Beau temps pour la vermine, 38

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 38Beau temps pour la vermine, 38

(Où se produisent d’émouvantes retrouvailles, et d’autres qui le sont moins.)

        On frappa à la porte. L’autre flic entra, posa un dossier sur le bureau, et ressortit.

        – Connaissez-vous cet homme ? demanda le commissaire à Abderrahman.

        Il lui tendait la photo de Majid, la même que dans l’autre commissariat.

        – Jamais vu, dit Abderrahman.

        – Et vous, monsieur ?

        – Non.

        – Vous, mademoiselle Masurier ?

        – Non.

        – Mademoiselle Chloé ? demanda le commissaire sans même feindre l’espoir d’une réponse.

        – Non, articula Clotilde.

        C’était vrai, comme pour les autres. Seul Abderrahman connaissait Majid.

        Le commissaire se pencha en avant, et balança de droite et de gauche sa grosse tête ronde.

        – Alors vous ne voulez pas m’aider ?

        – Ce n’est pas que nous ne le voulions pas, monsieur le commissaire, dit Gérard.

        – Enfin, ça revient au même.

        – Je vous assure que nous ignorons tout de l’affaire qui semble vous préoccuper.

        – Bon. Dans ce cas...

        Il se leva.

        – Au revoir mesdemoiselles, au revoir messieurs.

        – Au revoir, monsieur le commissaire, répondirent-ils en chœur.

        – Mais n’oubliez pas : la police n’est pas constituée que de brebis galeuses. J’espère pour vous que vous ne vous en rendrez pas compte trop tard.

        – Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? demanda Gérard quand ils furent dans la rue.

        – Il a cherché à nous intimider, dit Paula.

        – J’ai des choses à vous expliquer, dit Abderrahman. Allons prendre un pot.

        Clotilde tourna brusquement la tête vers lui.

        – Abder, dit-elle.

        Il s’arrêta net. C’était la première fois depuis leurs retrouvailles qu’elle l’appelait par son nom.

        – Clotilde !

        Il leva doucement la main, et lui ôta ses lunettes de soleil, découvrant des yeux embués de larmes.

        – Abder, répéta-t-elle. Où étais-tu passé ?

        Alors il l’étreignit follement, à travers son manteau en plastique rouge, dont le contact et le bruit le surprirent d’abord, mais l’instant d’après l’enchantèrent. Leurs lèvres s’unirent en un baiser qui n’avait rien à envier à ceux que Paula décrivait si bien dans ses romans. Gérard se tenait à l’écart, ne sachant quoi faire de ses mains, et elles pendaient comme des fruits bizarres au bout de ses longs bras. Paula regardait ailleurs.

        Clotilde ! Te voila enfin ! Nous avons gagné, mon amour, et désormais nous sommes invincibles !

        Abderrahman avait glissé les doigts sous la perruque blonde et caressait les boucles de sa bien-aimée. Le plastique rouge se réchauffait lentement sous ses coudes, le corps de Clotilde blotti contre le sien lui faisait à la fois comme une grande brûlure et un grand pansement.

        Il s’écarta un peu pour contempler ce visage retrouvé, ce trésor qui n’avait cessé de briller au fond du gouffre de ses nuits.

        – Clotilde ! murmura-t-il.

        Elle sourit.

        – Finalement, ça ne te va pas mal, la moustache.

        – Bon, on y va ? dit Gérard.

        À ce moment un coup de klaxon les fit tous se tourner vers la chaussée. Une voiture venait de stopper le long du trottoir, et un type gesticulait à la portière. Abderrahman ouvrit de grands yeux.

        – Belqadi !

        Maintenant il reconnaissait sa Fuego, son cognement d’arbre à cames qui faisait penser à une automitrailleuse. Tenant Clotilde par la main, il s’approcha.

        – Abderrahman ! Quelle surprise ! Attendez, j’arrive.

        Un instant plus tard, il les avait rejoints sur le trottoir, et Abderrahman fit les présentations : Clotilde, sa fiancée, Gérard et Paula, des amis.

        – C’est la meilleure, dit Belqadi. J’étais en train de penser à vous. Alors, que devenez-vous ? En pleine forme, visiblement. Écoutez, c’est une belle journée, je bénéficie de quelques heures de liberté, si nous allions discuter de tout ça derrière des rafraîchissements ? Laissez-moi vous inviter. Si, si, j’insiste. Tenez, allons dans ce café. Je le connais, il est très agréable. Allons, laissez-vous tenter !

        – Volontiers, dit Abderrahman ravi de se rappeler ce mot.

        – Nous allions justement boire un verre, dit Gérard d’un ton peu amène.

        – Formidable ! Je ferme ma voiture et je suis à vous.

        – Qui c’est, ce Belmachin ? demanda Gérard.

        – Abderrahman le renseigna brièvement.

        Les patrons du café où ils débarquèrent répondirent à peine à leur salut, et il fallut attendre longtemps avant qu’un garçon plus indifférent qu’une porte de chiottes vienne enregistrer la commande.

        – Rondelle, le Perrier ?

        Belqadi sourit.

        – Plaît-il ?

        – Le Perrier citron, dit le garçon en suivant des yeux une voiture, c’est rondelle ou sirop ?

        – Rondelle, dit Belqadi.

        Moins de dix minutes plus tard, ils étaient à peu près tous servis. Entre-temps Belqadi n’avait pas cessé de parler, mais Abderrahman avait du mal à rester attentif, et, à en juger par la mine des autres, il n’était pas le seul.

        Soudain, pourtant, un mot lui fit tendre l’oreille.

        – Comment ? demanda-t-il d’un ton poli. Je n’ai pas bien entendu ce que vous disiez.

        – Je parlais de cette maison à Saint-Mandé. Un vrai paradis.

        – Mais vos amis vont partir en vacances, récita Gérard.

        – Pour un mois. Et ils voudraient la faire garder. Ça m’aurait intéressé, mais ils préféreraient un couple. Pour être sûrs qu’il y ait toujours au moins une personne sur place.

        Abderrahman échangea un bref regard avec Clotilde.

        – C’est bien payé ? demanda-t-il.

        – Mes amis proposent, je crois, cent cinquante francs par jour. Uniquement pour le gardiennage. L’entretien du parc sera assuré par le jardinier, et une femme de ménage viendra une fois par semaine.

        – Ça me paraît honnête, dit Gérard.

        – À moi aussi, dit Abderrahman. D’ailleurs, à tout hasard, si vous pensez que nous pouvons faire l’affaire, ma fiancée et moi...

        Le sourire de Belqadi s’élargit encore.

        – Excellente idée. Vraiment excellente.

        Son enthousiasme augmentait à chaque mot.

        – C’est vraiment extraordinaire. Ce problème me tracassait, je l’avoue. J’étais à cent lieues de penser que j’allais le résoudre aussi facilement.

        – Attendez, dit Gérard, l’affaire n’est pas encore conclue.

        – Elle le sera. Pas de problème. Je vous recommanderai. Ils auront confiance en vous. Mais si. Vous savez, ils me connaissent bien. Ils étaient prêts à me confier la baraque, mais quand même, un couple c’est mieux. Si vous avez à sortir, pour des courses, des choses comme ça, l’un des deux peut rester à la maison. Écoutez, le mieux serait de téléphoner tout de suite. Laissez-moi faire. Dans quelques secondes, vous serez fixés. Je vais arranger un rendez-vous. Vous êtes libres ce soir ?

        – Vos amis partent quand ?

        – Mercredi. Après-demain. C’est justement, ils sont pressés. Les gens qu’ils emploient d’habitude ne sont pas disponibles, la femme est malade, si je me souviens bien.

        Abderrahman se tourna vers Clotilde.

        – Mais oui, nous sommes libres, n’est-ce pas, ma chérie ?

        – Bon, dit Belqadi en se levant, je leur passe un coup de fil.

        Et il s’éloigna d’un pas élastique et bavard.

        – Drôlement allumé, ton copain, dit Clotilde.

        – Il est sympa. Il m’a déjà rendu service. Je te raconterai.

        Ça en faisait des choses à lui dire !

        – Vous vous rendez compte si ça marchait ? dit Paula. Carrément la maison à Saint-Mandé.

        – Oui, dit Abderrahman sans bien voir.

        – C’est un bon plan, dit Gérard. Personne n’ira vous chercher là-bas. En plus, ça a l’air confortable. Mieux encore, on vous paye. L’idéal.

        – Il y a quand même un problème, dit Abderrahman. Belqadi connaît mon nom.

        – Bah ! c’est pas gênant. Qui veux-tu qui lui parle de toi ?

        – Les journaux. Même, ça m’étonne qu’il ne sache pas déjà.

        – Mais non, il est dans sa bulle, ce mec.

        Il se tut. Belqadi revenait.

        – Vous voyez bien, ils sont ravis. Ils nous attendent. Je leur ai dit pour l’apéritif, ça vous va ?

        – Parfait, dirent Abderrahman et Clotilde d’une seule voix.

        Leurs regards se croisèrent, et ils rirent.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

Chapitre 18

Où se commettent des excès de vitesse.

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