Joue-moi encore, 23

Publié le par Louis Racine

Joue-moi encore, 23

 

Je n’étais pas dans les meilleures dispositions pour m’entretenir avec ma copine. Ce que la matouze avait fait mine d’ignorer, histoire je suppose de m’obliger à vaincre mon trouble.

J’ai saisi le combiné avec la même vigueur qu’un peu plus tôt les poignées de mes cannes.

« Salut.

– Salut, Norbert. Je profite de la pause de midi. Je t’appelle du Pied de Vigne. »

C’était le café proche du bahut où je l’avais guettée la dernière fois.

« Me parle pas de pied, s’te plaît.

– Même s’il s’agissait de le prendre ? »

Un instant, j’ai cru à une blague de Paméla. Mais comment aurait-elle connu Géraldine ?

« Euh...

– Quelle éloquence ! Excuse-moi, je te charrie bêtement. J’ai réussi à t’avoir le cours d’allemand, par Méjasson. »

C’était un de nos condisciples. Il faisait le triple de son âge et passait son temps à dessiner des femmes nues. Excellent germaniste.

« Ce nom sonne bien exotiquement à mes oreilles. Ce que c’est qu’une semaine d’absence. Ah ! ça y est, je le revois. Dis donc, il t’a rien demandé en échange ?

– Juste ma petite culotte, pour s’en faire un passeport.

– Un quoi ?

– Un truc à respirer pour partir loin. Je lui ai dit qu’il allait devoir attendre la fin du mois.

– Tu déconnes.

– On blaguait. N’empêche que tu as raison, il est pesant, ce mec. Un porc qui passe les bornes.

– Merci pour ton dévouement.

– Que veux-tu ! Klostermann, ça t’est plus familier ?

– Oui, quand même.

– Il paraît qu’il n’arrête pas de dire que tu lui manques. Je suis jalouse.

– Oh !

– De mieux en mieux. Bon, quand est-ce que je te montre mon nouveau nez ?

– Qui est le père ?

– Ah ! te revoilà. Écoute, si tu es chez toi demain après-midi, je te dépose tous les cours. Tu auras même le sujet de la compo de chimie.

– Je crois que je préférerais ta petite culotte. »

Aïe ! De la cuisine, la matouze a émis une interjection qui prouvait qu’elle avait entendu.

« Tu confonds chimie et biologie.

– Chimie... Feel Me... Touch Me... Heal Me... »

On a chanté en chœur ce tube des Who, malgré les remuements de casseroles totalement injustifiés de ma mère.

On était cons, tous les trois, hein ?

 

 

« Norbert ?

– Maman ? »

J’étais en train de replier le canapé, mieux vaut tard que jamais, et m’apprêtais à aller faire ma toilette.

« Il est évident que si on dit rien à Annette, du moins pour l’instant, c’est pas pour que t’ailles baver devant quiconque, même tes meilleurs copains et copines.

– M’enfin ! Pour qui tu me prends ?

– C’est vrai que c’est moche d’avoir des secrets pour des gens qu’on aime, je suis bien placée pour le savoir, mais des fois ça vaut mieux. Imagine que ça revienne aux oreilles d’Annette...

– Ça va, c’est bon. Pourquoi t’insistes ?

– Je te connais. »

Un soupçon m’a vrillé l’âme.

« T’en as parlé à quelqu’un. »

Si vous n’avez jamais vu la matouze version tomate, profitez-en.

Oh putain !

« T’en as parlé au commissaire ! »

J’ai eu pitié d’elle.

« Au moins, on est sûrs qu’il le répétera pas à son frère.

Elle a vite repris le dessus.

« Elle arrive quand, déjà, ta championne ?

– À quinze heures.

– T’aéreras, ça sent le fauve ici. »

En sortant, elle s’est retournée.

« C’est de Géraldine que t’es amoureux ?

– Et si c’était d’Axel ? »

Elle a vacillé. Très peu, vraiment, mais ça me suffisait.

« Tu comprends, j’ai fait, c’est le grand jour, autant se lâcher. Toi tu m’annonces que j’aurais dû m’appeler Mathurin, moi je t’apprends que j’aime les garçons. Et quand Paula rentre, on invite Würtz pour qu’il la demande en mariage.

– Qu’est-ce qui te prend de t’énerver comme ça ?

– Quoi ! Tu peux pas me poser la question sérieusement. T’es si incapable d’imaginer ce que je vis en ce moment ? T’es trop obnubilée par tes doutes – ou tes scrupules, tu choisiras – à l’égard du voisin, qui te plaît et sans doute te drague mais préfère les jeunes filles ?

– Arrête, tu deviens méchant.

– Pour lui ou pour toi ?

– Arrête, mon fils. Tu vaux mieux que ce que t’essaies de faire croire. »

J’avoue, ça m’a bien aidé, et ça continue.

 

 

Dès trois heures moins le quart, j’étais à l’affut devant la fenêtre. Je m’efforçais de ne penser à rien, mais c’était particulièrement difficile dans ces circonstances. Je bénissais le hasard d’avoir fourni une échappatoire à mon esprit au moment même où j’apprenais sur moi des choses dont je sentais qu’elles allaient bouleverser ma vie. Le hasard, vraiment ? Mine de rien, ma mère avait fait preuve d’une certaine sagesse, ou, si vous aimez mieux, avait profité d’une belle fenêtre de tir. Psychologie de Prisunic, je sais, mais je venais d’être sérieusement secoué par les événements d’Étretat puis, bien pire encore, par la mort d’Isabelle, je me souciais de mon bac comme d’une guigne, préférant jouer les détectives, les jeunes premiers et les champions de flipper ou de go, le moment n’était pas si mal choisi pour me révéler le secret de ma naissance. Cette nouvelle épreuve me trouverait endurci, me distrairait peut-être de notre enquête pour me ramener dans le droit chemin, à moins que ce ne soit l’enquête qui me détourne vers l’action et vers le présent, je n’avais pas fini d’emprunter des déviations, mais l’essentiel était de mûrir, vous voyez le genre de raisonnement ou de fantasme. Et puis avec tous ces amis qu’on avait maintenant, après tant d’années d’isolement, sans oublier ces gens du cinéma, même si pour la matouze ça n’avait pas abouti, ça faisait un contexte plus favorable. Mais surtout elle devait être réellement à bout de forces de se coltiner ce fardeau toute seule, vu que l’amateur de joliesses de haut vol était allé se terrer dans le trou que vous savez. Même avant, du reste, il n’en avait jamais pris sa part, elle l’avait clairement laissé entendre. Bref, elle n’en pouvait plus, et de se retrouver confrontée à ça tous les jours depuis qu’elle était au chômage avait hâté sa résolution.

C’est bizarre la vie, elle avait dit. Tout à fait d’accord. Le coup de l’endurcissement devait fonctionner, car en cherchant à me représenter la réalité des faits j’étais moins horrifié qu’aujourd’hui où pourtant je n’en sais pas beaucoup plus, j’imaginais mon fossoyeur de père creusant furtivement une tombe dans un coin paumé, mais non, impossible, si vraiment mes parents avaient aimé ce petit être dont je portais le prénom ils avaient dû lui donner une sépulture décente – pardon : correcte –, où se recueillir de temps en temps, furtivement encore, j’essayais en vain de me rappeler tel ou tel moment où ils auraient pu faire ça à notre insu à ma sœur et à moi, je n’avais pas envie de tourmenter ma mère avec mes questions, c’était déjà énorme qu’elle ait pu se libérer de l’essentiel, vous pensez bien que des soupçons m’étaient venus quant aux causes de la mort du môme, mais je ne voyais franchement pas mes parents malgré tous leurs défauts se comporter en salauds, je dirais même que les confidences de la matouze avaient en quelque sorte renforcé ma confiance, c’est de la même famille, ça aussi. J’attendrais un jour plus approprié pour demander si le premier Norbert avait quelque part une tombe où il fût loisible d’honorer sa mémoire – et je voyais en arrière-plan mon père pelleter aux Batignolles, dans la même attitude que la dernière fois. Je prendrais ainsi le risque de confondre deux irresponsables en découvrant que si ma mère avait tant de mal à lâcher cet ultime morceau c’est qu’ils avaient été nuls jusqu’au bout. Allons ! qu’est-ce que j’allais supposer là ! Le fait qu’elle ait tout raconté au commissaire – à lui le premier ! – n’était pas seulement de nature à me rendre jaloux, mais aussi à me rassurer. Peut-être bien que c’était René qui l’avait convaincue de me mettre au parfum.

Je gambergeais, on le voit, mais, c’est bizarre la vie, je n’étais pas plus ému que ça. Je ne m’y trompais pas, je savais que l’émotion me rattraperait. Et puis en fait si, j’étais très ému – indirectement, parce que cette histoire me renvoyait à ces circonstances malheureuses de ma vie auxquelles j’ai pu faire allusion dans ces lignes, comme mes amours de onze ans ou des choses vécues en Allemagne.

Jamais je n’avais abordé une partie de go avec aussi peu d’enthousiasme. Mon jeu préféré me paraissait subitement d’une ineptie totale, reflet faussement humble et véritablement sommaire d’une détestable passion de domination. Tout ça très machiste. Du reste, la seule chose qui pouvait encore me tenter dans notre programme, c’était que j’allais affronter une nana, et qu’il y avait chance qu’elle ne soit pas un homme comme les autres. J’avais déjà joué contre une certaine Marie-Hélène, je crois vous avoir parlé d’elle, elle m’avait battu une fois, en se montrant meilleure tacticienne que moi. Par ailleurs il avait été question que j’initie Clémentine en échange d’une invitation qu’elle avait retirée depuis. De ce côté-là, donc, c’était au moins en sommeil. Mais je ne voyais pas pourquoi une fille n’aurait pas joué au go et je regardais seulement le talent, la finesse, l’efficacité. Or ce jour-là, curieusement, ou plutôt de manière irrationnelle, je me disais qu’avec Paméla j’allais redécouvrir ce jeu. En d’autres termes, je ressentais trop fortement la féminité de la joueuse pour en faire abstraction.

Je n’ai pas associé tout de suite l’image réelle et la représentation mentale, quand j’ai compris que Paméla était arrivée elle était en train d’attacher sa bécane à un réverbère avec une chaîne cadenassée. Elle a levé les yeux, bonne idée, penché à la fenêtre je lui ai fait coucou, elle a répondu d’un grand geste de la main, ôté son casque et elle est entrée dans l’immeuble.

Quinze heures pile.

« Elle arrive, maman ! » j’ai fait.

Un gamin.

Je pourrais dire que j’avais rajeuni de dix ans, onze et demi au total, si certain phénomène aussi inévitable que prévisible ne s’était pas produit que j’ai eu un mal de chien à maîtriser, debout sur le palier avec mes cannes et l’esprit tout entier tourné vers des pensées rébarbatives.

Pourquoi n’avais-je pas immédiatement reconnu Paméla quand elle s’était garée en bas de chez nous ? Parce que je n’avais pas imaginé que Capucine fût une Gitane Testi pétaradante, et surtout parce que notre visiteuse, outre son heaume et un grand sac à dos, portait une combinaison de moto qui la couvrait du menton aux chevilles.

Ça changeait de la minijupe, mais ça n’était pas moins sexy. Au contraire. Quand Paméla est apparue dans l’escalier, moulée dans ce vêtement qui soulignait les moindres grâces de sa silhouette, j’ai cru défaillir. Ce que feignant de ne pas sentir elle m’a claqué deux bises avant de me précéder dans l’entrée où ma mère a déboulé en grande tenue et maquillée, elle qui une heure plus tôt donnait l’impression de s’être équipée pour la sieste.

« Voilà donc la fameuse Paméla ! » elle a claironné.

Au moins, ça avait le mérite d’être débandant au possible.

 

 

Excusez-moi si vous vous intéressez au noble jeu, mais je suis incapable de vous décrire précisément la partie. Ça me gêne moi le premier, qui m’en rappelle tant d’autres coup par coup, et de moins mémorables en principe. Tout ce dont je me souviens c’est que Paméla m’a ratatiné. Ah ! voilà – je vous entends d’ici –, c’est facile d’oublier pour ne pas être confronté à ses limites. Mettons qu’il y ait de ça. Mais je vous jure, je n’étais pas assez concentré. Alors même que tout m’invitait à fuir la réalité pour le jeu.

À peine arrivée, Paméla s’était mise à l’aise, comme d’ailleurs ma mère le lui proposait poliment. Il fait bon chez vous, elle avait dit, et elle avait retiré sa combinaison de moto, sous laquelle elle n’était pas tout à fait nue.

À partir de là, ça devient flou. Et, faute d’avoir pu vérifier s’il existait une façon plus féminine de jouer au go dont Paméla eût été une représentante, je témoignerai qu’il existe une façon bien masculine de perdre tous ses moyens intellectuels sous l’effet de la libido. Laquelle en l’occurrence, pour ce qui me concerne et comme d’habitude se nourrissait moins de la plastique de mon adversaire que du son de sa voix, dont les effets se prolongeaient dans le silence de la partie.

Quelques trouées quand même dans ce brouillard. Par l’une d’elles j’aperçois quatre écueils tout noirs : mes pierres de handicap, dont j’avais jugé le nombre excessif. Par une autre, je me vois commettre une erreur de débutant qui, pour les avoir mal reliés, me coûte deux territoires en même temps. Une troisième, pour la déroute ? J’engage mon adversaire dans un shisho qui se retourne contre moi – naïveté impardonnable à mon niveau. Bref.

Contre toute attente, Paméla a rendu hommage a ma pugnacité, prétendant avoir dû batailler ferme et vu plusieurs fois s’éloigner la victoire.

« Te moque pas de moi, en plus », j’ai fait.

« Mais je t’assure, tu joues super bien.

– Pas au point de te battre.

– Si tu veux, je pourrai te montrer deux ou trois trucs. »

C’est vexant, hein ? Attendez la suite.

« Tu prendras ta revanche une autre fois, je crois que là on est fatigués. Je te laisserai neuf pierres. »

Et vlan !

Pour le goûter, auquel on a associé la matouze et Annette qui venait de rentrer, elle avait apporté un énorme kouglof dont elle a dévoré la moitié. Ma mère ne la quittait pas des yeux, fascinée par son énergie rayonnante et son surprenant appétit. Ma sœur baissait modestement les yeux vers son bol. Moi, j’étais sonné. Je laissais rouler la conversation sans pouvoir m’y intéresser, bon, ça causait agréablement, le courant passait, comme on dit, Paméla a complimenté son hôtesse sur la qualité de son chocolat chaud, et voilà qu’on en arrive à parler du film qui ne se ferait pas. Paméla compatit à la déception maternelle, et ajoute :

« Mais vous savez, il n’y a pas que le cinéma. Vous devriez essayer le théâtre. Je sens que vous êtes douée. D’ailleurs Jules me l’avait dit. »

La matouze en transe, Annette battant des mains comme une idiote : je flippais. Mais le pire était à venir.

« Et ce projet de tournage, alors ? Mon fils ne m’a même pas raconté l’histoire », se plaint la possédée.

Paméla répare cette lacune, et détaille les scènes jusqu’à celle de notre première étreinte.

« Vous allez coucher ensemble ? Pour de faux, j’imagine. Norbert a une petite amie, il a dû vous le dire. C’est pas l’idéal l’année du bac, et elle aussi elle a beaucoup de travail, elle est en hypokhâgne...

– Bien sûr, ce sera joué. C’est la seule exception que Chimène ait tolérée.

– Martial », j’ai traduit pour les autres.

– On sait », a répliqué ma sœur.

La matouze a confirmé :

« On est au courant. C’est juste un peu bizarre, comme souvent les surnoms.

– Je vous expliquerai », j’ai récidivé, dans l’indifférence générale.

« Une exception, vous disiez ? » a relancé la matouze, le fait qu’elle vouvoie Paméla augmentant mon malaise.

« Oui, il tient à ce que tout soit vrai, y compris les tours de magie. Il veut utiliser le cinéma pour capter la vérité de l’illusion, en repensant le rapport entre réalité et fiction.

– Très intéressant. Et donc, vous allez faire semblant. Mais vous serez, je veux dire...

– Complètement à poil. Remarquez, ce n’est jamais indispensable.

– Je peux garder mes chaussettes », j’ai fait. Personne n’a réagi.

« Ça doit pas être évident. Même si vous avez peut-être l’habitude en tant que comédienne. Vous disiez que vous aviez déjà fait des films ?

– Des courts métrages. Avec à chaque fois au moins une scène de sexe. Paradoxalement, le plus difficile ce n’est pas de résister à ses pulsions, de sortir de la réalité mais d’oublier les caméras et les techniciens pour entrer dans la fiction. »

Proférées d’une voix qui pour moi avait la puissance d’un sortilège, ces paroles ont achevé de m’affoler. J’étais désormais certain de ne pouvoir tenir le rôle une seconde sans m’évanouir, alors même que tout commerce charnel se révélait définitivement impossible entre nous. Je n’aimais pas cette fille, je ne souhaitais pas coucher avec elle, jamais, et pourtant tout son être, à commencer par sa voix, me donnait le vertige.

Perdant toute prudence, j’allais dire un truc du genre « Vous connaîtriez pas un exorciste ? » quand l’air a vibré d’un hurlement cauchemardesque.

 

(À suivre.)

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Épilogue

 

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