderrahman s’assit.

        – Monsieur Kellermann a eu le mot juste. Nous n’avons rien fait à mademoiselle Chloé. Les gens s’imaginent souvent que les policiers sont des brutes. Oh ! il doit bien y avoir quelques personnalités un peu trop affirmées dans notre grande maison, comme partout, mais dans l’immense majorité des cas, monsieur Yaziri, nous songeons avant tout à notre devoir, qui, pour ce qui me concerne, est de faire régner l’ordre dans ce secteur vivant et bigarré. Une tâche exaltante. Un métier passionnant. Je l’ai du reste choisi.

        – C’est bien de pouvoir choisir, dit Abderrahman.

        Le commissaire se leva, s’approcha de Clotilde.

        – Ça va mieux ?

        Elle fit oui de la tête. Elle avait toujours sa perruque blonde, sa tempe légèrement ensanglantée, ses lunettes noires et son pantalon scintillant, mais le manteau de plastique rouge était posé sur un bras de fauteuil.

        – Allez vous asseoir. Vous aussi, mademoiselle Masurier. Et vous aussi, monsieur Kellermann.

        Quand ils furent tous les quatre alignés devant son bureau, le commissaire les regarda à tour de rôle, plusieurs fois. Puis il se mit à déambuler sur toute la largeur de la pièce, allant et venant au rythme de son discours.

        – Quand je suis entré dans la police, commença-t-il, je me suis tout de suite trouvé confronté à un grave problème, auquel je ne m’étais pas préparé, auquel je n’avais même jamais pensé. C’est pourtant l’essentiel de ce métier, à l’évidence. Mais il faut croire qu’une certaine forme d’ignorance volontaire est un moteur indispensable de l’activité humaine.

        Abderrahman lorgna discrètement vers Gérard, qui lui jeta un regard inquiet. Paula soupira. Clotilde toussa.

        – Ce problème, c’est bien sûr celui de la relation policier-délinquant.

        Le commissaire s’arrêta de parler et de marcher, pour mesurer l’effet produit. Mais il ne tint pas compte du résultat, car il continua sur le même ton :

        – Les gens ne s’intéressent qu’à une infime partie des liens qui s’établissent entre le policier et le criminel. Ils ne pensent qu’à l’arrestation. On les comprend ; c’est un moment important, la fin d’un processus. Mais sûrement pas de la relation. Au contraire, c’est souvent alors qu’elle se noue vraiment. Un policier côtoie des criminels durant toute sa carrière, et il arrive qu’il côtoie les mêmes pendant très longtemps. Il les perd de vue, puis il les retrouve, à l’occasion d’une récidive. Ou bien ils lui servent d’informateurs. Ce que je veux vous montrer, c’est que cette relation constitue le cœur du métier, et qu’elle ne ressemble à aucune autre. Si je cherchais une comparaison, je dirais que c’est un peu comme entre le maître et l’élève. J’ai un beau-frère professeur, il me raconte des choses qui me font penser à tout ça, au niveau de la force de la relation et de sa spécificité. Du reste, on néglige trop souvent le rôle éducatif de la police.

        Gérard s’agita sur son fauteuil.

        – Ça vous étonne peut-être que je vous tienne ces propos. Une des raisons, c’est que je sais que vous êtes capables de les comprendre.

        – Merci, dit Gérard.

        – Vous riez, mais ce n’est pas souvent que j’ai l’occasion de discuter avec des gens de votre niveau. Vous fumez ?

        Ils fumaient tous.

        Le commissaire s’assit, alluma sa gitane, en tira une longue bouffée, et dit :

        – Maintenant je vais vous donner l’autre raison.

        Il prit un air soucieux.

        – Je suis persuadé que vous me cachez quelque chose, mais que c’est parce que vous ignorez où est votre véritable intérêt. Vous avez peur de nous, alors que tous ensemble, nous pourrions collaborer. Vous me suivez ?

        – Pas vraiment, dit Gérard.

        – Je vais être encore plus clair. Vous confondez un policier avec toute la police. D’accord ?

        Abderrahman avait-il involontairement manifesté ses sentiments ? Le commissaire se tourna vers lui.

        – Qu’en pensez-vous, monsieur Yaziri ?

        – Rien. Je n’ai pas compris.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

Chapitre 18

Où se commettent des excès de vitesse.

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