Beau temps pour la vermine, 35

Publié le par Louis Racine

Beau temps pour la vermine, 35Beau temps pour la vermine, 35

(Où se commettent des excès de vitesse.)

        Le vacarme, la vue du verre nappé de sang étourdirent un instant Abderrahman. Mais il se ressaisit. Faut pas traîner. D’une détente, il fut dans la chambre. La porte était toujours grande ouverte, et il vit Clotilde et Albert sur le palier, figés par l’angoisse. Il courut. C’était comme un rire, ses muscles chantaient. Clotilde ! Il sautait la dernière haie. Trois mètres à peine, et ce serait gagné.

        Il courait, le regard fixé sur les lunettes noires, la nuque chatouillée par la certitude de vaincre, ç’aurait fait une belle photo. Il bondissait, sublime, sorcier, déformant le plancher sous ses vastes semelles, quand le chemin lui fut barré par l’autre type.

        Alerté par les cris, par le coup de feu, par le bruit de verre brisé. Tu ne pensais quand même pas qu’il était sourd ?

        Non. Abderrahman pensait plutôt qu’il allait mourir, à cause du pistolet qui s’enfonçait dans son ventre.

        – Tu bouges plus.

        – Exactement, admit-il.

        – C’est bien, ça.

        Et le type voulut l’embrasser, mais c’était une illusion d’optique. En réalité, il se trouvait mal. Tout simplement parce qu’Albert avait profité de leur conversation pour lui mesurer la nuque du tranchant de la main.

        Abderrahman recula, et le type s’effondra sur le plancher.

        – Vite, dit Albert en lui prenant son flingue.

        – Et Paula ?

        – Je m’occupe d’elle. Allez-y.

        – Pas question. Je vous attends.

        – T’es con, filez. Avec ça, je crains rien, ajouta-t-il.

        – Je ne veux pas.

        – Foutez le camp, merde !

        Et, pour montrer qu’il était fâché, il rendormit d’un coup de pied sa victime.

        Abderrahman se tourna vers Clotilde, mais il faudrait du temps avant qu’elle se ressemble. Pas tellement à cause de la perruque blonde ni des lunettes noires. C’était l’attitude. Cette façon qu’elle avait de se tenir, appuyée à la rampe, une main négligemment ramenée sur le ventre.

        Cette vision le secoua plus tort qu’une gifle. Partir. Emmener Clotilde loin d’ici, loin du linoléum galeux, de la crasse poisseuse des marches de l’escalier, loin des ampoules jaune pisse qui te fabriquent de la nuit même en plein jour, loin du salopard qui relève encore la tête, comme pour en redemander, et Albert ne se fait pas prier.

        – O. K., dit Abderrahman. Merci.

        Il prit Clotilde par le bras et l’entraîna vers l’escalier.

        Elle se laissait conduire, très calme, pas pressée. Il hésitait à la brusquer, par crainte de la réaction.

        Ils commencèrent à descendre vers le rectangle de lumière grise. Qu’est-ce qu’ils feraient, une fois dehors ? Clotilde ne pouvait pas courir. Si jamais il y avait d’autres types en faction derrière les vitres du Canari, c’était foutu.

        Ils descendaient toujours, quand une cavalcade derrière eux le fit se retourner. C’étaient Albert et Paula. Tous les quatre, ils débouchèrent sur le trottoir au moment précis où une voiture s’arrêtait devant l’entrée de l’immeuble.

        Gérard leur fit signe de se dépêcher, mais ils auraient compris tout seuls.

        Ils s’engouffrèrent dans la Lancia, qui démarra en trombe.

        – J’ai eu comme un doute, dit Gérard.

        – Bravo, répondit Albert.

        Pendant plusieurs minutes, personne ne dit plus rien. Gérard conduisait à toute allure, changeait sans cesse de direction, brûlait les priorités, les feux rouges. Assis à côté de lui, Albert paraissait dormir.

        Enfin ils arrivèrent sur le périphérique, la Lancia s’installa sur la voie de gauche, et l’aiguille du compteur grimpa rapidement, pour se stabiliser entre cent trente et cent quarante.

        Gérard fut le premier à reprendre la parole.

        – Eh ! dit-il.

        – Skia ? dit Albert.

        – On les a niqués !

        Alors ils éclatèrent tous de rire. Sauf Clotilde, qui se contenta d’un soupir et d’une grimace. Mais c’était mieux que rien.

        – Ouais, dit Abderrahman. On les a niqués.

        Il n’arrivait pas à y croire. Pourvu qu’il ne rêve pas !

        – À moins que, dit Albert.

        Il devait lire dans l’avenir, parce que deux cents mètres plus loin une voiture noire très basse les doubla brusquement par la droite et vint se placer juste devant eux.

        – C’est malin ! dit Gérard. Tu trouves que je roule pas assez vite ? Alors accélère, mon vieux, reste pas dans mes pattes. D’autant que j’ai un autre connard qui me colle au cul.

        Effectivement, derrière, une grosse BMW lançait des appels de phares, comme pour réclamer le passage.

        – Crétin ! varia Gérard.

        Ses yeux ne quittaient pas le rétroviseur.

        – Eh ! dit-il.

        – Quoi ? dit Albert.

        – J’ai l’impression que c’est eux.

        Abderrahman se retourna. La béhème était tout près, les pare-chocs se touchaient presque ; et cependant, à travers les vitres teintées, il ne parvenait pas à distinguer les traits de ses occupants.

        – En tout cas, reprit Gérard, le mec devant fait de l’obstruction, c’est clair. Faudrait pourtant que je le double.

        – Doubler une Ferrari ? dit Albert. Tu rigoles !

        – Une Ferrari, ça ? Je croyais qu’elles étaient forcément rouges.

        – Moi, dit Paula, cette voiture, je suis sûre de l’avoir déjà vue près du Canari.

        – Les Ferrari, c’est des bagnoles de proxénète, dit Albert.

        – Bon qu’est-ce que je fais ? dit Gérard. Ils nous coincent.

        – On s’en fout, dit Albert. T’as le plein d’essence. Roule.

        La porte Champerret passa. Abderrahman prit dans sa main celle de Clotilde, et le regretta aussitôt, parce que la déception était insupportable. Depuis le départ Clotilde n’avait pas cessé de fixer l’appuie-tête de Gérard, en tortillant une mèche de cheveux qui dépassait de sous sa perruque. Paula la regardait faire, avec sur le visage une expression à la fois désespérée et attendrie. Clotilde ! Quand serait-elle rendue à elle-même ? Au moins, les lunettes noires masquaient son affreux grimage, et surtout ces yeux de pute que peut-être elle garderait toute sa vie, parce que quand on a été pute, on le reste quelque part, à jamais.

        Abderrahman secoua la tête. Allons, un peu d’optimisme ! Clotilde est libre, tu peux la serrer contre toi. Oublie ce parfum dont ils l’ont aspergée, ris ! Tu devrais rire, voyons.

        La première balle traversa la lunette arrière comme du carton et alla se loger dans la garniture du toit.

        – Et merde, dit Gérard. Fallait s’y attendre.

        – Baissez tous la tête, dit Albert. Et toi, zigzague.

        – Jamais fait ça. Tu vois pas le danger.

        – Dégage-toi et accélère. T’as de la réserve. Cette bagnole, elle monte à deux cent trente. Moteur Ferrari, mon vieux.

        – Non ?

        – Fais pas chier.

        La deuxième balle s’enfonça dans l’appuie-tête d’Albert. Paula éclata en sanglots.

        – C’est foutu, cria-t-elle, on n’a aucune chance.

 

(À suivre.)

Précédemment :

Chapitre 1er

Où l’on fait la connaissance d’Abderrahman, d’Ali et de quelques autres.

Chapitre 2

Où le fugitif reçoit une aide miraculeuse, mais tout aussi fugitive.

 Chapitre 3

Où les sauveurs deviennent persécuteurs.

Chapitre 4

Où les issues deviennent des impasses, et inversement.

Chapitre 5

Où Abderrahman se reçoit mal.

Chapitre 6

Où Abderrahman est bien reçu.

Chapitre 7

Où Abderrahman change de résidence.

Chapitre 8

Où la température monte de quelques degrés.

Chapitre 9

Où Abderrahman fait l’expérience du vide.

Chapitre 10

Où l’on apprend enfin des nouvelles de Clotilde.

Chapitre 11

Où Abderrahman se heurte à une barrière linguistique.

Chapitre 12

Où Abderrahman se laisse guider par une jolie écriture.

Chapitre 13

Où Abderrahman se lève tard.

Chapitre 14

Où Abderrahman se lève tôt.

Chapitre 15

Où Abderrahman rencontre un nouvel allié, et un nouvel obstacle.

Chapitre 16

Où Abderrahman pratique en rêve un sport inédit.

Chapitre 17

Où l’on fait la connaissance du grand Albert.

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